Le grand froid du dedans

Une femme accompagne sa mère, jusqu’à sa centième année.


En 2008, à 95 ans, la vieille dame avait tenu à dicter ce texte à sa fille : « Il y a des gens qui désirent vivre aussi vieux que possible. Ce n’est pas mon cas. La seule chose que je désire profondément est mourir. Toute continuation de ma vie entraîne de grandes souffrances. Je ne désire pas de prolongation et je constate que l’on m’empêche de mourir. Cette politique est compréhensible pour un temps limité ; sur une plus longue durée, elle devient une source de souffrances inépuisables. Mon seul désir est d’être débarrassée de la vie, or si j’approche de ma fin, on agit pour l’éloigner. »

Juillet 2011

La vieille dame de 98 ans s’est échouée là, il y a 5 ans. Là, c’est une maison médicalisée. À son arrivée, en 2006, elle faisait le tour de sa chambre où tout était organisé pour qu’elle circule librement. Seule dans son petit domaine, elle lisait le journal avec attention. Si l’on essayait de la mettre dans le grand salon avec les autres résidents elle hurlait qu’elle était, elle, une prisonnière politique. Tout la révoltait, la vie coulait encore dans ses veines. Elle tombait souvent, l’âge la rouait de coups sans vraiment entamer sa personnalité profonde. En dehors des crises et de ses longues errances nocturnes, elle restait contemporaine d’elle-même. Elle réfléchissait sur la marche du monde et sur celle de l’institution où elle résidait dorénavant.

Elle répétait qu’elle ne pouvait pas aller plus mal et qu’elle voulait disparaître : un leitmotiv obsessionnel. Elle voulait sincèrement mourir. Pourtant, elle mangeait bien, demandait à être soignée par les meilleurs médecins dans les meilleurs hôpitaux. Elle aurait voulu commander sa mort comme on commande une coupe de cheveux, au millimètre près. En même temps, elle voulait encore réfléchir, user ses neurones jusqu’au dernier. Un combat titanesque dans cette frêle enveloppe.

La neurologue lui avait dit, avec une douceur émouvante : si vous êtes trop malheureuse, cherchez ce qui vous retient à la vie et détachez-le de vous. A-t-elle cherché ? Le médecin qui la suit régulièrement lui a assuré que le moment venu, il ferait en sorte qu’elle ne souffre pas. Sa fille lui a dit qu’elle était là, qu’elle serait là, qu’elle respecterait son choix de non-prolongation. Mais au cours de son existence, elle n’avait eu vraiment confiance qu’en son mari, disparu quelques années plus tôt. Tous lui semblaient maintenant ligués contre elle pour la forcer à vivre.

Cinq années ont passé avec leur lot d’œdèmes pulmonaires, d’insuffisance respiratoire, d’infections diverses, de fractures, ni plus ni moins que la moyenne des personnes de cet âge là. Maintenant, elle se passe de la grosse bouteille d’oxygène qui l’a maintenue comme en laisse pendant des mois. Elle n’est plus révoltée et a renoncé à exiger la mort. Lorsqu’elle fait un bref passage à l’hôpital, l’obsession renaît et elle signale avec autorité qu’elle est là pour enfin mourir. On lui répond invariablement qu’elle ne se fasse pas de souci, on va bien la soigner et la guérir - quelques piqûres, une surveillance de quelques heures avant de repartir, aucun acharnement thérapeutique. La vieille dame ne dit presque plus rien, et s’endort dans les couloirs du service des urgences.

Avant, elle a beaucoup souffert du froid, d’un froid terrible qu’aucun été n’a apaisé. Le grand froid du dedans. Cette souffrance l’a quittée et elle semble n’avoir aucune autre douleur physique. Les barrières de son lit ont été relevées, et enrobées de molleton : une petite cage blanche pour ses repos mystérieux. On peut penser que les dragons de toutes ses nuits ont desserré leur étreinte, pendant que sa vie entière basculait dans un puits sans fond. Elle passe la plupart des après-midi dans le grand salon des âmes embuées, à sa demande.

Elle a 98 ans et lutte sans cesse pour se souvenir qui sont ses enfants et les noms de ses descendants qui arrivent au monde. Elle a peur d’oublier son propre nom. « C’est difficile de savoir qu’on s’appelle toujours pareil quand on n’habite plus son cerveau » dit-elle. Elle a perdu l’usage de ses jambes et son fauteuil roulant est devenu, selon ses propres termes, son meilleur ami, ses autres amis étant les petits biscuits toujours en nombre dans sa chambre. Elle mange ses petits amis les biscuits toute la journée.

Ses yeux fonctionnent, mais dans son cerveau, les centres de décodage se sont mis au repos : à la fois elle voit et elle est mal-voyante. Elle ne trouve pas que c’est si invalidant, elle baisse presque tout le temps les paupières. Elle n’entend que les voix graves et comprend alors quelques phrases. Sa fille lui parle avec un petit mégaphone, elles peuvent communiquer un peu.

La vieille dame de 98 ans dit qu’elle ne sait pas à quoi elle pense ; elle ne sait pas comment elle va.

Parfois un si beau sourire, parfois un long regard d’angoisse.

Elle n’a jamais eu le don du bonheur, on pourrait dire qu’elle n’est pas plus malheureuse « qu’avant ». Elle n’est plus révoltée et les molécules bien choisies qu’on a fini par accepter de lui administrer semblent avoir eu raison de ses terrifiantes souffrances psychiques.

Elle n’est plus révoltée, mais justement « est-elle » ?

La ligne des souvenirs recule. Le jour le plus clair semble être celui de l’Armistice, le 11 novembre 1918, elle avait juste 5 ans. Quelques poèmes et chansons restent en elle, témoins les plus fidèles de sa vie passée et de son humanité. Si on lui lit le début de certains de ceux qu’elle s’est récités toute sa vie, elle continue seule, et trouve un moment d’apaisement. En enfilant ces instants bout à bout, elle a sûrement deux heures par semaine, voire trois ou quatre, de paix consciente. Une dizaine d’heures de sentiment de solitude extrême. Le reste du temps, elle vit dans un labyrinthe sans aube ni crépuscule, dont les murs sont peut être enfin lisses.

Elle n’a que 98 ans. Dans deux ans, 100 ans. On l’encourage à atteindre cet âge, à en faire une performance personnelle. Quand elle avait 23 ans, on lui disait de ne pas penser à une date de sortie du sanatorium où elle résidait depuis 2 ans ; elle a l’habitude des emprisonnements longs.

Il paraît qu’elle va bien, la descente est en pente douce et elle est partie de haut. C’est ce qu’on dit à sa fille. « Oui, lui répète-t-on, elle va vraiment bien, vous avez de la chance. »

Elle est tellement mieux que beaucoup d’autres résidents de la même institution !

Elle est au chaud dans son labyrinthe, et si l’on songe à tous ceux qui ont froid et faim, dans des villes bien éclairées la nuit…..

Et puis, c’est ainsi.

Un an après, en 2012.

Une salve de petites attaques cérébrales transitoires ont, pendant plusieurs semaines, laissé la vieille dame incapable de tenir un objet et d’émettre une seule parole. Elle est remontée un peu vers sa bulle de vie ; elle peut prononcer quelques paroles ; en fait, au plus trois mots, et rarement.

Faut-il demander la coupure de sa ligne téléphonique, rendre au néant le numéro de téléphone qu’elle a partagé si longtemps avec son mari et tant utilisé il y a quelques années pour crier ses angoisses nocturnes ?

Elle est dans les limbes, souriante, enfin « sage », « facile », totalement émouvante.
Parfois elle tourne quelques pages d’une revue qu’elle ne peut pas lire, ou elle essaye de faire des nœuds à un morceau de tissus.
Le plus souvent, elle ne fait rien, les yeux ouverts et tournés vers un tableau ou un rideau blanc. Que voit-elle avec ce regard insensible à tout mouvement ?

Sans doute elle attend.

Quand on lui demande si ça va, elle ne répond en général pas, ou parfois oui, jamais non. Quand on lui présente une cuillère avec des aliments, elle l’accepte. Elle mange beaucoup, ce qu’elle aimait comme ce qu’elle n’avalait jamais, mais elle ne pèse plus que 32 kilos.

Elle ne s’appartient plus. Elle est à l’institution qui prend (bien) soin d’elle depuis 6 ans.

Un dimanche, la jeune fille qui s’occupait d’elle l’a légèrement maquillée, et l’a trouvée beaucoup plus jolie. Personne n’a compris les larmes de sa fille. La vieille dame ne s’était jamais maquillée, et sous le rose aux joues, son teint était si gris.

La très vieille dame était devenue poupée, une poupée bouleversante.

Le 5 janvier 2013, son cœur s’est arrêté de battre.

Elle était au début de sa centième année.