Expatriée

Une voix française installée au Québec.


Je suis expatriée au Québec depuis une quarantaine d’années. Pourtant, ma France est en moi. Elle m’habite, me tire, m’attire, me hante. Comme si, après tant d’années, ses racines cherchaient encore à m’agripper jusqu’ici pour me ramener. C’est plus fort que moi. Une obsession qui me tenaille, chaque jour. Et davantage à l’approche de la retraite, même si j’ai décidé de travailler longtemps encore. J’ai l’impression de vivre une relation tumultueuse, impossible, entre deux amants fous qui se diraient : « Pas avec toi. Mais pas sans toi ! »

Rentrer en France

Régulièrement, au moins une fois tous les 5 ou 10 ans, j’ai envie de plier bagages. Comme ça, sur un coup de tête. Rentrer « chez moi », même si mon chez moi, c’est surtout « ici », au Québec. Pourtant, en France, la vie quotidienne n’est pas toujours facile. C’est souvent exaspérant, même si on finit par s’habituer. Ce magasin n’est pas ouvert quand cela me convient ? Qu’à cela ne tienne ! Je repasserai car ce que j’y trouve est trop bon ou très exceptionnel. D’autant que je ne peux pas me le procurer au Québec. Le proprio de ce magasin, ce fonctionnaire ou ce serveur sont détestables ? Pas grave, je vais réviser à la hausse mon seuil de tolérance pour un temps, et la prochaine fois j’irai (me faire) voir ailleurs.

Au Québec, dans 90% des cas, le client est toujours le bienvenu. Il est même un peu le roi. On est à son service. L’administration française ? Ne m’en parlez pas ! C’est tellement compliqué la plupart du temps, et long, et désagréable. Il suffit de renouveler son passeport au consulat de France, à Montréal, pour risquer de « péter les plombs ». Essayer de s’y retrouver sur le site web, c’est s’arracher les cheveux. Il faut dire qu’ici tout se fait si vite que l’on finit par désapprendre la patience.

En France, les rapports entre les gens sont souvent plus « violents » : les mots, les interactions, les commentaires, les critiques… C’est ce que m’explique un ami-voisin qui y passe beaucoup de temps. Ici, au Québec, on vous fuit, on vous jette même au moindre mot de travers ou parce que vous avez émis une opinion un peu trop musclée, ou montré quelques signes d’irritation. Même après toutes ces années, l’accent français qui me reste ne passe pas inaperçu. Il n’y a pas une semaine où je n’aie le droit à une remarque, malgré mes efforts pour le cacher. En France, c’est la même chose, on me fait régulièrement des commentaires sur mon accent québécois. La liste pourrait s’allonger encore.

En fait, depuis toujours, je me sens un peu comme sur un radeau entre les deux continents. Rien n’est parfait, ni d’un côté, ni de l’autre. Tout est parfait, d’un côté comme de l’autre. Il faudrait trouver un juste milieu, où tout le monde pourrait être heureux, sans compromis.

Quand mon conjoint et moi, à peine mariés, avons pris le bateau pour venir au Québec, nous ne pensions pas nous y installer pour toujours. À 20 ans, il était plutôt questions de découvrir l’Amérique du Nord, de vivre autre chose, de partir à l’aventure, sans but à long terme. Nous pensions rentrer en France après quelques années. Nous nous sommes d’ailleurs longtemps meublés en « provisoire », mais cela a fini par se transformer en « définitif ». Nous en avons ri longtemps. En arrivant, nous n’avions pas d’emploi assuré. Ni de filet protecteur comme c’est le cas, notamment, pour les expatriés qui viennent travailler pour une entreprise française. Il a fallu, en peu de temps, nous adapter au pays, trouver du travail, gagner notre vie, nous faire des amis. Cela forge le caractère, développe la débrouillardise et l’autonomie, la capacité d’adaptation, la créativité. Et conduit aussi à un certain détachement (malgré les fameuses racines-ventouses !) Ici, tout était ouvert à l’époque. Le Québec recrutait. Nous avons répondu à l’invitation. On nous faisait confiance : enseignement, publications, décanat d’une université, films didactiques, etc.

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On ne se sort jamais indemne de l’expatriation. En bien, évidemment. Mais il faut accepter de se trouver en permanent déséquilibre sur un socle instable, ou plutôt sur des flots bleus tumultueux, accroché à notre petit radeau personnel. Bien sûr, on aime cela plus que tout. Après une expatriation de plusieurs années, on ne peut plus redevenir comme avant, autant pour soi que pour les autres. L’envie de repartir ailleurs est toujours présente, à l’arrière-plan.

Les racines s’étirent pour nous retenir, elles se fendillent, s’effilochent parfois, mais ne se laissent pas si facilement détruire. Le besoin de bouger, physiquement, mentalement et intellectuellement est toujours là. Alors, il faut voyager. Aussi souvent et aussi longtemps que possible. Parfois, dès que la routine commence à se faire sentir, ce besoin de bouger s’exprime dans des déménagements fréquents, dans une même ville, ou vers une autre région du Québec. Même phénomène pour la vie professionnelle. Tout en assurant mes arrières, l’objectif a toujours été de progresser, d’apprendre et d’évoluer. Dès qu’il n’y avait plus vraiment de défis à relever, je m’empressais de changer d’employeur. J’ai même abandonné, sans aucun regret, une belle sécurité d’emploi et une retraite de fonctionnaire complète. Je n’ai jamais manqué de travail.

Je me demande si l’expatrié n’a pas un profil particulier. Avons-nous, plus que d’autres, le goût du risque et de l’aventure ? Sommes-nous des gens plus instables mais mieux adaptables au changement ? Ce désir d’ouverture sur le monde, et de changement jusqu’à ce que mort s’ensuive, est-il inscrit dans nos gènes ? En vieillissant, peut-on alors survivre au quotidien « dans ses charentaises », au coin du feu, alors qu’on a bougé, découvert et appris toute sa vie ? Le risque d’insécurité matérielle et affective s’accroît-il ? Qu’en est-il du sentiment de solitude lorsque la famille est au loin et que l’on n’a pas eu d’enfants, en grande partie à cause de l’expatriation loin de papa-maman ? C’est parfois déchirant d’imaginer une vieillesse sans défis. En plus de maintenir bien vivants les ponts interpersonnels avec nos amis, il faut donc continuer à progresser et à bouger, quoi qu’il arrive.

Des questions commencent à se bousculer dans ma tête. Où donc voudrais-je finir mes jours et être enterré(e) ? Proche de ma famille qui se soucie si peu de moi (en apparence) ? Ou plutôt ici, où j’ai vécu toute ma vie d’adulte, là où se trouvent mes principaux repères ? Comment serais-je alors traitée quand je serai vieille et, pire encore, si je perds mon autonomie ? Je préfère ne pas y penser.

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Avec le recul, je réalise que ces velléités de retour définitif en France étaient toujours liées à des étapes de mon cycle de vie, et à certaines de ses turbulences et remises en question. Par exemple, mon divorce. Puis une autre séparation au moment où j’entrais dans la quarantaine. Et une autre au moment de prendre volontairement une retraite anticipée, à 54 ans, pour reprendre ma liberté et devenir travailleur autonome, pour faire uniquement ce que j’aime, loin de la compétition et de la précipitation.

Devrais-je rentrer en France ? Me poser définitivement ou tout recommencer inlassablement ? Chaque fois que l’idée de faire mes valises me reprend, je pose la question à des amis français, expatriés eux aussi depuis longtemps, ainsi qu’à des français qui n’ont jamais quitté leur pays tant ils s’y sentent bien. Tous, sans exception, me conseillent de ne pas rentrer définitivement. Surtout pas ! Je n’ose même pas reproduire ici certains de leurs propos.

En revanche, lorsque je pose la question à des amis québécois expatriés en France, ils sont ravis. Ils aiment la France, les Français et tous les Irritants qui vont avec. Ici, je ne peux pas parler de mes états d’âme autour de moi. On me répondrait, comme les expatriés l’entendent (trop) souvent encore : « Si t’es pas contente, rentre chez vous ! » Car il y a aussi ce côté de l’expatriation à long terme dont on ne parle pas, que l’on occulte tant il est tabou et risqué de l’exprimer ouvertement. Même si nous faisons tout pour nous intégrer, au point d’en perdre une certaine spontanéité (rester totalement soi et parler sans retenue), nous demeurons, pour plusieurs, des étrangers, des Maudits Français, dans notre cas.

Certaines personnes (pas toutes heureusement) qui ont encore l’expression dans la tête et dans la bouche, évaluent nos actions, nos comportements et, surtout, nos insatisfactions. Ou, pire encore, nos succès et nos privilèges consécutifs à nos efforts, à la lumière de notre ancienne citoyenneté et de notre accent. Même si nous possédons le passeport canadien depuis longtemps. Une de mes collègues de travail (un peu conne, il faut le dire) m’a déjà dit que les Français viennent ici « pour nous voler nos jobs ». Ou encore, récemment, par une esthéticienne : « Vous avez eu de la chance d’avoir pu vous faire opérer aussi rapidement par cet ophtalmologiste alors qu’il y a tant de bons Québécois qui attendent sur des listes d’attente. »

Il faut dire qu’au Québec, on est attiré par la France. Tout le monde veut y aller et y réussir. Et en même temps, c’est le pays que l’on aime le plus détester et critiquer. Ce ne sont, bien sûr, que des exceptions (parmi tant d’autres), mais à la longue, ces Irritants, leurs signes de rejets en fait, deviennent insupportables et me donnent envie de rentrer à la maison, dans le confort un peu trop commode de mes charentaises, comme j’aime le dire avec ironie. Car je déteste ce à quoi me font penser les charentaises.

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Pourquoi partons-nous et pourquoi voulons-nous revenir en France ? Pourquoi, aussi, hésitons-nous à le faire ? Ou encore, pourquoi ne le faisons-nous pas du tout alors que l’on en meurt d’envie ? Nous oublions trop souvent d’analyser nos hésitations et nos errances, nos remises en questions, nos turbulences et nos difficultés. Non seulement à la lumière de notre personnalité — Qui suis-je vraiment sous mes masques sociaux et professionnels ? —, mais aussi à celle des moments clés du grand cycle de notre vie. En particulier lorsque nous entrons dans le mitan de la vie (plus tard, à l’approche de la retraite et du vieillissement) et que se déclenche le processus d’individuation. Processus qui a pour but de rendre notre personnalité davantage authentique, en lui permettant d’être moins divisée entre les demandes de l’extérieur (le travail, les obligations et les attentes à notre endroit) et l’appel de notre être intérieur. Il va nous libérer peu à peu de certaines entraves et de certaines exigences de notre environnement professionnel, social et affectif. Refuser cet appel, souvent pour ne pas en faire subir les conséquences à notre entourage, ou par négligence de soi, c’est s’assurer qu’il nous rattrapera à la prochaine étape de notre cycle de vie, souvent au moment d’entrer dans la retraite.

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L’expatriation n’exacerberait-elle pas nos turbulences et nos remises en question, parce que nous ne sommes pas ancrés sur nos racines et nos repères, en plus d’être éloignés de nos familles ? Cela me fait penser au camp de base de Scott Peck, dans son livre Le chemin le moins fréquenté ? Le camp de base, c’est l’endroit, physique, psychologique et émotif, où l’on peut reprendre des forces avant de repartir à l’aventure, comme le font les alpinistes dont la survie dépend d’ailleurs de la solidité de ce camp.

Je pense à cela parce qu’un de mes amis Français a vécu un « drame » personnel : une dépression, la rupture avec sa femme et la remise en question de son orientation professionnelle pendant son séjour au Québec, à 45 ans. Son retour en France, seul, sans sa famille, restée au Québec, mais proche de ses parents en France (son camp de base ?), lui a permis de travailler enfin dans un métier auquel il rêvait depuis l’âge de 12 ans. Et de retrouver l’amour. Rentrer en France a donc été tout à fait bénéfique dans son cas, même s’il y a laissé quelques plumes au passage.

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Mon ex conjoint-ami, celui avec qui je suis arrivée au Canada, il y a si longtemps, m’en a sorti « une bien bonne » qui m’a fait bondir ! Il a affirmé que j’étais trop casanière ! Il m’a piquée au vif. Il avait un peu raison. Vite ! Je bouge avant de m’ankyloser dans mon confort. Merci !

Et, que ferais-je si j’avais une baguette magique ? Je ferais émerger entre la France et le Québec, là où se trouve mon radeau, un tout nouveau continent. Tout ce que j’aime des deux pays y serait fusionné : la gentillesse et l’ouverture d’esprit et de cœur de bien des personnes ; les rapports humains sans complications, sans jugements et sans intolérance, ni susceptibilité intempestive ; l’administration sympathique et efficace ; la culture ; la bonne bouffe (mais pas la poutine !) ; les paysages majestueux ; le froid d’hiver un peu moins glacial ; l’accent universel ; l’égalité entre tous ; la tendresse, etc. Je pourrais alors, enfin, quitter mon vieux radeau un peu « radoteur ».