Quand j'étais extra

Une facette méconnue du métier de comédien : la figuration ou l’art de l’attente.


La plupart du temps, un comédien n’est pas seulement comédien. Il est comédien, plus autre chose. Le temps n’est plus où il pouvait ne gagner sa vie qu’au théâtre. Le théâtre ne fait plus vivre son homme, si jamais il l’a fait vivre un jour. En fait, il ne l’a jamais fait vivre du tout... Il y a bien des exceptions – des exceptions qui confirment la règle. Cela dit, les exceptions ayant tendance à être plus visibles que celles et ceux qui confirment la règle, il n’en reste pas moins qu’un comédien a de plus en plus de mal à ne vivre que du théâtre. Et je ne parle pas du mal de vivre tout court.

Quant aux comédiennes, dans une profession où le féminin l’emporte largement sur le masculin, beaucoup sont laissées sur le carreau ou passent à autre chose, contraintes par les nécessités du quotidien ou celles de la maternité. Face aux réalités économiques du métier, et à tous ces camarades avec lesquels il ne devrait pas être, idéalement, en concurrence (bien que chacun cherche à prendre des places que d’autres n’auront pas), le comédien est contraint de diversifier ses activités.
Quand il a la jeunesse et l’énergie de le faire, il enchaîne des petits boulots pour faire bouillir la marmite. Parfois, il conserve un emploi à plein temps. Le temps passant, il doit faire un choix entre son désir de poursuivre sur sa lancée artistique et le besoin d’évoluer dans sa vie personnelle, de se construire une vie matérielle satisfaisante.
Quand il en a la chance /possibilité, le goût et le talent, le comédien pratique des activités en accord avec sa passion. C’est alors qu’il donne des cours de théâtre, qu’il anime des ateliers, qu’il se lance dans le théâtre d’entreprise, qu’il fait du coaching. Il écrit aussi, des sketches, des pièces de théâtre ou des scenarii. Il essaie de garder la tête hors de l’eau tout en exerçant ses talents. Parmi les activités annexes du comédien, il y en a qui sont moins gratifiantes pour l’ego : l’accueil, l’animation de supermarché, l’engagement dans les parcs d’attraction. Il y a aussi la figuration.

Les figurants, ce sont ces gens que vous voyez sur vos écrans, autour des comédiens principaux, qui sont là, qui ne disent rien, qui agissent. On ne fait guère attention à eux mais leur présence est indispensable pour la crédibilité du filmé. Ce sont les « backgrounds actors », les « extras ». Bien souvent, ces gens-là sont des comédiens, des vrais. Les cachets qu’ils gagnent avec cette activité leur permettent de se maintenir dans ce statut d’intermittent tant convoité. Parfois ces cachets n’y suffisent pas ou seuls ces cachets justifient le statut en complétant le quota d’heures légal qu’ils doivent remplir. C’est peut-être aussi pour ça qu’on les appelle aussi acteurs de complément.

Les figurants sont les galériens du jeu, la chiourme des plateaux de tournage. On les habille, on leur coupe les cheveux, on les fait attendre, on les pose là, on leur demande de faire ça, on leur demande de faire autre chose, parfois on ne leur demande rien, on les nourrit, on les fait attendre encore. On leur demande une disponibilité totale, avec parfois assez peu de considération. Mais ça ne veut pas dire qu’ils n’en sont pas contents car il y a quand même des satisfactions à faire ce métier-là : voir des gens connus, parfois leur parler ; voir l’envers du décor ; participer même de façon fugace à la création d’un univers.

Faire de la figuration est en effet assez mal vu de la part de la profession. Beaucoup considèrent que c’est dégradant, que ce n’est bon que pour des tâcherons qui seraient aux comédiens ce que la peinture murale est à l’art pictural. Pour certains, il vaut toujours mieux exercer un boulot alimentaire que de dévoyer son art dans la figuration. Mais pour d’autres, la figu, c’est une manière d’exister, c’est une façon de montrer qu’on est toujours là, qu’on s’accroche. Ceux-là trouveront un intérêt là où d’autres se pinceront le nez. Un intérêt financier immédiat en tout cas : le gain de quelques cachets. Et parfois un intérêt artistique. Il n’y a pas d’impossibilité à ça. Et dans ce cas-là, la figu, c’est extra.

Extra, l’ordinaire

On dirait que je voudrais être intermittent du spectacle. On dirait qu’il faudrait que j’accomplisse 507 heures de travail (ou du moins qu’on me les facture…), avec 42 fiches de paie, et tout ça en 10 mois et demi. On dirait que pour y arriver, il faudrait que je fasse de la figuration. Ça serait même quasiment obligé.

Alors du coup, pour commencer, on dirait qu’on serait un vendredi 13, jour de chance, et que je ferais une journée de figuration sur une série d’une grande chaîne hertzienne, une chaîne historique, une chaîne où il y aurait plein de flics, de juges et de figurants pour rendre la série vivante autour des actrices et des acteurs. On dirait que la semaine d’avant, la directrice de casting figuration de cette série m’aurait appelé. On dirait qu’elle m’aurait proposé de « figurer » sur le tournage un avocat, puis un quidam qui perdrait ses pas dans un palais de justice. Une fois qu’on se serait dit tout ça, je me serais retrouvé devant la fac de droit de Panthéon, le matin du jour dit, à 8h30. Et du coup, la journée aurait commencé.
Je vous épargne la séquence nostalgie de la Place des Grands Hommes et de mes années à la Sorbonne, et je vous amène directement dans une salle de classe, aménagée pour l’occasion en « salle de figuration ». Sur votre droite, vous avez ce que j’appellerais « votre essentiel » : la table de régie. Impossible de se passer d’elle. En effet, vous y trouverez cafetière, bouilloire, sachets de thé, quatre-quarts, quelques fruits et autres douceurs du genre qui vous permettront de vous restaurer et de meubler de façon détachée les inévitables moments où vous n’aurez rien à lire, ni personne à qui parler.

Le temps que tout le monde arrive, vous attendez. L’attente sera le maître-mot de la journée. C’est d’ailleurs le maître-mot des journées des figurants. Passé ce moment, plus ou moins long, on vous fait remplir votre contrat, que vous rendrez accompagné de votre RIB. Le RIB est très important : il vous permettra d’être payé. Car la figuration n’est et ne doit pas être un acte gratuit, un acte de générosité de votre part, une preuve de votre abnégation à l’endroit de la cause artistique. Ne pas se faire avoir.
Une fois l’administration satisfaite, que faire ? Prendre un café et attendre… Attendre... Attendre… Vous pouvez rompre cette attente en prenant un café. Ou un thé s’il n’y a déjà plus de café. Et puis ensuite, vous attendrez. Vous attendrez. Vous attendrez. Quoi, en fait ? Tout simplement qu’on ait besoin de vous. Car l’heure de convocation du figurant n’est pas l’heure de tournage à proprement parler. Le tournage en soi ne commence (ou ne devrait commencer) qu’à l’heure du « prêt à tourner », le PAT. Les figurants sont quant à eux convoqués suivant le plan de tournage, dans les séquences où on a besoin d’eux. Mais pour le moment, vous attendez. Vous êtes plusieurs à rester comme ça, chacun dans votre coin, tandis que d’autres visiblement se connaissent déjà. De mon côté, pour ne pas avoir l’air de m’ennuyer, et comme ni entamer la conversation, ni m’insérer dans l’une d’elles ne me semble évident, je sors un volume de Shakespeare de la sacoche que j’avais opportunément apportée afin de crédibiliser mon personnage d’avocat errant dans un palais de justice. Pour tuer le temps, je commence Coriolan. Je vais avoir le temps de terminer cette pièce avant midi.

D’ici là, je progresserai au milieu des discussions diverses mais au cours de l’acte V, je tenterai de m’intégrer aux conversations. « On s’est pas déjà vu quelque part ? » me lancera un certain Christophe qui se souviendra que nous avions déposé nos CV le même jour dans un endroit improbable plusieurs mois auparavant. « On s’est pas inscrit chez Smith le même jour, en août ? », dirai-je moi-même à une matrone qui se souvenait que c’était le 16 ! Je parlerai un peu de moi, de ce que j’ai fait depuis deux ans, des cours de théâtre que j’ai donnés pour des collégiens dans le cadre d’un festival national. Une certaine Géraldine, directrice de casting qui complète ses heures en faisant des figus, s’intéressera à mon parcours et prendra mon composite (un assemblage de photos fait maison). Chic, un contact ! Cyniquement parlant, en dehors de mes lectures et des conversations plus ou mois suivies, ma journée ne sera pas perdue. Ou peut-être que si...

Arrive quand même l’instant, en fin de matinée, où l’on convoque la figuration. On nous conduit dans la salle des pas perdus. Un des assistants du réalisateur nous place et nous dit ce que nous avons à faire. Le temps de quelques prises, je fais des allers-retours dans ce grand couloir, en civil, aux côtés d’un grand escogriffe déguisé en avocat.
C’est l’heure de la pause déjeuner. Comme il n’y a pas de cantine prévue, on nous laisse nous débrouiller. On sera défrayé. Je sors avaler un sandwich et je vais faire un tour. Puis je retourne dans la salle, échange quelques mots avec un autre figurant et entame Timon d’Athènes. Vers 13h, Alice, assistante-figu, pointe ceux qui sont revenus à l’heure. Ambiance salle de classe d’un pensionnat vieille France dans le cadre d’une salle de classe post-68. L’après-midi commence. Elle sera plus productive que la matinée. Moteur demandé ! Silence ! Ça tourne... Action !

Voici un premier plan où je dois marcher vers la caméra avec Ghislaine et Cyril. Mais Ghislaine se déporte trop sur le côté et gêne la progression de l’héroïne de la série qui doit nous dépasser. On nous fait changer d’action. Ghislaine est séparée de nous. Cyril et moi devons traverser le couloir en une longue diagonale de droite à gauche au terme de laquelle je dois m’asseoir, accablé, alors que Cyril doit me consoler. On tourne… Non, finalement on va devoir faire une diagonale de droite à gauche, seulement il faut qu’on aille jusqu’au bout de l’escalier. Tant pis si ça n’a pas l’air naturel : de toute façon, on ne nous voit pas ! On tourne : « Non, finalement vous allez refaire ça comme avant. » On tourne. Ce n’est pas bon non plus. On recommence encore, « tout comme ça pareil. ». On tourne. Soudain France, gendarme, déboule et nous demande où est la sortie. Pour un peu, Cyril et moi avons failli être déstabilisés. C’est bien, entre partenaires, de se surprendre, de se mettre en danger. Mais une gendarme qui vient demander la sortie dans un Palais de Justice, est-ce que ce n’est pas un peu louche ? Ce serait une tentative d’évasion d’une forcenée qui aurait assommé ses gardes que ça ne nous étonnerait pas.

Nouvelle séquence. J’ai enfin le droit de revêtir la robe d’avocat ! Direction un grand escalier où je retrouve une autre France avec un certain Ronan. Tandis que la juge et le policier, les héros de la série, enchaînent les descentes d’escalier, nous enchaînons les conversations absurdes en partant d’un mot tout aussi absurde dans le contexte d’un Palais de Justice. Plusieurs prises, trois ou quatre. Nous redescendons. Dernière séquence. Je la passerai en compagnie de Ronan. Il est le maître, je suis son disciple et nous portons de gros dossiers. Ce que vous ne verrez pas à l’image, c’est que je passe la moitié du temps à lui faire répéter la scène de Harpagon et La Flèche dans L’Avare, idéale dans le cadre d’un Palais de Justice. On refait la prise une dizaine de fois. A force, Ronan va savoir son texte par cœur.

Oserai-je le dire ? L’actrice qui incarne l’héroïne de la série joue comme une quiche. Une belle quiche, mais une quiche quand même. Elle essaie bien de donner le bon ton, guidée par un coach qui semble avoir un peu de mal à lui faire comprendre l’état de son personnage à ce stade de l’intrigue qu’ils sont en train de tourner. À sa décharge, les plannings de tournage ne tiennent pas forcément compte de la chronologie des histoires. Mais, en gros, force est de constater que malgré ses efforts de compréhension visibles et méritoires, elle reste telle qu’elle est : très fade. Elle me fait penser à cette publicité pour un opérateur internet où une jeune femme se promène en rendant tout transparent autour de soi. Ici, c’est l’inverse : c’est elle qui est transparente.

On refait la prise une dizaine de fois, donc… Une pensée pour elle, tout de même : ce ne doit pas être évident de sentir autour de soi la pression et l’irritation grandissantes des figurants et de l’équipe technique… Pas facile d’être efficace dans ces conditions. Elle doit être dans un jour sans. C’est sûrement ça. Elle est tête d’affiche, ce n’est pas rien. On termine avec quelques prises d’ambiance, des prises de son, et direction la salle de figuration. On paraphe les feuilles de présence. On se dit « Au revoir », « A bientôt », « Bonne continuation », comme souvent à la fin de ce genre de journées. On a passé de bons moments, on se dit qu’on va peut-être se revoir sur d’autres bons plans, sur d’autres figus, mais on ne s’échange pas nos coordonnées. On ne se reverra sans doute pas. On se laisse partir. Je fais comme tout le monde. Je rentre chez moi après vous avoir fait vivre pour la première fois l’ordinaire d’un extra.

L’Extra à la peau qui boit

J’ai fait les Jeux Olympiques d’Athènes à Arpajon, dans l’Essonne. J’étais dans les tribunes – grâce à une bouteille à la mer. Cela s’appelle « la magie du cinéma ». Le lancer de bouteille à la mer est un sport assez simple à pratiquer, qui ne demande pas beaucoup d’efforts physiques mais un peu de technique. On envoie un dossier courrier comprenant CV, photos et une petite lettre sympathique pleurant sur la difficile condition de l’artiste en quête de cachet à un directeur de casting. Et après, on attend. Des fois, la bouteille revient. Des fois, elle ne revient pas. Ce coup-ci, elle était revenue.

La directrice de casting qui me l’avait renvoyée me proposait une journée sur une production inspirée d’une bande-dessinée. Le film ayant déjà été tourné en Espagne, il ne s’agissait que de mettre en boîte quelques séquences complémentaires. Bien sûr, j’acceptai. D’abord pour le tarif qui était presque le double et pour le plaisir de faire de la figu en costume qui non seulement vous nourrit le book-photo, mais vous transporte en plus en un ailleurs d’un autre temps. Cela seul justifierait parfois un physique que d’aucuns qualifieraient d’anachronique et de suranné, en particulier le mien. J’acceptai donc et pris rendez-vous pour les essayages quelques jours plus tard, quelque part rue de Saint-Petersbourg.

Jour dit et heure dite, je m’y rendis, remplis les papiers habituels et fus ensuite livré, tel le Chrétien aux lions, aux costumiers et coiffeurs-maquilleurs chargés de me transformer en supporter, à la mode Grec ancien façon Uderzo, supporter vociférant dans les tribunes tandis que se déroulent les épreuves olympiques. En matière d’épreuve, j’ignorais encore que c’est moi qui allais en subir une… En matière vestimentaire, je ne suis pas sectaire – on me le reproche assez. Les toges, les sandales, le collier de barbe factice auquel je servis de support, tout ça, j’assume. Là, pour la première fois de mon existence, on m’obligea à porter un string. Mais bien pire m’attendait. Oserais-je avouer qu’instruction me fut donnée de me raser le torse pour le jour du tournage ? Devais-je sacrifier cette pilosité, attribut ostentatoire de ma virilité ? Je dois être prêt à toutes les bassesses…

Me voici dans un bus à Porte d’Orléans avec les autres figurants, direction Arpajon. Nous arrivons vers 9h au studio. Le temps d’un petit tour à la table de régie, nous sommes envoyés à l’habillage et le maquillage. Les femmes et les hommes destinés aux costumes plus sophistiqués sont « torturés » en premier. Un par un, on les voit se métamorphoser et devenir des personnages sortis de l’Antiquité : de nombreuses femmes grecques bien sûr, curieusement pas de Goths, ni d’Ibères, ni de Bretons, en revanche des Chinois, des Assyriens aux airs Aztèques, un sosie de Pocahontas, des Mèdes, et des Romains tout de même, mais originaires de République Tchèque.

Le temps qu’ils y passent, j’ai le temps de lire. Une bonne heure à patienter. Puis mon tour vient. Je passe à l’habillage. Contraint de porter ce string, je râle intérieurement. Je pressens que la journée va être très difficile, très longue. Mon orgueil douloureusement ravalé, je poursuis ma transformation. On me colle mes postiches sur les joues. On me maquille le visage, les bras et aussi les jambes, sous le prétexte fallacieux que je ne serais pas assez bronzé bien qu’assis dans les tribunes, il y aurait probablement assez peu de chances qu’on voit mes jambes, et je deviens Barbefactis le Grec ! Il n’y aura que moi à le savoir mais je m’autocongratule quand même de cette formidable et opportune inventivité onomastique.

Tout ce ménage prenant bien la matinée, entre les moments d’errance autour de la table de régie ou de coma de bon aloi sur les chaises en fer prévues à cet effet, sonne l’heure de déjeuner. Le déjeuner est un moment extrêmement important dans la vie du figurant. La qualité de la table reflète, au pire la qualité de la production, au mieux ses moyens financiers. Ici, les moyens sont manifestement conséquents. Je préfère jeter un voile pudique sur la composition du menu. J’en ai encore des larmes de bonheur.
A 14h, nous nous rendons au studio. Devant le fameux « fond vert », une grande tribune a été installée, surplombée d’une allée de colonnades qui sera intégrée dans le film par insertion numérique. Cet après-midi va se passer à mettre en boîte des inserts pendant les épreuves des jeux. Le texte sera largement improvisé, nourri des propositions des acteurs, toujours très positifs et enthousiastes – avec aussi une sacrée dose d’autodérision. Je serai placé juste derrière eux. J’aurai donc pas mal de chances d’être présent à l’image. Si ces scènes sont gardées au montage, bien sûr.
Sont présents aussi dans ces scènes un certain Jean-Pierre, qui semble avoir été un sportif de haut niveau, un certain Mouloud qui semble être connu mais je ne sais vraiment pas de qui et je ne le saurais pas avant de le découvrir des années plus tard dans une émission « en clair ». Plus tard dans l’après-midi, d’autres plans seront tournés avec des acteurs que je reconnais tout de suite.

Quant à ce qu’on nous fera faire dans les tribunes, cela tiendra du génie, du merveilleux, du grandiose de l’éloquence la plus enlevée : des « Ah ! », des « Oh ! », des « Eh ! », déclinés dans une gamme extraordinaire de palettes. Et puis on applaudira, on huera, on rira, on bougera, on fera la hola, on vivra... Mais silencieusement, parce que les sons seront rajoutés en post-production. Au final, la journée aura été effectivement longue et difficile. Et pas seulement à cause du string. A cela, trois raisons : la première étant que j’ai apparemment été le seul Grec à avoir dû se raser le torse ; la deuxième étant que rester assis des heures sur des tribunes en bois sans coussin est inconfortable ; la dernière étant qu’on n’a jamais eu de vraies pauses sous les projecteurs, dix minutes de temps en temps pour se soulager de la chaleur étouffante qui régnait dans le studio. Et par-dessus le marché, la journée aura traîné en longueur. La fin de tournage n’intervint qu’à 22h, où nous commençâmes à tomber les costumes et à nous démaquiller. Pour ma part, une quinzaine de lingettes furent nécessaires pour me décaper : au fur et à mesure de la journée, on avait pris un malin plaisir à me barbouiller de fond de teint sur toutes les parties apparentes de mon anatomie, au total quatre fois, quatre : avant déjeuner, après déjeuner, et deux fois pendant le tournage. Soi-disant que ma peau « buvait » le produit. Qu’on se le dise sur les plateaux : je suis l’extra à la peau qui boit.
Me voyant m’échiner à retirer ce fichu fond de chose, une maquilleuse, me prenant sans doute pour un diminué, me recommanda d’aller prendre une douche : « Il y a des douches, là-haut ! Et du savon aussi. » « Oui… Tu as des serviettes ? » « Non. Mais va demander aux costumiers. » Bien entendu, les costumiers n’en avaient pas. Nous étions dans un studio, pas dans un spa. Je m’en retournai donc à mes lingettes en pestant. Et j’attendis le retour à la maison pour prendre enfin une douche.

Quelques mois plus tard, le film sortit sur les écrans. Il fit grand bruit, pas tant du fait de sa qualité artistique que du nombre de vedettes qui y faisaient une apparition. Certains journaux en parlèrent comme du premier film « bling bling ». Je reçus à ce moment-là un mail d’un ami qui avait fait une capture d’écran depuis un extrait du journal de 20h de France 2. J’ouvris la pièce jointe. A l’image, au-dessus de David Pujadas, je découvris ma bobine, laquelle se promenait à mon insu dans toute l’Europe grâce à la bande-annonce du film. J’y figurais, finalement, dans ce livre d’images de mon enfance...

Extra, un problème de tailles

J’avais oublié une règle élémentaire : ressembler aux photos qu’on a envoyées aux directeurs de casting au moment où ils vous contactent. La piqûre de rappel m’en fut donnée par Evy qui m’avait joint pour me fixer un rendez-vous d’essayages costumes. Le réalisateur aurait dit en me voyant sur une photo où je portais barbe et cheveux bouclés : « Il sera très bien lui. ». Evy me recommanda donc de ne pas toucher à mon corsaire. Je lui répondis que je l’avais un peu taillé, mais qu’en deux semaines, il aurait le temps de repousser. En fait, je l’avais complètement rasé et je me mis à prier pour qu’il revienne vite.

Le jour des essayages arriva. C’était quelque part dans le 12ème arrondissement de Paris. On m’informe qu’on allait me couper les cheveux et me raser la barbe. Je protestai. C’est que la barbe, j’y tenais. Et puis la chef de file aussi. Tout le monde me regarda avec une mine de faire-part. Figurant et rebelle, y avait-il antinomie ? Je baignais manifestement dans un milieu hostile. Je n’avais pas intérêt à dire un mot de travers. L’essayage commença toutefois. J’essayai une veste, trop large. J’en essayai une autre, trop moche. La suivante était très bien, sauf que la poche gauche avait été grignotée par une souris. Je crus bien faire , dardant un trait d’humour : « Je ne me suis jamais pris autant de vestes d’affilée et en si peu de temps. » « C’est une habitude à prendre, cher Monsieur. » La mine renfrognée, je saisis la suivante que me tendait cette habilleuse à la répartie si pleine d’aménité : « Cette veste-là pourrait être pas mal, non ? » « Non, c’est trop serré aux épaules. » « C’est parce que vous avez du ventre, Monsieur. » La mine encore plus renfrognée, je ravalai ce que j’aurais pu lui répondre. Mais quel était donc le rapport entre mon tour de taille et la carrure de mes épaules ?

La séance se termina. Je me rhabillai. Il pleuvait des cordes. On me proposa de rester. Je préférais plutôt braver les flots déchaînés qui s’abattaient dehors et ruminer mes leçons de la journée : que chez certains, on prendrait du ventre par les épaules ; et que le tournage en préparation serait une fiction télé autour du mouvement de la Cagoule, un mouvement clandestin d’extrême-droite qui a sévi dans les années 1930.

Sitôt arrivé à la mairie de Levallois-Perret, en ce petit matin de mai, on chercha à faire subir la solution finale à mon valeureux corsaire. J’avais beau le défendre de toutes mes forces, j’avais en face de moi une coiffeuse qui excellait dans l’art du diktat ayant l’air du compromis : « Vous faites une première figu, ce matin, en journaliste, avec la barbichette. Cet après-midi, en politique, vous ne pouvez pas avoir le même visage, vous êtes d’accord ? » Piteusement, je cédai. Pire, je sacrifiai aussi mes cheveux bouclés. La suite me vengea un peu. La coiffeuse ne s’attendait sûrement pas à la lutte qu’elle aurait à livrer. Mes cheveux lui donnaient du fil à retordre. Elle ne parvenait pas à les faire tenir en arrière, malgré un grand renfort de gel et de spray. Je sentais bien que l’indiscipline de mon cuir chevelu me vaudrait un harcèlement permanent de coups de peigne. Mais je n’en avais cure : c’était son rocher de Sisyphe à elle.

Habillé, maquillé et coiffé, je m’installai dans un coin de la salle que se partageaient figurants et comédiens. Tous dans la même salle, c’est suffisamment rare pour être remarqué. Et dans le même esprit, le réalisateur salua tout le monde à son arrivée. Tout le monde, c’est-à-dire un par un, figurants, comédiens et équipe technique, en prenant le temps d’une poignée de main, attentif à tout et à chacun. Plus tard, il viendrait lui-même nous expliquer la situation de la scène à tourner en nous assurant qu’il nous considérait avant tout comme des comédiens et qu’il nous ferait vraiment jouer : « Dans acteurs de complément, il y a d’abord acteurs. » Ces quelques mots prononcés, chacun irait alors de son petit commentaire : untel serait content et flatté d’être pris en compte, tel autre s’en étonnerait, ce qu’un troisième commenterait d’un air entendu en déclarant que « C’est un grand monsieur ! Il travaille à l’ancienne ! », déclenchant une vague de commentaires approbateurs du même acabit. Autant je pouvais tomber d’accord sur le fond de leurs commentaires, autant voir ces barbons de figuration se la raconter en gratifiant le maître de leur satisfecit inutile me fit lever les yeux au ciel. Pourquoi lancer ces flatteries en l’air à la façon de courtisans lorgnant sur des prébendes ? Aucun d’eux ne recevrait l’Oscar et le réalisateur ne leur donnerait pas plus de bon point de comportement.

Il était grand temps de se mettre au travail. La première séquence de la journée, en fait la toute première séquence tournée du téléfilm, racontait une annonce faite aux journalistes accrédités par le chef de cabinet du ministre de l’Intérieur : un complot contre la République avait été découvert ! Ce qu’il fallait jouer de notre côté ? Une indifférence polie à l’arrivée du fonctionnaire, puis une écoute plus attentive, la surprise et un surcroît d’attention mâtinée d’agitation au fur et à mesure que le communiqué avançait.

Alain m’avait paru un homme sympathique les quelques fois où je l’avais vu sur scène, jouant souvent les oncles moliéresques. Cette impression se confirma avec ce lapsus qu’il commit plusieurs fois : au lieu de dire « Merci d’avoir répondu à cette convocation », il lançait « merci d’avoir répondu à cette conversation », manifestant peut-être une tendance naturelle à la convivialité et à l’échange.
Chacun régla ses petites réactions en fonction des indications du réalisateur et de sa propre inspiration. Tout roulait convenablement, à un détail près : le cabotin de rien. Le cabotin de rien, c’est le figurant qui en fait trop, qui exagère, se fait remarquer, et sans forcément le faire exprès. Ici, il faisait de grands gestes, poussait des « Oh », des « Ah », en répétant les mots du communiqué : « Un complot ! », « Militaire ! », « Incroyable ! », comme s’il espérait se faire remarquer du réalisateur. Cela ne manqua pas, mais sans doute pas comme il l’aurait voulu : il se fit remettre à sa place, gentiment mais fermement. Un comédien cabot, c’est déjà difficilement gérable. Mais un figurant cabot, c’est carrément insupportable.

Après que tous les plans nécessaires à cette séquence furent mis en boîte, je courus changer de costume et dis provisoirement adieu à mon bas de corsaire. Je devins alors une sorte de conseiller politique vêtu d’un costume qui me grossissait considérablement. Puis je rejoignis, dans la salle du conseil municipal de Levallois devenu pour les besoins de la cause un bureau de l’Assemblée Nationale, des responsables radicaux, socialistes et communistes qui se réunissaient pour préparer un meeting du Front Populaire.

Les scènes de « cabinet » bouclées, quelques autres plans furent tournés en fin d’après-midi dans des couloirs et le grand escalier de la mairie. Dans mes traversées de couloir, j’étais flanqué d’un grand échalas affublé d’une moustache qui le faisait ressembler à Hervé Claude et qui était doué d’un sens étonnant de la conversation. Après le cabotin de rien, j’avais droit au cabot babillard, lançant une conversation nouvelle à chaque prise : « Action ! – Qu’est-ce que tu penses de Balkany ? – Coupez ! Action ! – T’as voté Ségolène ou Sarkozy ? – Coupez ! – Tu penses vraiment que ça aurait été moins dangereux avec elle ? – Action ! – Évidemment le Front National est laminé mais à côté de ça, de Villiers… – Dernière répétition ! – Hein ? Parce qu’on ne faisait que répéter ? – Action ! – Le problème, c’est les charges ! – Action ! – L’État n’a rien à faire à la SNCF, à la RATP, et tout ça ! Il faut en faire des sociétés d’économie mixte ! – Action ! – Tu devrais contacter Jérôme Deschamps et les Deschiens. T’as une tête à ça. » Encore une comme ça, et je lui taillais les oreilles en pointe pour venger les miennes qui agonisaient. Il ne me persécutait sans doute pas volontairement. Il cherchait sûrement à mettre de la vie dans ce qu’il faisait. En attendant, je commençais à désespérer qu’ils la réussissent, leur fichue prise ! On nous libéra, finalement, vers 18h. On se dit au revoir, à la prochaine, bonne continuation – en espérant ne plus jamais revoir certains. Quant à moi, j’avais la chance de pouvoir rentrer à pied. Je me fis le plaisir de marcher, de traverser la Seine et de repenser à cette journée au cours de laquelle j’avais donné beaucoup de moi-même, les cheveux, la barbichette, mais aussi les oreilles... On ne pense jamais aux oreilles.

Un extra vu à la télé

Acteur, silhouette, figurant, ils ont tous un point commun : ils ont tous une famille, des amis, un entourage. Et tous, à un moment donné, se sont attirés la même question, la question qui brûle les lèvres, celle qui finit par écorcher les oreilles de ceux à qui on la pose, tant on la leur pose souvent : « Quand est-ce que tu passes à la télé ? »

A peine étais-je sorti de l’usine à rêves dans laquelle j’avais passé trois ans qu’autour de moi la question fatale fusa. Puisque j’étais diplômé de cette école qui avait produit tant de célébrités, je ferais partie du nombre, et rapidement, forcément. Et tout ce que j’avais fait, tout ce que je faisais, tout ce que je ferais ne prendrait de la valeur qu’à partir du moment où l’on pourrait me coller l’étiquette « vu à la télé ». Ce n’est pas que la famille, les amis, l’entourage vous veuillent du mal. Au contraire, ils veulent que vous réussissiez. Mais ils vous souhaitent une réussite tangible, de celles qu’on comprend, de celles qu’on voit. De celles que vous finissez même par souhaiter pour leur faire plaisir, pour les rassurer, pour qu’ils puissent en parler autour d’eux. Et quoi de plus tangible qu’un passage à la télé ?
Mon premier passage n’avait rien de marquant en soi. Pas de quoi pavoiser. Ce n’était pas un premier rôle. Ce n’était même pas un rôle. C’était une figuration. Mais une figuration où l’on m’a vu. Ou du moins où ceux qui me connaissaient pouvaient me voir. A condition de savoir quand me voir. Mais ce jour-là est quand même venu.

Les premières personnes que l’on prévient dans ces cas-là, ce sont celles qui vous sont les plus proches, celles à qui il importe le plus de prouver quelque chose, celles qu’il faut le plus rassurer quant au chemin incertain que vous avez pris. Ces premières personnes-là, ce sont souvent les parents.
Le lendemain de mon premier passage télé, ma mère me téléphona pour témoigner de ce qu’elle avait vu, de ce dernier épisode d’une saga familiale inspirée de Georges Duhamel. Quelques mois auparavant, j’avais passé deux journées sur cette production, au château de La Celle Saint-Cloud, puis au Théâtre des Variétés à Paris. Et depuis il ne s’agissait que de savoir quand ça passerait et quand on me verrait. Mais l’attente avait été déçue : « On t’a cherché pendant tout l’épisode, mais on ne t’a pas vu. » A l’autre bout du fil, je savourais. J’imaginais mes parents passant leur soirée à guetter avidement mes apparitions, sans pourtant parvenir à saisir ce que le rythme trépidant de la réalisation avait pu en laisser voir. Mon père même avait fait le guet : « J’ai attendu de voir un avocat mais il n’y en avait pas. »
Il y avait déjà longtemps que je ne m’interrogeais plus sur cette malédiction qui faisait que, quoi que je dise à mes parents, ils l’écoutaient mais ils ne l’entendaient pas. Jamais de la vie, je ne leur avais dit que j’avais fait un avocat dans cette série. Mais touché de leur sollicitude, je les rassurai. J’avais bien été visible à l’écran, au moins trois fois. Mais ils avaient eu tort de me guetter sous la forme attendue puisque je figurais pleine face comme journaliste à la rédaction d’un journal, puis comme spectateur de deux concerts. Au cours d’une réception donnée après l’un de ces concerts, ils auraient même pu me reconnaître de dos. Cela dit, même si c’était mes parents, c’était peut-être beaucoup leur demander.
Mais peu importe, c’en était fait. C’était arrivé. Ils pouvaient désormais m’accoler l’estampille « vu à la télé ! ». Je les imaginais encore, les yeux rivés au téléviseur, à l’affût, dans l’attente fiévreuse de reconnaître leur fils. Et je mesurais aussi leur frustration. Ils avaient subi les quatre volets de la saga pour en arriver à ce triste constat : ils m’avaient raté. Encore qu’une étape venait d’être franchie. Ma carrière décollait puisque j’étais passé à la télé. Jolie consolation.

De mon côté, je n’avais pas été en reste. Je m’étais aussi mis en chasse de mes passages à l’écran. Je m’étais même enregistré. Qui ne l’aurait pas fait ? Il s’agissait après tout de mes premières images diffusées, résultat de mes tout premiers cachets de figuration, avec quelques autres premières fois en conséquence et en prélude.
La première fois en préalable avait été l’essayage de costumes à Aubervilliers. Ce jour-là, dans un entrepôt rempli de chaussures, de chapeaux, de robes et de tenues toutes plus datées les unes que les autres, j’entrai dans l’envers du décor et dans le monde du spectacle professionnel, du moins celui où l’on est payé pour ses prestations. Ce jour-là, je fis aussi le premier sacrifice de mes cheveux : j’en avais au moins 14 cm au moment de me livrer au ciseaux d’une certaine Jacqueline, et bien peu en resta.
Ma première journée pleine commença tôt. Car ce fut bien à une heure où l’aurore ne soupçonnait pas encore qu’elle pouvait se lever que je me rendis au château de La Celle Saint-Cloud, un lieu qui servait régulièrement pour des tournages. A la gare, je rencontrai ma première diva des extras, une figurante offusquée qu’on ne soit pas venu la chercher en voiture et qu’on l’oblige à rallier le château à pied.

Arrivé au château, je remplis mon premier contrat de figuration payée et remis mon RIB à la chef de file, passeports pour cette journée qui se déroula en attente dans les couloirs, autour de la table de régie. En tournage, je fis mes premières allées et venues – actions répétées jusqu’à validation des bonnes prises. Puis l’attente reprit, entre d’autres prises, puis entre les plans. Et cette attente continua, voire dura. A bout d’artifices et de sujets de conversation, au moment où le temps se faisait si long qu’on ne savait plus qu’en faire, nous trouvâmes une distraction inattendue. Elle consistait à trier les épingles de Jacqueline. Autre épisode tout aussi épique à garder de cette journée, une mémorable glissade le long d’un escalier ciré : la mienne.

A l’image, guettant mes propres apparitions, je reconnus Grégory à sa table de travail, Barbara et Roland traversant l’écran, je n’arrivai pas à distinguer Miguel, mais je me vis moi-même, travaillant sur un recueil de vieux articles et conversant avec une collègue, tandis que derrière moi demandait à voir l’amour de sa vie. Quelques jours plus tard, au théâtre des Variétés, je retrouvai les mêmes, plus quelques autres têtes connues, et encore plus d’autres têtes inconnues, et aussi l’inénarrable Jacqueline que je recroiserais encore quelques mois plus tard à Arpajon. Dans ce théâtre, je passai d’abord la matinée à applaudir à droite, puis à gauche et enfin à la corbeille, usant mes mains au service d’une multiplicité de plans fastidieux de saluts de la protagoniste en scène. Puis je passai un après-midi d’errance dans le théâtre, le foyer, les escaliers. Je trompais l’ennui en relisant Hamlet. Dans tout le théâtre, chacun s’affalait où il pouvait. Parmi nous, un spécimen de cabotin de rien tentait de se rendre intéressant en imitant Michel Serrault – bien d’ailleurs, mais qui s’en souciait ? En tout cas, pas Jean-Luc qui passa à côté de lui avec indifférence en raccompagnant Fabrice aux portes de son théâtre envahi de câbles. Revenus dans la salle de spectacle, assis en attendant les prises suivantes, nous commençâmes à jouer à « Qui est qui ? », essayant de mettre des noms sur les acteurs que nous croisions.

Au téléphone avec mes parents, je repensais donc à cet envers du décor que je découvris alors, cet envers que les gens voudraient bien connaître et qu’ils ignorent la plupart du temps, cet envers dont j’avais sûrement déjà parlé à papa et à maman après ces deux jours de tournage. En avaient-ils retenu quelque chose ? Peu importait. Car l’essentiel était fait. L’essentiel était que j’étais passé à la télé.
On ne peut pas être extra tout le temps

Ça a l’air si simple de faire de la figuration. On vous téléphone et c’est dans la poche : on vous engage et vous engrangez les cachets. Il y aura toujours une place pour vous quelque part tant que vous resterez joignable et disponible. Le problème, c’est qu’on ne peut pas être extra tout le temps. En voici quelques raisons :

1. Vous ne faites pas de figuration parce que vous n’avez rien fait pour en faire.
Vous attendez que ça vous tombe tout cuit alors que vous ne vous êtes pas renseigné sur les productions en cours, que vous n’avez pas envoyé de candidatures aux maisons de production à l’adresse des chefs de file, pas répondu aux annonces consultables sur les réseaux et les forums de la profession, et autres joyeusetés du genre. A ce compte-là, prenez patience : vous attendrez encore longtemps.

2. Vous n’êtes pas disponible.
Si vous cherchez à faire de la figuration, votre vie professionnelle ne se limite pas à ça non plus : vous pouvez être pris par une répétition de théâtre, un enregistrement de post-synchro, un atelier théâtre, etc. Et d’ailleurs votre vie tout court ne tourne pas forcément elle non plus autour du travail : d’aucuns prétendent que même les intermittents auraient une vie de famille. La plupart du temps, on vous prévient suffisamment à l’avance afin que vous puissiez éventuellement vous arranger. Mais des fois, ça ne colle pas. Rien à faire sinon refuser et espérer que vous ne vous êtes pas grillé pour ça.

3. Vous n’êtes pas disponible, bis.
Surtout quand on vous appelle la veille pour le lendemain. C’est un tort. Vous manquez à votre devoir élémentaire de disponibilité.
Un soir où je ne faisais pas moins que réinventer la généalogie d’Hamlet – c’est dire s’il est possible d’avoir autre chose à faire dans sa vie que de la figuration –, un directeur de casting m’appela pour savoir si j’étais libre le lendemain de 15h à 1h du matin... Ne l’étant pas, je refusai. Mais je ne savais pas à qui j’avais refusé. Je ne le connaissais pas, ce gars-là. Ses coordonnées m’avaient été transmises sur un tournage précédent et je lui avais envoyé un dossier. Comment prendrait-il ce refus d’une première proposition de travail ? Compréhensif, il me rassura aussitôt : « Ce n’est pas grave. De toute façon, je vous rappellerai ». Ce qu’il fit quelques jours plus tard, encore une fois la veille pour le lendemain, proposition que je refusai aussi pour me rendre sur un tournage d’émission télé, ce qui ne l’empêcha pas de me rappeler plus tard. Mais tout le monde n’est pas d’aussi bonne composition.

4. Vous n’êtes pas connecté.
En ces temps du tout numérique et du portable roi, cela tient quasiment du crime capital. En la matière, le smartphone avec ses avatars a réintroduit l’esclavagisme dans les relations professionnelles. Ou du moins une forme de pression permanente donnant la prime à qui réagit le plus vite à l’information.
En d’autres termes, si vous n’êtes pas abonné à la bonne newsletter ou si vous n’appartenez pas aux bonnes chaînes de mails, si vous ne réagissez pas tout de suite en envoyant à la seconde vos mails de candidature, ce qui suppose d’avoir votre maison numérique avec photos et CV à portée de main, vous n’avez aucune chance.

5. Vous n’êtes pas joignable.
Autre crime difficilement pardonnable. Il faudrait quasiment avoir le téléphone portable vissé à l’oreille, ne jamais l’éteindre, toujours le garder avec soi.
Ne pas paniquer : si on n’arrive pas à vous joindre, si vous avez raté le coup de fil dont dépend la suite de votre carrière, on vous laissera la plupart du temps un message et on attendra que vous rappeliez.
Essayez quand même de ne pas trop tarder à répondre aux messages. Un exemple que je garde en travers de la gorge : je pense avoir été blacklisté par une directrice de casting pour avoir laissé passer un week-end entier avant de répondre à ses messages renouvelés. A ma décharge, j’étais à l’étranger, où je ne captais pas : j’en étais encore au stade de la carte prépayée. De plus, ayant mal noté à mon retour le numéro de téléphone indiqué dans les deux messages laissés sur répondeur – j’avais pourtant de la marge –, je n’ai même pas pu la joindre pour m’excuser. Blacklisté donc. Il faut dire que j’avais accumulé les bourdes professionnelles : injoignable, indisponible, en congé et sourd par-dessus le marché...

6. Vous êtes en congé, en week-end, en vacances.
Non, vous ne l’êtes pas : c’est toujours à ces moments-là qu’on vous appelle. Alors oubliez. Définitivement. Ne vous arrêtez jamais.

7. Vous ne convenez pas.
On vous a appelé. Vous avez été joignable. Vous êtes même disponible. Mais au nom de la mystérieuse alchimie de la création, ou plus certainement parce que le metteur-en-scène vous a préféré quelqu’un d’autre, vous avez raté le coche.
C’est ainsi que j’ai failli faire une silhouette dans un biopic – pour résumer, une silhouette, c’est un figurant qui parle. Priscilla m’avait précisé qu’il y avait débat entre mon profil et un autre. Elle me rappellerait si j’étais pris. Ça fait plaisir sur le coup parce que ça étonne. Et puis ça laisse rêveur. Après ça vous rend perplexe parce que vous êtes tellement sûr qu’on vous rappellera peut-être que vous ne savez pas quoi penser si on ne vous rappelle pas. Et puis, comme on ne vous rappelle pas, vous vous posez des tas de questions inutiles : pourquoi lui, pourquoi pas moi, tout ceci est-il bien raisonnable ? Enfin vous oubliez et vous rangez le dossier dans le tiroir des occasions manquées.

8 – Vous ne voulez pas en faire et vous n’en ferez jamais.
Vous le proclamez haut et fort : la figu dévoierait votre art, pas question d’en faire. D’ailleurs votre agent vous l’a interdit (si vous en avez un, et un vrai). Les figurants sont interchangeables. Un comédien, lui, est unique. Et vous, vous êtes unique.
En vrai, vous faites comme tout le monde : pour compléter vos heures ou sauver dans l’urgence votre statut menacé, vous cachetonnez sans vous faire remarquer...