Ce corps qui avait maigr (...)

Elise refuse de s’alimenter depuis que son père est parti de la maison. Après des années d’errance et de repli sur soi, elle trouve comment sortir de sa prison épidermique.


Elle était souriante, insouciante, brillante dans ses études. D’allure plutôt pulpeuse, elle arborait de longs cheveux blonds, de grands yeux bleu porcelaine. Elle était la coqueluche de son lycée. Tout lui réussissait. Son caractère s’était affirmé, elle prenait des cours de danse moderne, de violon. Elle s’intéressait aux garçons et flirtait avec beaucoup de légèreté, de sincérité.

Quelques jours après avoir fêté joyeusement ses 15 ans, son père lui annonça son départ avec une jeunette de 20 ans, laissant sa mère en dépression nerveuse et elle en grand désarroi. Cinq ans plus tard, Elise vient d’avoir 20 ans, et souffre encore de son absence. La peine chevillée au corps, à l’esprit, comme
un tatouage indélébile. Son reflet dans le miroir, il y a longtemps qu’elle ne le regarde plus. Tous les matins, c’est le même scénario, elle monte sur sa balance, se dégoûte, se trouve trop grosse, trop laide, trop lâche. Ses journées sont les mêmes : privation de nourriture, gouffre béant dans le ventre, fatigue, lassitude, épuisement. La descente aux enfers a commencé la semaine suivant le cataclysme provoqué par son père.

La porte de l’appartement vient de se refermer. « Elise, tu es là ? » Sans répondre à sa mère, assise par terre au pied de son lit, elle reste prostrée des heures le regard dans le vide. Pour 1,65m, Elise ne pèse que 45 kg. Son organisme endure, ses muscles s’atrophient, sa peau devient sèche, grisâtre, ses cycles menstruels ont disparu depuis plus de trois ans. Elle n’a pas conscience de l’aggravation de son état. Hélène, sa mère, après plusieurs mois de chagrin et de découragement a décidé d’agir, pour sa fille d’abord, puis pour elle. Son travail à la clinique commençait à se dégrader. Or, lorsque l’on s’occupe de nouveau-nés dans une maternité, il faut pleinement s’impliquer. Mais elle a su se ressaisir, pour garder son activité et s’occuper de sa fille. En entrant dans la chambre d’Elise, devant l’état de délabrement du lieu et de sa fille, elle explose de douleur : « Il faut que tu réagisses, que tu reprennes tes études. Retrouve des amies, essaie d’avoir une vie sociale ! Depuis cinq ans, ton père a fait deux tours du monde, il mène la grande vie sur son voilier. ! Toi, tu végètes et te détruis alors que ce n’est pas de ta faute, tu n’es pas responsable ! Pense à ton avenir. Viens te mettre à table, il faut que tu manges aujourd’hui. Demain soir, je travaille et j’aimerais que l’on passe la soirée ensemble. »

Elles se ressemblent beaucoup, Hélène, d’origine Polonaise, a le teint très clair, les yeux en amande et le regard bleu azur, sa chevelure très blonde ondule autour de son visage ovale. Elle est arrivée en France à l’âge de 10 ans, son père ayant suivi l’entreprise dans laquelle il travaillait à l’époque.
La journée se termine comme toujours, Elise grignote pour faire plaisir à sa mère avant d’aller s’enfermer dans sa chambre. Avant, elle était joyeuse. Assise sur son lit, elle repense aux paroles de son père faisant sa valise : « Je pars vivre ma vraie vie, m’éclater avec une femme formidable, jeune et jolie. Je suis de nouveau amoureux. » La première semaine sans lui fut terrible, elle pleurait sans arrêt, n’arrivait plus à se concentrer, ne pouvait plus manger, ne se présentait plus aux cours, ne parlait plus à sa mère, délaissait ses amis. Pourquoi a-t-il fui comme un voleur ? Pourquoi n’a-t-il donné aucun signe de vie ? Comment a-t-il pu abandonner sa fille, l’éjecter de son univers, l’oublier dans cet appartement ? Elle avait envie de crier, la douleur dans son cœur était devenue insupportable. Obsédée, elle tournait en rond dans sa chambre, elle avait l’impression de devenir folle.

Sa mère fut convoquée au lycée plusieurs fois par mois pour ses absences répétées. Le médecin de famille lui prescrivit des calmants pour passer le cap difficile de la séparation. Elise refusa de se nourrir plusieurs jours d’affilée, puis prépara ses plateaux repas avant de s’enfermer dans sa chambre. Entraînée dans la spirale infernale de la rituelle pesée quotidienne, elle maigrit instantanément. Elle devenait irritable dès que sa mère lui demandait de venir prendre ses repas avec elle. Sa tristesse s’accentuait. Elise, jadis toujours courtisée, n’avait plus de vie affective. Elle s’éteignait de jour en jour.

Les deux premières années passèrent dans un cauchemar sans fin. Des délires dès le matin après sa pesée… Elle avait tellement peur de prendre un gramme ! En deux ans, elle avait perdu 10 kilos. Elle pensait contrôler sa vie, se sentait mieux – un certain bien-être envahissait ce corps qu’elle ne voulait plus regarder. Elle se mit à la course à pied pour prouver qu’elle allait bien, un prétexte pour ne pas prendre ses repas avec sa mère. Devant son armoire, elle enfilait plusieurs épaisseurs de vêtements afin de dissimuler ce corps qui avait maigri trop vite. En raison de ses carences sévères depuis plusieurs mois, son état se dégradait petit à petit.
Sa mère voulait la faire hospitaliser pour arrêter cette descente en enfer. Elise se révoltait contre cette décision, promettait de se nourrir plus régulièrement, de reprendre ses études et demandait un délai pour se ressaisir. Mais ses bonnes intentions ne furent que paroles en l’air, mensonges et tromperies.
La troisième année, elle perdit encore 10 kilos. Sa mère la fit hospitaliser d’urgence, ses cheveux tombaient, sa pâleur diaphane faisait peur. Elise n’avait plus aucun centre d’intérêt, elle était au stade des hallucinations, sa marche devenait vacillante, son regard hagard. Obsédée par sa perte de poids au point de vouloir se peser plusieurs fois par jour, sa souffrance atteignait son paroxysme. Elle pesait 40 kilos, et n’avait que 18 ans.

Après deux ans d’hospitalisation, elle accepta un suivi psychologique pour obtenir l’aval de sortie. Moralement elle demeurait cassée, épuisée par les traitements, abîmée dans son corps, fatiguée de ne pas réussir à reprendre sa vie d’avant. Actuellement, Elise pèse 45 kilos. Elle est consciente que sa reprise de poids est la clé de son retour parmi les vivants. Les soirs où sa mère travaille, elle en profite pour sortir après 19h, elle marche sans but dans les rues et s’assoit très souvent – sa condition physique l’obligeant à des arrêts fréquents.
Ce soir d’hiver est particulièrement froid. Recroquevillée sur un banc, emmitouflée dans plusieurs épaisseurs de vêtements, presque endormie, elle est réveillée par une maraude qui effectue une ronde nocturne. Elise ne comprend pas ce qui lui arrive. Une des bénévoles lui propose un bol de soupe, une couverture, lui pose des questions auxquelles elle refuse de répondre. Elle finit par accepter du café sans sucre. La discussion tourne vite au monologue des volontaires qui sillonnent la ville. Ils lui proposent de l’aide, en précisant qu’ils passent ici tous les soirs. Elle retourne chez elle sans un mot. Etre prise pour une sans-abri est un électrochoc. Elle qui a un toit, une mère aimante et soucieuse de son état général, refuse la nourriture que certains n’ont pas la chance d’avoir et s’isole des autres volontairement. Eux, plus personne ne fait attention à leur enveloppe charnelle tant elle est dégradée, on ne les regarde plus parce qu’ils ne rentrent pas dans le standard des gens bien comme il faut, ils sont transparents aux yeux des passants, une gêne pour toutes les personnes qui les croisent, sûrement des fainéants, des ivrognes, des moins que rien qui méritent ce qui leur arrive.

Sur ce banc elle a eu l’impression de prendre la place de ces accidentés de la vie qui, eux, n’ont pas le choix. Toute la nuit, elle repense à ce qu’il lui est arrivé et réalise que son état physique au regard des autres est vraiment lamentable.
A 20 ans, ses joues creuses font saillir ses pommettes desséchées, son visage n’est que cernes, sa peau est livide ; elle tremble sans arrêt, souvent agitée d’une série de secousses involontaires, ses ongles se cassent, sont maculés de taches blanches ; elle perd ses cheveux, son crâne apparaît à certains endroits. Voilà le constat qu’elle fait mentalement, après avoir regardé son visage dans le petit miroir dans la chambre de sa mère. Uniquement son visage, rien que lui.

Sa mère n’est pas encore rentrée de la clinique. Hélène appréhende chaque retour : comment va-t-elle trouver sa fille ce matin ? Elle redoute une possible rechute. Elle ne fait plus confiance à sa fille, pourtant au fond de son cœur, elle espère encore un miracle, une lueur de guérison. C’est ce qui fait que depuis toutes ses années de galère, elle arrive à avancer avec beaucoup de courage et d’espoir. Elise se demande si elle doit raconter sa mésaventure à sa mère. Elle a besoin d’aide, mais pas de sermon. Juste une main pour éclairer ce qui se trame en elle. Elle connaît la générosité de sa mère, sa douceur, sa patience, sa compréhension et il lui en a fallu pendant toutes ces années. Heureusement, sa mère est toujours là pour la soutenir.
Quand elle arrive, elle referme la porte de sa chambre car elle hésite encore à tout révéler. Est-elle prête pour prendre ce grand tournant, pour avancer dans sa médiocre vie – elle, qui n’a jamais fait quoi que ce soit de bien d’elle-même ? Avant, il n’y avait qu’elle qui comptait, toujours en avant pour briller aux yeux de ses camarades de lycée. Elle était une coque vide sans cœur et égoïste.
Elle doit changer, être plus attentive à son entourage. Son apparence actuelle doit être le tremplin de sa résurrection. Elle n’a plus d’artifices, plus de maquillage depuis bien longtemps, elle ne fait plus attention à elle. Son aspect cadavérique repousse souvent, du fait de sa maigreur, de sa peau, de ses cheveux épars. Elle réalise que sa dégaine informe dans des vêtements trop amples lui donne très sale allure. Elle veut juste être là pour les autres. C’est son seul but maintenant.
Elle reste plusieurs jours sans sortir, se prépare pour sa prochaine balade nocturne, échafaude un plan bien précis, une démarche sans faille car elle doit convaincre à tout prix. Seulement quand elle aura mis en œuvre son projet, elle en parlera à sa mère. Elle refuse d’être assistée.

Elle enfile plusieurs pulls, pantalons, une grosse veste en laine grise, des gants, un bonnet et une énorme écharpe pour cacher son visage émacié. Une fois dans la rue, elle est prise de tremblements incontrôlables, elle a peur de la réaction des autres, quel accueil va-t-elle avoir ? Vont-ils deviner son problème ? Va-t-elle être acceptée ? Son angoisse monte petit à petit. Son plan doit réussir coûte que coûte, car c’est son seul espoir de reprendre goût à la vie. Et s’ils ne venaient pas ce soir, et s’ils avaient choisi un autre quartier car plusieurs jours se sont écoulés depuis son passage sur le banc ? Elle longe les maisons qu’elle connaît bien, arpente la grande avenue éclairée par des réverbères en métal vert, passe sur le pont qui mène vers le bois de châtaigniers, coupe par une impasse sombre et déserte pour ressortir derrière la gare routière. Le banc inoccupé est glacial, mouillé. Personne à l’horizon, le coin est désert, les bruits des voitures sont étouffés par le grand bâtiment sale et ancien où l’on entrepose les cars qui circulent dans la journée. Elle s’assoit sur le bout de banc, se replie sur elle-même, elle a aussi froid que peur. Puis l’attente de la maraude commence.
Au bout de deux heures, transie, Elise aperçoit le minibus blanc qui arrive lentement. Elle ne bouge pas, heureusement elle est toujours toute seule sur le banc car elle n’a pas le courage d’exposer sa démarche devant une autre personne dans un réel besoin.
« Bonsoir, comment allez-vous ce soir ? Voulez-vous un bol de soupe bien chaud ? Vous avez l’air frigorifié ! Nous avons aussi une couverture à votre disposition. » La jeune fille qui parle a une voix douce et calme. « Je sais bien que vous avez tout refusé la dernière fois, mais il fait très froid et humide, vous allez en avoir besoin. » Au bout d’un moment, Elise se décide de parler : « Je m’appelle Elise, je suis anorexique depuis cinq ans et j’essaie de m’en sortir. Je ne veux pas prendre la nourriture des sans-abris, de toute façon je mange très peu. J’ai la chance d’avoir ma mère à mes côtés. Je souhaite m’investir avec vous pour apporter à manger aux personnes qui n’ont rien. » Elle explique tout le mal-être que provoquent les sensations terribles de la faim, les maux de ventre insupportables, la perde de poids et la de cheveux, la peau qui devient sèche et grise. « Je ne veux pas que d’autres personnes se retrouvent dans mon état. Je sais qu’on ne peut pas sauver tout le monde, mais si quelques-uns sont nourris, mon bonheur sera total. » La responsable, assistée du chauffeur et des deux autres bénévoles, a écouté Elise respectueusement sans l’interrompre. Alice, qui s’était adressée en premier à elle a les larmes aux yeux. Ils la regardent, surpris par tant de conviction, de vigueur dans ce petit corps, dans la voix qui chevrote, dans ce visage triste et sec. Le premier choc passé, Evelyne, la responsable, demande à Elise de monter dans le minibus pour parler et boire un café. « Elise, j’ai bien entendu votre demande et compris votre attente. Tout d’abord, pensez-vous être assez robuste pour assurer une maraude ? » « Je vais faire un effort pour retrouver un état général correct. » « Je vous remercie de votre franchise, car il faut prendre soin de vous, pour pouvoir vous occuper des autres. Nous avons des réunions mensuelles pour les bénévoles qui souhaitent nous rejoindre. Ce que je vous propose, c’est de venir à notre prochaine rencontre dans quinze jours. En attendant, commencez à reprendre une alimentation plus régulière pour retrouver des forces. Prenez un peu de poids pour pouvoir assister les autres. » Après un échange de coordonnées, des promesses de se revoir et des embrassades très sincères, le petit groupe se sépare dans la gaieté. Elise plane sur le chemin de retour, elle a enfin un but. Elle va pouvoir aider les autres, abîmés comme elle. Elle entrevoit un espoir de guérison. Elle qui ne mange presque plus depuis cinq longues années, se propose d’aider les autres à manger. C’est son challenge, son objectif le plus important, son dépassement d’elle-même pour avancer à petits pas. Il faut qu’elle en parle à sa mère.

Le lendemain, Hélène s’étonne de voir sa fille mettre le couvert dans la cuisine. Elle ne dit rien, se demande ce qui se passe, regarde sa fille avec amour ; elle la trouve belle aujourd’hui, le regard vif, elle a fait l’effort de de se coiffer. Son sourire la réchauffe, elle a presque l’impression que sa fille est enfin heureuse. Assise face à sa mère, Elise grignote tout en parlant : « Maman, il faut que je te parle ! J’ai contacté la maraude du quartier de la gare routière pour pouvoir aider les sans-abris. » Hélène écoute sans rien dire, sa curiosité en éveil. De quelle façon peut-elle aider des SDF sur les trottoirs ? Elle pense que sa fille perd la raison, pourtant sa façon de marcher prend de l’assurance, ses gestes redeviennent plus précis et même devant son assiette elle ne fait pas la moue. « Actuellement, je fais des efforts pour pouvoir prendre un peu de poids car dans quinze jours, je vais aller à la réunion des bénévoles pour venir en aide aux plus démunis. Surtout leur apporter à manger ! Quand je réalise ce que j’ai fait à mon corps volontairement ou sans m’en rendre compte, je souhaite que toutes ces personnes dans la détresse et la souffrance puissent avoir un bol de soupe bien chaud et réconfortant. Maman, cela me fait déjà du bien de penser que je ne suis pas si médiocre que ça, que j’ai un cœur et beaucoup d’amour à donner. » Hélène fait le tour de la table pour embrasser sa fille qu’elle retrouve enfin. « Je suis heureuse pour toi de la belle décision que tu as prise. Je suis fière de toi. »

C’est le jour de la réunion. Elise a hâte de retrouver l’équipe, de découvrir les autres bénévoles et de connaître leur façon de procéder pour aider les personnes dans le besoin. Devant la porte, un mélange d’excitation et de peur revient vite cependant, car il y a longtemps qu’elle n’a pas participé à une rencontre publique. Elle entre sur la pointe des pieds. Evelyne l’accueille avec un immense sourire, l’embrasse tendrement et se recule un peu pour la regarder. « Elise vous avez sûrement une très bonne nouvelle à m’annoncer ? » « Effectivement, depuis la dernière fois, j’ai pris un kilo, ce n’est pas grand-chose, mais pour moi c’est vraiment un exploit. » « Vous avez une mine déjà plus fraîche, rosée et la touche de rouge à lèvres éclaire votre visage. » La réunion se déroule : recommandations, initiations, comment engager la confiance pour que les personnes acceptent café, potage, vêtements et duvets. Il faut pouvoir les orienter si elles le désirent vers des services d’accompagnement sanitaire et social. Ne jamais s’imposer, ni ordonner, au contraire les écouter, partager et nouer des contacts humains. Il est entendu qu’Elise, au début, participera à trois maraudes par semaine. Son état général est encore fragile. Elle participera uniquement à la distribution de la nourriture et des vêtements.

Elle revit. Les sans-abris l’apprécient beaucoup car elle déborde de gentillesse : une soupe par ci, un café par-là, des mots de réconfort – la nuit passe très vite. Certains soirs, la mort est là, la détresse, le malheur, la misère et le dénuement lui donnent envie de pleurer. Mais Elise pense à ceux qu’elle a réconfortés, fait rire parfois ou remis sur pied pour rejoindre un centre d’accueil. Quatre mois plus tard, elle participe tous les soirs activement. Elle pèse 50 kilos. Son visage retrouve des rondeurs, sa peau devient plus souple et douce, ses cheveux brillent à nouveau, elle marche de façon plus rapide et son corps s’épaissit petit à petit. Hélène est heureuse de voir sa fille s’impliquer autant dans le bénévolat.
Un soir de maraude, Elise sert les personnes qui attendent dans le froid et la pluie glaciale. Bonnet sur la tête, mitaines grises, écharpe autour du cou, elle plaisante pour leur faire oublier leur misère. Un nouveau se présente avec un pardessus râpé, sale, déchiré sur un côté, une casquette de pêcheur très abimée, les mains crevassées et l’arcade sourcilière ouverte. Elise lui donne un bol de soupe, un morceau de pain, lui souhaite bon appétit. L’homme relève la tête pour la remercier. A ce moment-là, Elise reste sans voix, sans bouger, comme pétrifiée de stupeur. Elle pense qu’elle se trompe, c’est impossible ! C’est son père, totalement délabré, n’ayant que ses vêtements pour tout bagage. Ses conquêtes l’ont entièrement ruiné et délaissé sans scrupule, ni regret. Il erre depuis plusieurs mois de ville en ville sans trouver de travail et touche le fond de son errance. Elise pleure devant ce père qui lui a fait tant de mal physiquement et moralement. Une telle douleur dans sa chair remonte. Il ne sait pas tout ça, il croit sa fille heureuse, dévouée et pleine de vie. Evelyne –comprenant qu’il y a un problème – s’approche d’Elise pour savoir ce qui se passe ; elle envisage de mettre sa protégée au calme dans le minibus. « C’est mon père, que je n’ai pas revu depuis plus de cinq ans. » « Que vas-tu faire ? » « Je vais faire mon devoir de fille, je l’emmène à la maison. »