Je porte un nom d'exil

Amir est contraint de quitter le Kosovo pour la France.


I

« L’un des deux devait partir sinon ça allait se finir très mal, voilà pourquoi j’ai dû quitter mon pays ». C’était une nuit de fin d’année. Froide. Un garçon avait bu beaucoup d’alcool et m’a cherché problème. Il m’a agressé au couteau. A cause d’une histoire de jalousie, parce que j’avais de bonnes conditions de vie et un travail.

Au pays, les histoires se règlent entre hommes, la personne qui a fait du mal doit demander pardon à la famille. C’est ce qui s’est passé. Mon père a accepté, à la seule condition que ça ne se reproduise jamais. Mais le problème s’est renouvelé quelques mois plus tard. Le garçon n’avait peur de rien ni de personne, même pas de son propre père. Il a recommencé et a menacé ma vie. Chez nous, chacun fait sa propre justice. On obtient tout par l’argent ou la force, et toi tu dois t’incliner sans mot dire. Le problème s’est amplifié jusqu’à ce qu’une ultime solution s’impose : partir loin. Mon père n’aimait pas cette idée, que je parte. Il savait, lui, ce que veut dire l’exil, le fait d’être un étranger dans une nation qui ne nous reconnaît pas, dans un pays où la vie n’est jamais celle que l’on croit, celle que l’on a espérée. Mais il fallait être réaliste ; j’ai finalement réussi à le convaincre de la nécessité d’une telle décision. Une autre vie m’attendait en France. Rien ne me raccrochait désormais plus à mon pays, mis à part ma famille, mes amis, mes souvenirs. Cet arrachement à la terre natale était la condition de ma survie, même si tout était à reconstruire. Un défi à relever.

II

La famille. Un manque irrépressible, viscéral. Cet attachement singulier au père, ce lien unique de respect, d’écoute et d’amitié. Intègre, autoritaire, vif de tempérament. Quand mon père prend une décision, t’indique un chemin à suivre, même si tu n’es pas d’accord, tu l’acceptes, car il sait toujours ce qui est bon pour toi. Il a toujours eu raison, quoi qu’il arrive. C’est un exemple. Et quels moments de complicité avec lui ! Au pays, mes amis m’ont souvent dit que ce n’était pas la norme cette relation presque amicale, mais au fond ils n’ont rien compris ; c’est juste que pour moi, la famille c’est ma vie, c’est ce qui me donne sens. C’est d’ailleurs ma famille qui, aujourd’hui encore, me soutient financièrement dans l’exil. J’en mesure le prix. Il faut dire que nous sommes une fratrie unie. Une sœur et trois frères. V., mon grand frère, était protecteur, parfois trop. Jeune, je voulais voyager, curieux de tout, je n’en faisais qu’à ma tête, pas toujours conscient du danger. Lui, m’en faisait reproche. Finalement, avec le recul, il avait raison. Mon frère P. et moi ne faisions qu’un. Même taille, même gabarit. Ensemble au foot et avec les filles, on partageait beaucoup tous les deux. Souvent opposés l’un à l’autre – on a toujours eu un petit esprit de compétition, voulu savoir qui était le meilleur, le plus fort. Bagarres d’adolescents, fragments de vie inoubliables.

Quant à M., c’est mon petit frère et je l’aime plus fort que tout. C’est peut-être ce qui me manque le plus, de ne plus le voir, de ne pas pouvoir être là pour lui. Impossible de ne pas réagir lorsqu’on l’embêtait, c’était plus fort que moi. A travers lui, c’est à moi que l’on faisait du mal. A moi, Amir. Un nom qui veut dire « Terre d’accueil ». A croire que j’étais destiné à vivre ailleurs, loin de mon pays. Signe heureux ou malheureux du destin ?

III

Silhouette droite. Les cheveux tirés en arrière. Un regard qui ne ment pas, à la fois grave et sincère. Quelques marques sur le visage témoignent des blessures d’une vie difficile à raconter. Ce jeune homme de 21 ans est un migrant kosovar en demande d’asile. Enthousiaste de nature, il est animé d’une volonté et d’une force qui le poussent à se battre, seul, dans un pays qu’il ne connaît que très peu et où ses repères sont brouillés. Deux pays, deux cultures, deux modes de vie : son histoire c’est le Kosovo, c’est la France. Comment se représenter une contrée que l’on est même incapable de placer sur une carte ? Incarner ces trois brèves syllabes aux sonorités slaves prononcées comme si la tragique et douloureuse histoire de ce pays était retenue prisonnière dans son nom ? Le Kosovo. Une destination qui ne fait rêver personne. Associée dans la mémoire à une histoire politique compliquée. La guerre civile. Une souveraineté revendiquée. Les conflits fratricides entre peuples serbes et albanais. Un peuple déraciné, l’exil de milliers d’individus.

Amir est l’un d’eux. Je l’ai rencontré un jour d’automne 2013. Accompagné de son cousin, il s’est présenté à moi casquette vissée sur la tête, veste molletonnée bleue et blanche, semblable à celle des joueurs de base-ball américain. Spontané, direct. La joie et le désir d’apprendre, de faire des rencontres se lisaient sur son visage. Un visage souriant et lumineux que n’altéraient en rien les empreintes pourtant visibles de sa vie passée. C’était au Secours Catholique, à Villeurbanne, le jour où, j’ai enseigné le français pour la première fois à une quinzaine de demandeurs d’asile. Quelques mois plus tard, Amir s’est retrouvé à son tour engagé auprès de la Croix Rouge Française, une association qui prend en charge pour partie l’aide aux familles en demande d’asile. Il s’occupe de l’aide alimentaire, mais aussi ponctuellement de traduire en albanais et anglais pour des personnes ayant le même statut que lui. Réciprocité dans l’action, dans l’engagement, solidarité envers les siens, reconnaissance envers ceux qui l’ont aidé. S’insérer dans la société, dans un pays qui n’est pas le sien. Vouloir rendre le monde meilleur. Exister !

IV

Rien. Le vide. L’absence. Le manque. Arriver en France avec pour seul bagage sa foi en un possible meilleur, et un cœur brisé, témoin d’un amour perdu. C’était le 7 Octobre 2013. Comment oublier ce voyage, un voyage dans l’illégalité, qu’il ne parvient pas à exprimer à haute voix… Un périple qu’on imagine hérissé de dangers et de peurs. N’avoir ni le droit aux études, ni le droit au travail. Ne pouvoir ni apprendre, ni se sentir utile et reconnu. Seul, dans l’attente interminable et souvent insupportable d’un jugement, d’une réponse, qui peut le renvoyer dans son pays ou le condamner à une vie clandestine. Le jeune homme vit très mal l’attente. Actif et ambitieux, il la considère comme une perte de temps. Le temps passe et ne revient pas. Et il a soif de vivre et de réussir dans la vie. A l’adolescence, il s’est fait coiffeur pour pouvoir étudier le droit à Pristina, la capitale. Ce métier, il l’a appris sur le tas en débutant un stage. La profession lui plaît. Les nombreux contacts qu’elle favorise changent sa vie : il devient quelqu’un de reconnu dans la ville. L’argent seul manquait pour espérer se marier et fonder une famille. Difficile, une fois lancées les études de droit, loin de la famille, de concilier les études, le métier de coiffeur et le quotidien. Impossible pourtant de faire autrement. Lorsque, sept mois plus tard, il est arrêté par les autorités hongroises avant son arrivée en France, Amir ne renie pas ses passions. C’est à la justice de décider à présent de son devenir. Il l’accepte, s’y soumet, sans abandonner son projet de devenir juge. Il rêve d’une drejtësi qui ne s’achète ni ne se monnaye. Pour cela, il veut mener à bien ses études de droit. Il le répète sans cesse, il faut que le droit et l’équité triomphent. Toujours.

V

BESNIK BEGUNCA, inscrit en grosses lettres, juste à côté d’une photo de ce joueur tué pendant la guerre du Kosovo. Le stade, sur la place de la petite ville, où le club de Kacanik, sa ville natale, joue au foot. Sport national s’il en est. L’autoroute surplombe le stade de telle sorte qu’au volant, conducteurs de voitures et camions peuvent admirer, l’espace de quelques secondes, le match comme sur un jeu de babyfoot. Lors d’un but ou d’une passe décisive, les klaxons retentissent ; dans les moments de tension, les voitures s’arrêtent sur le côté de l’autoroute. Quand l’équipe de foot professionnelle de Kacanik joue - plus de 5000 personnes la soutiennent ‒ le stade est plein à craquer. Amir ne manquait pas un seul match. L’ambiance était belle, cette cohésion, cette ferveur populaire. Une vague rouge de supporters enflammait le stade. Tous chantaient, unanimes, Besa-Besë. Et dans les gradins, le cœur d’Amir vibrait à l’unisson.

VI

Passer du familier à l’inconnu, d’une petite à une grande ville. De sa langue natale à une langue ignorée. Peu à peu l’apprentissage du français fait découvrir à Amir le plaisir de rencontrer les gens. « Je voyage », ce sont deux mots emplis de poésie qu’il prononce souvent pour décrire son quotidien parfois difficile de jeune adulte. Pour s’extraire de la réalité, s’évader, vivre l’espace d’un instant comme tous les jeunes de son âge. Le samedi soir, il a pris l’habitude d’aller en discothèque avec des amis pour oublier dans la danse sa condition de migrant. Il se souvient des sorties au Kosovo, des moments de rigolade avec les amis, des souvenirs d’école : il était toujours le premier à plaisanter et faire des bêtises en classe. Parfois, quand il pense à l’avenir, il projette d’éventuelles retrouvailles avec les amis du pays qui ont partagé la plus grande partie de sa courte vie. Le temps de l’insouciance, des joies simples qu’il voudrait tant retrouver. Aujourd’hui, difficile pour lui de se projeter dans un avenir ‒ même proche. La maîtrise du présent lui échappe. Parfois, il rêve encore comme un gamin de conduire une Bugatti noire « tunée » dans son pays. Mais il ne veut pas se mentir. Son bonheur ne se trouve pas dans les magazines. Le bonheur ce serait d’obtenir des papiers français, envoyer des visas aux parents pour que tous se retrouvent.

VII

Je me souviens de bruits assourdissants, des explosions à répétition, des pleurs de maman et ma sœur. Insupportable sentiment. Des cris de panique, de peur m’intimant de me mettre à l’abri. J’avais 8 ans. Le moment où j’ai quitté la maison est gravé dans ma mémoire. Mon premier exil en France : 1999. Une année entière loin du pays, en famille. Puis le retour. Les habitations étaient détruites, mais la joie de retrouver sa terre n’avait pas de prix. En France, mon frère V. enregistrait les chansons qui passaient à la télévision ; les VHS sont toujours dans la famille. Elles matérialisaient le lien qui nous unissait à une langue et à un pays. Lorsque j’écoutais « Tomber la chemise » ou « Elle, tu l’aimes » d’Hélène Segara (ma préférée), j’étais et suis encore pris d’une douce nostalgie. Quand je suis revenu en France, j’ai cherché à retrouver l’endroit où nous avions habité pendant la guerre : le village de Saint Michel de Maurienne, en Savoie, un lieu qui m’est cher. On vivait en foyer. Chacun ou presque avait sa chambre. Aujourd’hui, tout est différent. J’y pensais souvent, à cette parenthèse de mon enfance. Enfant, l’exil est plus facile. Et tout est plus simple auprès des siens.

Ce matin, il n’y a pas foule dans la salle d’audience du Tribunal administratif de Lyon. Quatre avocats en robes noires assis aux premiers bancs consultent de volumineux dossiers. Seuls quelques requérants occupent les bancs du fond réservés au public. Pour l’audience de 9h30, une dizaine d’affaires sont inscrites au rôle. Les interventions, répétitives et monocordes, s’enchaînent. Affaire n°…, Monsieur Q. représenté par Maître N.T. contre le Préfet du Rhône représenté par Maître R.M. Monsieur Q. demande l’annulation de l’arrêté pris par Monsieur le Préfet lui ordonnant de quitter le territoire dans un délai de quinze jours à compter de la notification, au motif du rejet de sa demande d’asile par l’OFPRA et la CNDA. L’avocat du requérant se lève et s’avance à la barre. Ses premiers mots, vibrants de sincérité frappent l’assistance. Il commence par retracer l’histoire de sa propre arrivée en France comme réfugié politique albanais, un parcours semblable à celui de son client. Mêmes peurs. Même combat. Même rage de s’en sortir. Je ne me souviens pas des arguments juridiques développés ; mais je n’oublie pas le visage marqué de ce jeune et brillant avocat, son parler singulier, sa voix grave et gutturale. Lorsqu’il a quitté la barre, il a adressé à son client un regard confiant.

Je connais ce regard. Et si c’était Amir ?