Comédie sociale

Pour lutter contre l’ennui, la narratrice s’enfuit de cette soirée d’étudiants d’une grande école.


Le tableau habituel de la débauche à domicile. Fade et dégoulinant. Défilé d’insipides qui sonnent à la porte, une bouteille à la main, sourire éclatant cloué sur un cœur anesthésié. Je contemple le gratin de mon microcosme qui vient noyer son ennui dans des litres de vodka. L’alcool colore les joues, trouble les regards, grime les visages. Il délie les langues, retire les cardigans et défait les boutons des chemises, tandis que la fumée jette un voile terne sur l’assemblée qui s’agite. Depuis plusieurs heures, je sirote mon vin blanc premier prix dégueulasse, avec cet étrange sentiment de flotter non loin du plafond. Parfois, je sursaute, comme si ma tête venait d’entrer en collision avec le toit de plâtre fatigué par l’humidité. Un bruit inattendu a interrompu ma rêverie. Un coup d’œil à mes pieds, qui commencent à prendre racine dans le lino. Personne ne m’a forcée à venir ici.

Alors j’abandonne quelques instants le copinage avec les hauteurs pour réintégrer mon propre corps. Dans ma tête, je répète ces mots très forts. Tu n’es pas étrangère à la scène. Je m’empare d’un acteur, et lance le jeu en susurrant quelques répliques convenues, comme un enfant lancerait mécaniquement sa vieille toupie pour passer le temps. Et aussitôt je me lasse, j’abandonne la rotation à son triste sort et repars flotter dans les recoins de l’ennui. D’ordinaire, j’aurais ri plus fort que tout le monde, jusqu’à me convaincre de m’amuser follement. Mais ce soir, le vide. J’ai oublié comment faire sortir de mon ventre ces éclats de rire cristallins qui me donnaient l’impression de lâcher dans l’air des archipels de vérité. A perte de vue, une comédie sociale bien rôdée. Mes yeux vont et viennent, cherchent désespérément les coulisses, tandis que mes oreilles n’attrapent que des conversations moroses. Leur superficialité me frappe comme si c’était la première fois. Un fleuve de solitude qui n’attend que la noyade. Les pantins papillonnent, tourbillonnent, désarticulés. Ils butinent de part et d’autre le nectar synthétique de ces rires de chambre froide. Comme des insectes nocturnes attirés par l’éclairage artificiel, ils sont hypnotisés par le spectacle qu’ils s’offrent mutuellement. C’est à qui posera sur le plus grand nombre de photos pour montrer qu’on y était. Joie de se donner à voir, n’est-ce pas là le but de ces rassemblements hebdomadaires ?
La Reconnaissance, cette salope lunatique après qui ils courent tous. Pourquoi ? Elle disparaît aussi vite qu’elle apparaît. Tout le monde devrait le savoir. Ce soir admiré, demain la lapidation à coup de rumeurs hystériques. Personne ne semble s’en inquiéter. La lumière éclatante a-t-elle brûlé leurs yeux ?

J’étouffe.

Les aiguilles de l’horloge fixée sur le mur font preuve d’une paresse affligeante. Est-il seulement possible de tourner aussi lentement ? Ma patience, elle, a fui, j’en ai assez de sourire dans le vague. Ils finiront la représentation sans moi. L’heure est juste assez avancée pour que je m’esquive sans avoir ouvertement failli à mon devoir social.

Dernier regard à l’assemblée. Déversant un flot continu de paroles, verre et cigarette à la main, ils jouent des coudes autour d’une table basse parsemée de mégots. Et les cendriers de verre, de céramique et de plastique, souvent de fortune, dégueulent un amas de cendres. Quelques mégots trempent mollement dans un fond de bière. De petits cylindres calcinés qui s’imbibent au fond de sinistres cachots verts et transparents. Des petits rouleaux de parchemins sales dans des bouteilles qui ne vogueront jamais sur la mer. Pas d’au revoir. Personne, de toute façon, ne remarquera ma fuite. Je suis la bohémienne espiègle qui s’élance seule dans la nuit noire, je suis la fée capricieuse qui se volatilise sur commande, je suis l’ingénieuse voleuse de diamants en combinaison noire qui sort par le passage secret, je ne suis personne. Personne ne me remarquera. Personne, ou presque.

Lui m’a vu, avant même que j’esquisse un retrait. Son regard me dit d’attendre. Je m’esquive plus lentement que prévu, m’éloignant à pas de souris de l’amas bruyant et remuant des gens qui s’agglutinent. Du fond du couloir, je fixe le salon brumeux en enfilant mon petit blouson noir. J’entends la pluie tambouriner dehors et déjà je me maudis de ne pas avoir pris mon gros manteau d’hiver. Il jette quelques regards alertes derrière lui, pour être sûr de ne pas compromettre mon évasion secrète. Il s’ennuyait aussi, propose de me raccompagner. Un sourire aux lèvres et sa bouche devient une apaisante demi-lune. J’ai l’impression qu’on s’offre mutuellement un prétexte parfait pour quitter la cage. Je pousse le battant de la porte, respire, liberté retrouvée, envol immédiat.

Dehors, les oiseaux déchantent vite. Le vent joue de la harpe sur d’épaisses cordes de pluie. L’averse nous scotche les ailes au corps, ça sent déjà le chien mouillé. Mes petits pieds chaussés de ballerines font la grimace. Cendrillon, inondée en deux secondes, sans capuche et sans parapluie. Avec juste sur le dos un petit blouson de mi-saison qui boit goulûment le déluge. Il me tend une veste pour que je m’y abrite, je proteste. Tu vas attraper mal. Je cède rapidement sous les trombes d’eau, il étend vaillamment ses ailes pas très étanches et on se met à courir sous la pluie en riant. On voit mal les flaques, perdus sous cette obscurité, et je me dis que des bottes en caoutchouc auraient mieux fait l’affaire. Je saute gaiement en tentant d’éviter ces mares qui nous renvoient nos rires, ces sombres miroirs qui se sont formés si vite sur le trottoir. Quand je repense à l’écran grisâtre de la soirée, jamais rideau de pluie ne m’a paru si étincelant. Les gouttes qui commencent à ruisseler sur mon front tombent sur mes yeux, j’agite mes cils comme des essuie-glaces pour faire partir la poussière de cette fête surjouée. Sa veste n’est bientôt plus qu’une fine éponge, comme tout le reste. Mes pieds tergiversent, sauter dans les flaques ou les éviter ? Le jeu est jouissif. Tout d’un coup, j’ai sept ans et je fais des bêtises. Je ne pense pas que je suis mouillée ni que j’ai froid, ni même que je sors d’une énième soirée grande école de merde. Je ne me sens pas seule, lui aussi bondit et pour un peu on sauterait à pieds joints dans le caniveau.

Après dix minutes d’une course folle qui nous trempe jusqu’aux os, nous arrivons devant le métro. Les escaliers luisent des milliers de semelles mouillées qui les ont dévalés. Ces bandes antidérapantes grises sur le bord des marches empêchent tout juste nos pieds de déclarer leur indépendance et de prendre séparément la tangente. Je sens le tissu coller au collant qui colle ma peau, et ça me fait rire, tous ces collages. Les mains crispées sur ma robe détrempée, j’ai l’impression d’agripper une seconde peau. Pliée en deux, à moitié hilare, je reprends ma respiration en attendant la mue. Les lampadaires dégoulinent de lumière et se reflètent comme une infinité de lunes tremblotantes dans les mares de trottoir. Je me retourne vers lui. Il s’est arrêté aussi. Il regarde l’escalator qui remonte dans notre direction et me demande, le regard malicieux : « Tu relèves le défi ? » Il ne nous en faut pas plus. Nous dévalons les marches comme des dératés, je m’étouffe de rire, je fonce même si je perds l’équilibre. Mes semelles dérisoires glissent sur le métal détrempé comme de fines galettes de réglisse lubrifiées, il s’accroche à moi, on se pousse et nos coudes se livrent une bataille acharnée. Je veux gagner. Il arrive juste avant moi. Mes pieds s’émancipent sans prévenir, je me raccroche à lui pour ne pas tomber. Un immense sourire éclaire son visage, c’est la pleine lune ? Il regarde d’un air amusé mes cheveux éparpillés. Un signe de tête. Et se contente de partir, comme ça.

Je continue de descendre vers le quai avec ma tignasse emmêlée, tignasse qui goutte sur mon manteau, manteau qui goutte sur mes chaussures, chaussures qui font des bulles quand je marche, et je sens mon collant noircir mes orteils. Je suis une poupée de paille humide qui sèche en rêvassant. Avec tous les papillons d’adrénaline qui s’ébattent dans mon corps, il y a tellement de vent que je sens à peine le souffle du métro qui déboule du tunnel. Je vois un épouvantail dans le reflet de la vitre. Un épouvantail heureux.