La petite boîte rouge

Comment une petite boîte rouge peut, à son échelle, faire société ?


J’ai accroché la petite boîte rouge avec de la ficelle. Papa m’a aidée pour que les nœuds soient solides. Elle trône fièrement, dignement, superbement sur le portail. On la voit depuis la maison de briques, là-bas, plus loin sur la route. Le matin, quand je reviens de la boulangerie, les baguettes dépassant du sac à dos, je l’aperçois même depuis le ralentisseur, mais je crois que c’est parce que j’y fais attention. Une chose est sûre, personne ne pourra passer à côté sans la remarquer. C’est déjà un bon début. Lorsque je l’ai sortie du garage, la poussière m’a chatouillé le nez. Elle avait été posée là, près des bocaux vides que l’on réserve à notre petite production de confiture d’abricots. J’ai dû la frotter longtemps avec un chiffon pour qu’elle ait un peu d’allure. Je ne dirais pas qu’elle brille, mais disons qu’elle ne passe pas inaperçue.

Il fait chaud et Maman dit que ma peau est dorée comme celle d’un petit caramel. Je passe mes journées à lire dans le hamac qui est au fond du jardin, ou sur la terrasse quand les feuilles des arbres deviennent trop envahissantes. Quelle que soit l’heure, je guette les bruits de la route. J’attends que quelqu’un s’arrête pour regarder la boîte rouge. Pour le moment, seul le facteur me donne de faux espoirs. J’ai ajouté une affiche sur la boîte, qui explique tout. Bien sûr, j’ai dû faire un résumé de ce que la maîtresse avait expliqué, mais je me suis appliquée et tout est clair.
La maîtresse a dit que nous avions jusqu’à la rentrée pour collecter les bouchons. Tous peuvent convenir, à la seule condition qu’ils soient en plastique. Si l’on rapporte beaucoup de bouchons, un enfant handicapé pourra avoir un fauteuil roulant. Sur l’affiche, j’ai mis ceci :

« Bonjour, je m’appelle Pauline et j’ai 9 ans. Je fais une collecte de bouchons en plastique, vous pouvez les déposer dans cette boîte ! Les bouchons permettront à un enfant handicapé de Savoie d’obtenir un fauteuil roulant. Merci d’avance ! Pauline »
J’ai écrit avec plusieurs couleurs différentes et j’ai dû faire plusieurs brouillons avant que le résultat soit présentable. Même si l’on est en Provence, j’espère que les gens se sentiront concernés et qu’ils réaliseront combien c’est important.

Papa et maman sourient à chaque fois que je cours vers le portail pour vérifier si la boîte est toujours vide. Je n’arrive pas à savoir s’ils se moquent ou s’ils me prennent au sérieux. C’est pourtant très sérieux. Parfois, à l’école, j’ai entendu des copains qui disaient que les petits gestes comme apporter les bouchons ne servent à rien. Je pense qu’ils n’ont rien compris. Peut-être qu’ils s’imaginent que les fauteuils roulants sont gratuits. Ou alors ils n’ont pas réfléchi.
Maman m’a raconté que ce n’est pas la première fois que je veux aider un autre enfant. Elle m’a dit que c’était pour ça qu’elle souriait. La première fois, c’était à l’ancienne école, quand les Tchétchènes sont venus parce qu’il y avait la guerre dans leur pays. Ma copine Romina m’avait expliqué pourquoi sa cousine devait marcher avec des béquilles. Elle m’avait dit qu’elle avait reçu un éclat d’obus sur la jambe. Après ça, le petit mot que l’on avait donné aux parents leur demandait d’apporter des stylos, des feuilles, des cartables ou des vêtements pour aider les Tchétchènes. Maman m’a dit que j’avais insisté pour qu’on aille acheter un nouveau cartable et que j’avais fait un caprice quand elle avait voulu donner le vieux cartable aux Tchétchènes. Moi, j’avais donné le cartable neuf, parce qu’il était plus beau. Pour la boîte rouge, ce n’est pas pareil. Je n’ai jamais connu la guerre, mais je voudrais quand même que les gens me donnent des bouchons.

La fin de l’été est arrivée et les bouchons s’empilent dans le garage. Je suis très fière de moi. Je suis heureuse, même. Les voisins me sourient quand ils me croisent sur la route et m’appellent par mon prénom. Je ne sais pas trop s’ils m’ont donné les bouchons pour me faire plaisir ou s’ils ont compris quelque chose. Je l’espère. En tout cas, le bruit du sac plastique qui cogne la boîte m’est devenu familier. J’espère que j’aurai récolté assez de bouchons. Tous les jours, Papa rigole et me demande comment on va pouvoir ramener les deux grands sacs poubelles qui lui arrivent aux coudes, mais je suis sûre que l’on trouvera une solution. Maintenant, ils ne rigolent plus quand je cours vers la boîte. Je crois même qu’ils sont plutôt impressionnés.

Aux vacances de Toussaint, je remettrai la boîte rouge sur le portail. Des sacs plastiques m’attendront déjà derrière le muret. Pendant mon absence, les gens ont continué à m’apporter leurs bouchons. L’été suivant, la boîte rouge sera toujours là, jusqu’à ce qu’un jour la mairie nous explique qu’ils ne peuvent plus récupérer les bouchons. Pourtant, des années plus tard, à chaque retour à la maison, un sac de bouchons m’attend encore. J’ai enfin compris que les voisins n’avaient pas seulement cherché à me faire plaisir. Comme quoi, certains savent être solidaires.

A 9 ans, j’ai cru très fort en la bonne volonté de tous. Depuis, je n’ai jamais cessé d’y croire. Je suis optimiste, voire utopiste. On peut tous apporter sa petite contribution. Bien sûr, des sacs plastiques de bouchons en plastique dans une boîte rouge en plastique, ça fait encore beaucoup de plastique.