L'examen

Une infirmière en psychiatrie devient écrivain public.


La première fois que j’ai entendu parler du métier d’écrivain public, je me suis dit que j’aurais aimé l’exercer. Cependant je ne l’ai pas envisagé comme une chose possible.

Infirmière en psychiatrie depuis de longues années, il me semblait devoir finir ma carrière dans cette profession. Puis plusieurs choses se sont passées. Le temps. Et avec lui, sa cohorte de changements. Des conditions institutionnelles difficiles : un an et demi de non remplacement du cadre de santé, départ des anciens professionnels, arrivée en masse de jeunes collègues sans formation spécifique et tout cela conjugué à un manque de présence médicale. Une équipe un peu comme à la dérive, à l’image d’un bateau sans capitaine.

De nombreux questionnements me sont venus. Comment arriver à faire comprendre, passer, transmettre ? Travaillant de nuit et référente pharmacie, je me suis mise à rédiger de petits documents d’aide : « Le travail de nuit », « Le bon usage des médicaments ». Le moment de ces rédactions m’a confrontée à une difficulté essentielle. Ce que l’on écrit prend comme valeur de loi. Engage. Et bien autrement qu’à l’oral. De fait, j’ai posé quelques questions à la pharmacienne de l’établissement. Intriguée par mon écrit, elle m’a demandé de lui en transmettre une copie et m’a ensuite invitée à rejoindre un groupe de travail sur le circuit du médicament. En parallèle, un sous-groupe a été constitué afin de réaliser un document institutionnel à partir de ma production initiale. Cette expérience m’a permis de retrouver le goût de la réflexion, la recherche et l’élaboration et aussi de la rédaction.

Je me suis ensuite interrogée sur mon rapport à l’écriture. Étais-je encore capable d’écrire, de créativité ? J’ai voulu me confronter à ce questionnement en participant à un atelier d’écriture. Dans ma vie personnelle, en parallèle, un travail de deuil m’a amenée à rédiger un document « Souvenirs de mes parents ». J’avais toujours en moi le regret des histoires qu’inlassablement mon grand-père racontait, sur la guerre, son temps de prisonnier, son évasion – et dont les détails, faute de transcription, sont maintenant oubliés. Mon intention était donc de noter des anecdotes souvent entendues de l’enfance de mes parents. Je ne savais pas trop comment m’y prendre, la forme que j’allais donner à cette quête et vers quoi elle allait m’amener. En fait, je l’ai réalisée entre les mois de septembre et décembre, m’étant donné la date symbolique de Noël comme butoir avec la volonté d’offrir l’ouvrage conçu à cette occasion. Cela m’a amenée à écouter mes parents, les questionner afin d’améliorer leurs témoignages, transcrire les choses entendues, leur donner forme. Et aussi, relever des documents notariés, faire de la généalogie, scanner de vieilles photographies, assembler et présenter tous ces documents pour en assurer l’impression.
Finalement, un bilan de compétences en début d’année 2011 m’a permis de bien m’assurer de la validité de la détermination que je m’étais donnée : m’inscrire à la licence professionnelle Conseil en écriture professionnelle & privée Écrivain public de La Sorbonne Nouvelle Paris 3.

La lettre de motivation

Infirmière en psychiatrie depuis de nombreuses années, je souhaite effectuer une reconversion professionnelle et exercer l’activité d’écrivain public. Au-delà d’un intérêt ancien pour l’écriture, l’initiative de la rédaction dans ma vie professionnelle de documents d’aide, la participation à un atelier d’écriture m’ont confrontée à la rédaction, aux exercices de styles et de mise en page. Le désir de laisser des traces, le plaisir de la quête, du voyage dans le passé, des anecdotes de vie m’ont amenée à la pratique de l’écoute, au recueil de données, et ce en faisant preuve de méthodologie et persévérance. Un bilan de compétences réalisé en début d’année m’a permis de faire un point sur mon désir de reconversion professionnelle, ainsi que sur mes qualités et ressources pour exercer le métier d’écrivain public (je vous en joins un extrait). De nombreuses recherches sur cette activité, le contact avec des professionnels l’exerçant et ma présence à la réunion d’information du 12 avril ont confirmé ce choix. Je projette de réaliser mon stage en trois périodes : remplir les fonctions d’écrivain public pour une structure associative, réaliser l’écriture d’une histoire de vie pour une personne privée, et retracer l’histoire d’un lieu, j’ai pensé par exemple à une petite commune
du Périgord Noir dont ma famille est originaire ou à celle de mon quartier Haut-Brion à Talence.
Dans ce métier protéiforme, je me sens particulièrement attirée par ce qui concerne l’écriture des histoires de vies, familiales et de lieux et envisage de me spécialiser dans leur narration quand je m’installerai.
Je souhaite suivre la licence professionnelle Conseil en écritures privées et publiques, écrivain public de la Sorbonne Nouvelle Paris 3 car il s’agit du seul diplôme national qui correspond au métier que j’ai choisi d’exercer.
J’ai bien conscience qu’aucune formation n’est obligatoire pour cette profession, mais, je ne peux en concevoir la pratique sans une préparation reconnue et qualifiée.
La formation que vous proposez est la meilleure et la plus adaptée. Elle fournit le plus haut niveau d’étude, offre le plus grand nombre d’heures d’enseignement et de stage, et les cours en plus d’être assurés par des universitaires sont enrichis par l’expérience et l’engagement de professionnels. C’est pour toutes ces raisons que je vous adresse Madame, Monsieur, ce dossier de candidature.

*

J’ai déjà commencé mes recherches et me projette dans ces stages. Je suis allée à Thouars. J’ai vu sur le site de la mairie de Talence qu’il y a une permanence d’écrivain public. Deux femmes écrivaines publiques, se sont associées et assurent des permanences pour la mairie de Bordeaux dans certains quartiers, à Pôle Emploi, à la Maison de la Justice et des droits, La Mission Locale. Elles proposent un atelier d’écriture et toutes écritures privées dans les bureaux de leur association. Leur travail est aussi varié que peut l’être celui d’un écrivain public et elles sont reconnues au niveau des collectivités locales. J’ai vu l’une d’elles en vidéo sur Daily Motion. J’ai aimé la chaleur et la simplicité qui se dégagent d’elle. Quand j’appelle, mon interlocutrice me dit qu’il n’y a pas assez de place dans le bureau pour accueillir un stagiaire.
Je réalise alors la difficulté de trouver un stage. Je voudrais être encadrée, qu’on m’apprenne le métier. Mais ce n’est pas une position facile que de demander un encadrement à quelqu’un qui lui-même n’en a très certainement pas reçu. Qui craint peut-être qu’ensuite on le concurrence ou lui prenne ses contacts. Puis vient l’appréhension. J’envoie tout de même un mail à la responsable, qui est favorable pour un contact. Elle me dit que de tous les métiers qu’elle a exercés celui d’écrivaine publique est le plus passionnant.

J’ai trouvé une liste référençant les lieux et permanences d’Alphabétisation-Écrivain public. Pourquoi est-ce que je ne crée pas une nouvelle structure, d’ailleurs ? Pourquoi est-ce que je veux être encadrée, que l’on m’apprenne, et faire cette formation ? Les autres, ils s’installent comme ça. Jusqu’où va ma détermination ?
Depuis que j’y pense, que j’ai entamé toutes ces démarches, je sens en moi une résolution, comme une force tranquille. J’avance, c’est en moi. Je m’y projette, sans crainte. Et je me sens bien. La bouteille est à la mer. J’ai jeté les dés. Je ne sais pas sur quelles faces ils vont tomber ; je ne sais pas si je serai prise ou non ; mais je les ai jetés. Et il me semble que c’est inscrit en moi. Que si n’y vais pas cette année, ce ne sera pas grave, je continuerai. J’ai tant de choses à faire pour me préparer : Continuer le C2I, travailler la grammaire. Je veux aussi écrire. Sur mon métier, la psychiatrie, toutes ces années que j’y ai vécues, toutes ces histoires qui restent dans ma tête, qui me reviennent, me hantent parfois – ces expériences.

Subitement de l’authenticité. Loin des masques, des jeux habituels, des temps pervers et de manipulations. Un moment de parole sur la maladie et son acceptation. De l’honnêteté de se reconnaître et vivre avec soi, des mots sur la souffrance. Tout ce que je voudrais laisser, tout ce que je voudrais transmettre, dire. Pourquoi, et pour qui ? Aider les plus jeunes ? Pallier leur manque de formation ? Me décharger ? Je me suis battue, beaucoup, pour défendre mon métier, mes valeurs et idéaux. Je sais que mes batailles sont perdues, mais je continuerai à défendre mes positions et dire ce que je pense. Ça ne peut pas être autrement.

Rémi m’a dit qu’il serait content pour moi si je faisais cette formation. Que je devais faire ce dont j’avais envie, qu’il avait fait la formation d’infirmier parce que ça lui plaisait. Il m’a aussi dit que je si je faisais cette formation, je perdrais mon poste à Pinel. Je le savais déjà. Mais c’est tout de même douloureux à entendre. Quoiqu’on ait pu y faire, l’institution ne nous garde pas notre place.

Je pars demain à Paris pour passer les épreuves. Dans le train, je lisais encore La grammaire pour les nuls. Je ne sais pas si c’était une bonne idée, ce livre. Toutes ces règles oubliées : combien y en avait-il ? Cela ne s’arrêtait jamais. Toutes ces fautes possibles. Plutôt qu’une amélioration de mon niveau, c’est finalement une prise de conscience encore plus vive de mes lacunes que cet ouvrage m’a apporté. Certes, je n’allais pas faire une épreuve de grammaire, mais quand même !
Un résumé de texte. Je n’en avais pas fait depuis 35 ans. De combien fallait-il réduire un texte ? Allais-je être assez rapide ? Je ne m’étais pas vraiment préparée. Amélie m’en avait juste fait faire un. Un article comparatif sur les polices nationale et municipale en Allemagne et j’avais trouvé cet exercice tout autant pénible qu’inintéressant. Mais elle m’avait dit que j’avais compris le texte et su le résumer. Il ne m’est même pas venu à l’esprit de regarder sur internet quelles étaient les règles de base d’un résumé de texte.

Et puis il y avait l’entretien. Je savais que l’on allait m’interroger sur mes motivations à faire cette formation et ce métier. Étaient-elles valables, fondées ? Bien sûr qu’il y avait eu tout un cheminement et une maturation. Mais en même temps que l’envie de suivre cette formation, il y avait aussi l’angoisse d’avoir à y faire face. Pas facile d’aller à Paris toutes les semaines, de trouver des stages et encore moins de les faire, de se projeter en écrivain public quand on est infirmière en psychiatrie depuis 30 ans. Changer d’identité. En quitter une que l’on avait crue définitive et se projeter dans une autre, nouvelle, inconnue. Devoir faire ses preuves, se créer de nouvelles compétences et légitimité. Et puis, comment cela va-t-il pouvoir s’organiser ? J’ai prévu de ne partir à Paris que les jeudis et vendredis et rester à Bordeaux le reste de la semaine. Mais n’est-ce pas un piège ? La maison et son quotidien ne vont-ils pas encore me happer ? Ne vais pas toujours continuer à recevoir une sollicitation, subir un dérangement, me trouver quelque chose à faire ? Dans quel espace vais-je pouvoir travailler ? Toutes ces questions, plutôt ces appréhensions, surtout ne pas les mettre en avant. Je dois me montrer assurée, déterminée. Ce que je suis d’ailleurs aussi en même temps. Depuis que je chemine dans ce projet, je sens en moi un changement, une évolution. Une assurance. Et je me sens bien, je vis comme une impression de réveil, un sentiment de renaissance. Comme une force, une force tranquille. Mais bon, pour cet entretien, je sais ce que l’on va me demander, mais je ne m’y suis pas préparée. Je me suis préparée à cette formation et à ce devenir autre, mais pas vraiment à cet entretien. Je ne peux pas envisager de préparer des phrases. Je connais mon histoire et celle de la maturation du projet. Et je veux être authentique, pas sortir des discours stéréotypés. Les choses ne se passent jamais comme on peut les imaginer ; il faut savoir s’y adapter. Je tiens à être honnête aussi, avant tout. C’est moi qui vais passer ce concours et c’est moi qui serai reçue ou non. Quel serait l’intérêt de jouer un rôle ? Ce n’est pas le rôle qui irait suivre les cours, en stage et deviendrait écrivain public. Si le jury estime que je ne suis pas faite ou pas apte à la faire, cette formation, eh bien, il vaut mieux que je ne la fasse pas. Je n’ai pas de temps à perdre.

Plus je lis, plus je prends conscience du mal parler, de toutes ces fautes d’élocution que je peux faire ! Et qu’il est encore bien plus difficile de parler qu’écrire. À l’écrit, on s’applique un minimum sur la syntaxe et on choisit son vocabulaire. Mais à l’oral, quel laisser-aller et que de mauvaises habitudes ! Et toutes ces fautes s’entendent. L’oreille avertie, lettrée, les remarque ces fautes de liaison, d’orthographe, ces tournures maladroites ou familières, ce vocabulaire commun. Maintenant quand je parle, je ne peux m’empêcher de m’écouter et de pointer mes fautes. Tant d’années de mal parler ne peuvent s’effacer comme ça !

J’arrive à Paris. Cette fois-ci, je vais tester le trajet en métro. Pour la réunion
d’information en avril, j’ai préféré marcher. Et j’ai mis à peu près une heure. Mais avant d’aller le prendre, je vais quand même sortir fumer une cigarette. Je prends le 91.

Young and Happy

Ce nom m’a tellement amusée. Moi, aller dans une auberge de jeunesse. Et Young and Happy. À quoi ça va ressembler ? L’auberge a l’air sympa, elle me fait penser à un bistrot du début du siècle dernier. Elle est vide, à part un garçon à la réception. Je lui règle la chambre (plutôt le lit) et il me donne la carte d’accès ainsi qu’une paire de draps. La chambre est très petite. D’un seul coup d’œil, je la vois entièrement. Deux lits superposés d’une place. Bien sûr, celui qui est inoccupé est en haut, l’échelle est toute raide et le lit n’est pas fixé au mur. Le sol est jonché de valises. Une toute petite table carrée, deux chaises et un tabouret. Là non plus, pas le moindre espace vacant. Plein de boîtes de nourriture déshydratée asiatique empilées. Un lavabo, sans le moindre plan de travail, et malgré tout dessus des verres à dents et accessoires divers. Je range ma valise sous le lit. Délestée de mes bagages, il n’est que 16 h. Je vais marcher et manger. Je rentre à l’auberge de jeunesse, d’ailleurs je ne sais pas si j’y retournerai. Franchement, je me dis qu’un lieu s’appelant Old and Sad me conviendrait certainement mieux et je crois qu’il faut être vraiment être young pour être happy ici.

L’épreuve

Ça y est, j’y vais. Nous sommes dans la salle. Tous silencieux. Je m’assois à côté d’Annie. La responsable de la formation nous explique que le département de la Médiation Culturelle a traversé beaucoup de difficultés cette année. Déménagement, restructuration, changement de personnel et de système informatique ont entraîné des dysfonctionnements multiples. Les résultats du premier semestre de la licence ne sont toujours pas en ligne. Les dossiers de candidature n’ont pu être honorés de manière habituelle, voire se sont égarés. Elle ne nous indique pas combien ont été reçus mais que nous sommes 35 candidats sélectionnés pour passer cette épreuve d’admissibilité. Elle nous précise que – la licence devant garder son niveau d’excellence – les conditions d’admission resteront tout aussi exigeantes. Elle nous annonce également que tous les entretiens vont se faire ce matin auprès de 5 jurys et qu’une autre épreuve de sélection aura lieu en septembre. Les liasses de documents commencent à être distribuées.

Nous devons résumer le texte d’un tiers ou un quart, j’ai déjà oublié. Les mots n’ont pas eu le temps d’être comptés, c’est en train de se faire. On nous annoncera le nombre (la fourchette) que devra faire notre résumé à l’issue de ce comptage. Je ne me rappelle plus comment on compte les mots. Ce n’est pas grave, je sais faire des proportions. Le texte est sur le métier d’écrivain public. J’aurais dû m’en douter. Il est bien long. Un article du Nouvel Observateur. Je commence à le lire. Prends un brouillon. Résume le premier paragraphe. Le retravaille, compte les mots signifiants dans le texte et sur mon brouillon. Je modifie un adjectif, réécris sur le brouillon. Puis le paragraphe suivant. Je n’ai pas lu le texte intégralement. Juste survolé, pour avoir une idée de son déroulé. Je relis les deux phrases ensemble. Puis le paragraphe suivant. Et je m’applique. Je réécris un brouillon propre. Je ne touche pas encore à la feuille d’examen. Ça va. Mes crayons écrivent bien, les mots viennent, je sens la proportion respectée, l’idée juste. Le texte n’a pas d’ambiguïté, de difficulté particulière. Il est long, le temps limité. Et je continue. Je vois à ma montre qu’il ne reste plus que 25 minutes. Je n’ai rien écrit au propre et n’en suis pas à la moitié. 200, 240, quand j’additionne les miens, je n’y suis pas du tout. Affreux. Il faut continuer. Ne pas perdre de temps. Écrire au propre. Je commence à recopier, ça va. Maintenant, je n’ai plus le temps de faire de brouillon. Je dois aller vite, pas le choix. Et mes mots, j’en ai 70, ça va pas du tout. Il faut continuer. Je me mets à trembler, je n’arrive plus à tenir ce crayon. Il faut le tenir. J’écris en tremblant. Ça va être illisible, jamais je n’ai vécu un tel stress. Qu’est-ce qu’il est long ce texte. Et il n’y a plus que 10 minutes. On nous dit qu’il n’y a plus que 4 jurys, le cinquième est absent, le réparateur de son informatique devant venir aujourd’hui dans sa résidence. Du coup, certains candidats passeront dans l’après-midi. Ce seront les candidats de la fin de l’alphabet – donc moi. Encore un paragraphe, et encore, encore. Je ne compte plus rien. On va devoir rendre la copie. Il me reste un paragraphe, et je n’ai pas mis mon nom. Vite, je le lis. Le résume en deux adjectifs supplémentaires à ma phrase précédente. Le sens y est, ce n’était que du ressassé, mais plus la proportion. Je n’ai plus le temps. Je ne relis rien, ne jette pas un œil à mon devoir et le donne à la personne qui les ramasse. Je vois que certains continuent. On ne leur dit rien. On leur laisse quasiment 10 minutes de plus. Je regrette de ne pas avoir pris plus de temps mais ne suis même pas dégoûtée. Je m’en veux. Énormément. Paniquer comme ça. Ne pas m’être préparée. Ne même pas avoir recherché les règles du résumé de texte et du comptage des mots sur internet. Et puis, pourquoi ai-je ainsi bloqué sur ce comptage ? Il ne me servait à rien. Je connaissais la proportion à respecter et m’en sortais très bien.

Nous décidons d’aller prendre un café, avec d’autres candidates. Marie-France nous explique qu’elle travaille pour un laboratoire pharmaceutique qui est en train d’être racheté et qu’un plan social va se faire. Elle a 60 ans et risque d’être mise à la retraite. Elle ne le veut pas. Elle a envie d’être écrivaine publique et voudrait au niveau de sa mairie intervenir auprès de femmes battues. Elle nous dit aussi qu’elle a trouvé le résumé de texte difficile et qu’elle a retranscrit plusieurs fois des phrases entières du texte. Là, je me dis que ça, ça ne passe pas. À la limite, un groupe de mots, et encore. Annie a surtout eu des difficultés avec la feuille et le crayon. Habituée au traitement de texte, elle était gênée de ne pas pouvoir déplacer et modifier les blocs de mots. Moi, je suis persuadée que mon texte est illisible. Que j’ai pu faire des fautes d’orthographe, oublier des mots. Je ne sais pas, je n’ai rien relu.
C’est quand même plaisant de se retrouver en terrasse de café parisien, à discuter, avec des personnes que n’aurais jamais dû rencontrer mais avec lesquelles j’ai à échanger. Annie et Marie-France doivent aller passer leur entretien. Je les accompagne. Elles ne sont pas dans le même jury. Je parle avec une autre fille, de Saint-Malo. Elle est à la retraite car elle a 3 enfants. Elle m’explique qu’elle était professeur de lettres dans un bon lycée. Je repense avec angoisse à mon résumé et lui dit qu’elle n’a pas dû avoir de problème avec le sien. Elle rit et me dit que non, effectivement.
Annie, une candidate revient, elle a l’air détendu. On lui a demandé de se présenter et on lui a posé quelques questions, notamment sur son entreprise. Elle est chef d’une entreprise depuis une vingtaine d’années. Les questions étaient sur le comment elle allait pouvoir s’organiser avec celle-ci si elle était prise.
Annie ne repart à Lyon que ce soir. Elle a dormi dans un hôtel du quartier et payé 200 euros la nuit. Elle voulait s’assurer de bonnes conditions avant cette épreuve et dit aussi que c’était son cadeau d’anniversaire. Je ne regrette pas mon lit Young and Happy. Nous décidons de partager une chambre d’hôtel les jeudi soirs si nous sommes prises. Nous passons devant un hôtel 2 étoiles qui affiche des tarifs intéressants. La chambre, après celle de la nuit précédente, me paraît somptueuse. 2 lits jumeaux, des éclairages individuels, une salle de bains avec baignoire, le tout très propre, un rêve. Nous disons au réceptionniste que nous sommes intéressées par une chambre tous les jeudis.

Les couloirs de La Sorbonne sont déserts. Annie m’accompagne. Une jeune fille attend. Elle a 25 ans. Elle a fait une licence des Sciences du Langage puis essayé le concours d’entrée en orthophonie. Annie me demande de lui téléphoner quand j’aurai fini et insiste pour que je le fasse. J’attends. Elles sont 2, assises derrière un bureau. Je m’assois de l’autre côté. L’une me dit : Vous avez 20 minutes pour vous présenter et ensuite, nous vous poserons des questions pendant 10 minutes. Se présenter comme ça, sans ligne directrice. Il y a tellement d’éléments, le cheminement, les projets, les stages, le devenir. Tout s’emmêle. Comment commencer ? Il faut commencer.

– Comme je vous l’ai dit je suis une vieille infirmière en psychiatrie.
– Vieille ?
– Oui, vieille. Je le revendique ce mot de vieille. Pas une péjoration. 30 ans de pratique. Je préfère vieille qu’ancienne. Le sens n’est pas le même.

Et je parle vite, comme les idées et mots viennent. Rien n’est réfléchi, préparé. Mais les phrases viennent, j’ai beaucoup de choses à dire. Il est long, ce chemin. Je parle de la première fois où j’ai entendu citer ce métier d’écrivain public dans un article et me suis dit que j’aurais aimé l’exercer (mais c’en était resté là), je ne pensais pas encore pouvoir changer de carrière, etc. Et puis, l’on m’interroge sur mes écrits professionnels. L’entretien est fini. Elles sont souriantes. Me disent que c’était très intéressant. Je prends ma valise, nous nous serrons la main et je pars. Plutôt satisfaite. Je vais dehors, sur des marches, au soleil. Je téléphone à Annie et la rejoins. Nous passons une agréable heure ensemble ; malgré tout je suis de plus en plus inquiète : mon résumé ne doit pas être exploitable.

Le jour des résultats, lundi 27 juin. Déjà loin, déjà un peu oublié. Il s’est passé des choses graves depuis et qui m’en ont éloignée. Ce dont je me rappelle avant tout, c’est la chaleur étouffante, pesante. Une véritable canicule. J’ai attendu le train pour aller à Paris presque une demi-heure. Le quai de la gare était brûlant. Dans le train, la chaleur restait supportable. Dans le bus, en revanche, l’atmosphère était suffocante. Pas de place pour s’asseoir, du monde partout.
J’allais savoir. Normalement. On m’a dit que les résultats seraient affichés le lundi. Arrivée à La Sorbonne, j’ai recherché le Département de la Médiation Culturelle. Il paraissait vraisemblable que les résultats soient affichés là. J’ai vu des feuilles partout dans les couloirs, de tout genre. Changements de salle, de dates, résultats pour toutes sortes d’épreuves. Et finalement, je la vois et mon nom y est, celui d’Annie aussi. Je suis avant-dernière, l’ordre alphabétique. Nous ne sommes que 16.