Qu'est donc mon innocenc (...)

Une trentenaire cherche à vivre avec son traumatisme.


« On est de son enfance comme on est d’un pays », disait Saint-Exupéry. Mais ni une enfance protégée ni l’air trop pur des champs ne vous inoculent le sens du combat, et en avançant, une vie parfaite et quasi idyllique a volé en éclats. Alors c’est ça grandir ?

Je suis fille du pays normand, celui de ses côtes, de ses ciels mouvants à la Turner ou à la Boudin. Ces lieux resteront toujours hantés par les photos et mines de mes aïeux postés devant leur cabine de bain, dans cette élégance un peu surannée mais charmante, accoudés aux murets des cabines de bain d’un chic fou, dans leurs frocs ou longues robes. Une autre époque. Une autre manière de vivre. Celle d’une campagne normande à la verdure flamboyante parcourue haute comme deux pommes sur le siège passager d’une vieille XK 120 ou d’une Aston DB4 GT, le long de ces routes sinueuses et vallonnées dont on saisit bien à les parcourir pourquoi elles attirèrent tant les peintres impressionnistes.

Qu’est donc mon innocence devenue ?

Enfants en quête de plaisirs fugaces qui se perpétuent ou non, pour fuir la réalité d’un monde dont nous sentions pourtant déjà bien qu’il ne tournait plus rond du tout. Enfants devenus plus tard trentenaires qui n’en finiraient pas de grandir. Qui tombent un matin comme moi, l’œil torve au-dessus d’un bol de café déjà enfumé par le tabac, sur ces quelques lignes anonymes, entre deux comptes rendus des derniers bombardements syriens, cinq faits divers et deux coups d’ État crapuleux :
« Je suis fier de mon cœur. Il a été détruit, brûlé, brisé, écrasé. Il marche encore. »
Ces mots qui sont ceux d’un/une des millions d’usagers de la pieuvre me procurent soudain un étrange soupir qui en mon for intérieur me rassure sur ma situation d’égarée dans un monde que je ne comprends pas. Peut-être même que je ne l’ai jamais compris, en fait.

Cet inconnu, je peux l’imaginer à mon image, celle d’une/un trentenaire qui n’en finirait pas de liquider son passé, parce que décidément le monde actuel nous paraît trop fou et incurablement vain. Pourquoi suis-je de cette espèce troublante et si irritante pour autrui, de ceux qui sont toujours un peu mal à l’aise en société et que l’on nomme les hypersensibles ? Ces personnes qui sont constamment sous l’emprise de leurs sensations, bonnes comme mauvaises ? Qui vivent toujours tout trop fort, le bien comme le mal. Qui s’avèrent incapables de faire confiance à l’Autre ?
Je reçois depuis toujours tout en pleine poire, sans aucun filtre, sans aucune barrière personnelle qui m’aurait permis, sinon d’anesthésier complètement mes canaux réceptifs, du moins de ne pas tout prendre autant à cœur, ce qui m’aurait au moins autorisé une relative tranquillité d’esprit que je ne connais malheureusement que trop rarement, sauf au milieu de la nature, dans son silence d’église, silence qui n’en est en fait pas un.

Pourquoi est-elle plus forte que ma raison et ma volonté, ma suspicion immuable de la nature humaine en général, au point que je préfère l’isolement de mes quatre murs, comme une dérobade, à la vie avec mes pairs ? Les années filant, je pense enfin être en train de comprendre d’où me vient cette misanthropie qui a fini par devenir si invalidante. Ou comment un événement très ancien que j’ai un temps totalement occulté, a pu avoir des répercussions considérables sur mon existence.

Je n’ai jamais pu ou eu le courage de régler leur compte aux deux Italiens qui ont abusé de moi à l’orée de mes 12 ans, dans ce pays qui n’était pas le mien et pour lequel j’ai pourtant toujours conservé un attachement viscéral. Pourquoi entretenir moi-même encore des années plus tard ce mythe transalpin ? Surtout après ce qui venait de m’arriver ? Certainement parce que j’aime encore trop cette contrée, sa culture, ses effluves, son héritage, ses peintres, ses cieux, ses églises dominant collines et vallons, ses pinèdes odoriférantes, ses films, ses musiques et ses « ambiances » que je trouve absolument exquises.
D’ailleurs je me remémore souvent qu’adolescente – et par conséquent « mal dans ma peau » –, je m’inventais constamment des origines transalpines totalement chimériques, jugeant certainement qu’une telle ascendance serait considérée par mes interlocuteurs comme bien plus flamboyante que celle de mon petit hexagone que je devais considérer comme bien trop cartésien, c’est-à-dire barbant. Mais ce ne sont là que des suppositions à posteriori d’une trentenaire qui sent les années filer à bride abattue. Et qui ose enfin s’affronter à ses émotions infantiles.

C’est aussi certainement pour la même raison qu’une fois le baccalauréat en poche je me suis inscrite d’office en histoire de l’Art pour ne pas couper ce cordon quasi ombilical avec le pays des vacances de mon enfance, et parce qu’ainsi j’étais sûre de pouvoir retrouver toutes ces figures qui m’avaient tant fascinée voire hantée depuis toujours, et que j’avais tant hâte de retrouver à chaque mois de juillet. Par contre j’ai une certitude : aujourd’hui encore je reste incapable de faire preuve de la moindre objectivité dès lors qu’un sujet a trait à ce pays !

Je me souviens encore très bien de ma famille d’accueil en ce funeste été 1991. Je la connaissais bien, puisque mes parents et moi lui rendions visite tous les étés depuis ma naissance. Nous leur louions une petite maisonnette attenante à leur grande villa familiale. Ce qui m’autorisait à filer rejoindre la fratrie pour faire des parties de foot interminables. D’où la fureur de nos parents. Cet été-là, nos parents respectifs avaient décidé d’échanger à tour de rôle l’un de leurs enfants pour une durée d’un mois : Pietro viendrait en Normandie en juillet et moi je rentrerais avec lui en Italie pour y passer le mois suivant. J’étais enchantée. Cette famille me paraissait si proche, chaleureuse et bienveillante, entourée que j’étais d’hommes et de femmes que je commençais à bien connaître, dans cette immense et vieille villa un peu décrépite et désuète. Et ces grandes vasques palladiennes usées par les siècles qui rythmaient le jardin et dans lesquelles nous nous jetions à pieds joints les jours de grande chaleur. Sans oublier ces repas sous le magnolia tricentenaire où la grande famille parlait et riait si fort dans des odeurs de tomates du jardin et devant des plâtrées de pasti dignes de Gargantua. A chaque fois que passe un film de Fellini, je repense à cette ambiance que je n’ai jamais retrouvée depuis. Et les délicieuses siestes scandées par le chant des grillons dans les foisonnants hamacs ondulant au gré des vents sous l’immense magnolia, dans la torpeur toscane des après-midis mourants.

Nous échappant dès que les grands étaient endormis pour aller courir dans les champs et y faire quelques âneries de mômes pour lesquelles notre imagination ne connaissait alors aucune limite. L’effet de bande de 12 moutards sans doute. Et les oncles, tantes, cousins, les grandes fratries avec toute leur marmaille dont je m’imaginais faire partie tant l’effervescence et la pétulance des discussions y suintaient de toutes parts. Le parfum de ce pays me manque encore aujourd’hui. J’y retournerai un jour. Mais ce ne sera plus comme à l’adolescence pour y retrouver mes tortionnaires. Cela ne sert à rien, d’autant plus que je n’ai jamais su qui étaient ces types.

C’est assurément un très long processus que celui de parvenir à avaler et digérer tout ce bric-à-brac émotionnel imposé par des êtres sortis de nulle part, pour se reconstruire quand même et malgré tout. Sans compter cette maudite prescription juridique de 10 ans qui en tant que victime m’apparaît encore 22 ans plus tard, comme une bien funeste parodie de justice, sorte de pantomime macabre qui ne peut réellement parler et résonner qu’aux tripes des concerné/ées. Parce que ce « petit » crime ou délit, je ne sais même plus comment la loi française le qualifie, au regard des condamnations que je trouve toujours trop légères, diffusées régulièrement dans nos JT, me semble bien être à géométrie variable dans mon cher pays. Un acte somme toute pas si grave que cela au regard de la sentence générale qui continue d’être prononcée à propos de ce fléau, ô combien ancestral et planétaire.

Un court dialogue surréaliste me revient soudain en tête. Un soir à Paris, je devais avoir 19 ans. Cela ne faisait que quelques années que grâce à une psychologue bienveillante, j’avais commencé à retrouver des images et souvenirs de cette petite tragédie personnelle. Phénomène extrêmement dérangeant lorsque votre conscience est parvenue un temps à tout occulter. Ce soir de confessions féminines, j’ai une nouvelle fois fait une crise de tachycardie, oui, c’est une habitude chez moi ce genre de manifestation psychosomatique, juste après avoir raconté pour la première fois, à ma belle-sœur, cette histoire que j’avais si longtemps cachée, même à moi-même. Stupéfaite par mon état, qui était celui d’une jeune femme en accélération carabinée du rythme cardiaque, qui sentait des coups de boutoir extrêmement forts dans sa poitrine, elle a eu la présence d’esprit d’appeler les pompiers, pendant qu’entre deux palpitations, je continuais à me remémorer les événements dans la plus grande confusion.
comme elle me le rapporta ensuite :

Je me souviens bien du lieu où se déroula mon supplice, puisqu’il se déroula dans la maison que nous louions chaque année. Petite maison de poupée, vraie lilliputienne comparée à l’immense villa qui la jouxtait, avec sa baignoire sabot que je trouvais si pratique et si rigolote, pile à mon gabarit, lorsque j’étais enfant. Ce dont je me souviens encore très clairement, et c’est même le seul souvenir vraiment précis que je garde en moi, comme si un microfilm continuait d’arpenter mon crâne, c’est de la douche éternelle que j’ai prise juste après ce petit drame en ce beau jour calamiteux de la belle campagne toscane. La plus longue de ma vie, il me semble encore aujourd’hui. A moins que le travail de ma mémoire sélective n’ait été trop efficace. On m’appelait en bas, le dîner était servi dehors sous le magnolia, et la grand-mère, la nona adorable et parfaitement francophone, commençait à se plaindre de l’attente. Je ne le savais pas encore parce que je n’entendais rien, soit à cause du bruit des litres d’eau avec lesquels j’espérais effacer le méfait, soit parce que mon âme et mon cerveau étaient bloqués sur la fonction « off ». Il fallait me laver, encore et encore. Le sang coulait, cela faisait mal en bas mais je n’y connaissais alors strictement rien, bonne éducation chrétienne oblige, et c’était bien normal à cet âge que l’on ne vous en parle pas. Ma mère n’aurait jamais pu s’y attendre. Pas à cet âge-là. Vais-je muter en une louve aux abois complètement paranoïaque si j’ai des enfants un jour ? La question revient encore très souvent dans mon esprit et c’est peut-être l’une des raisons qui font que je n’ose encore pas sauter le pas de cet événement certainement fabuleux que doit être la maternité. J’avais tremblé longtemps ensuite, ne comprenant pas bien pourquoi tout cela m’était tombé soudainement sur la tronche et pourquoi ces liquides étranges et inconnus dégoulinaient désormais entre mes jambes. Peut-être le tremblement irrépressible de mes mains qui m’accompagne encore aujourd’hui constamment trouve-t-il ses origines là-bas en ce jour d’août 1991 ? Je ne sais pas. Peut-être que j’interprète trop. Après ce fastidieux retour sur moi par une eau que j’espérais salvatrice, j’étais allée jeter discrètement mes habits souillés et déchirés dans une poubelle communale derrière, avant de rejoindre la toujours si joviale tablée. A la fin de ce séjour je me suis tue, partant silencieusement sur la pointe des pieds pour fuir ces rencontres toxiques, gérer honteusement ma culpabilité et mon abyssal sentiment d’échec mêlé à celui d’un abandon, celui de l’innocence mais cela je le comprendrais bien plus tard, dans mon petit coin sans rien en confesser et surtout pas à moi-même pendant des années. Ainsi suis-je parvenue – à moins que tout cela n’ait été généré par mon subconscient ou mon cerveau primitif, le limbique, celui qui maîtrise et déclenche l’instinct de survie, celui qui vous fait sursauter en marchant sur une écorce la nuit dans la forêt, ou qui vous donne la force instinctive de vous enfuir par la fenêtre de la salle de bain de la petite maison de vacances qui était celle de vos parents et vous-même quelques années avant, dans laquelle vous avez à peu près tout subi pendant plusieurs heures –, à totalement occulter cet épisode trop dur à gérer lorsqu’on entre à peine dans cette infâme période que l’on appelle la puberté. Situation si lourde à gérer pour mon cœur de gosse que mon cerveau préféra reléguer cet épisode fondateur dans les limbes de mon esprit. À tout jamais ? Eh non, certains signes suintent parfois, heureusement. Encore faut-t-il se donner la chance de les identifier et savoir le faire. Impossible à assumer, comprendre ou même analyser à cet âge. Donc j’occulte. Tabula rasa. Pour tenir quand même. Du moins le pensais-je. Bien évidemment, je devais alors me jeter les deux pieds groupés dans le grand n’importe quoi de l’adolescence pendant deux ans, avec toutes les conneries et tentatives de suicide par procuration dont peut être capable une âme adolescente blessée et complètement déboussolée.

N’empêche qu’heureusement, plus forts que tout le reste, les rêves vous envoient de ces signaux que vous seriez seul incapable de comprendre. L’analyse de ces phénomènes nocturnes avec une professionnelle hors pair que je ne saurai jamais remercier à sa juste valeur, m’a permis, si ce n’est de sortir intégralement du tourbillon du traumatisme, de le comprendre au moins, de l’analyser et d’apprendre à le porter avec moi. Et surtout de ne plus rêver de mon expédition punitive fantasmée, celle d’une Calamity Jane armée d’un flingue qui retournerait en Italie régler enfin ses comptes. La fragilité demeure encore aujourd’hui. Je le sais, je le sens, je vis avec elle. Cela doit être pour cela qu’aujourd’hui, j’ai décidé de tout quitter à nouveau, pour me prémunir de la toxicité dont peuvent être capables certains êtres.

Qui étaient-ils, ces types qui m’ont prise pour une femme ? D’où étaient-ils sortis d’ailleurs ? Sûrement des saisonniers, nombreux à rejoindre les troupes de moissonneurs et travailleurs agricoles en cette pleine saison italienne. Seraient-ils à classer dans la catégorie des pédophiles ou des simples violeurs qui profitent d’un fâcheux concours de circonstances ? Voilà, maman, pourquoi je reste encore aujourd’hui si curieuse, fascinée et presque passionnée même par les tueurs en série et les pervers sexuels du monde entier. C’est glauque, infâme, mais c’est aussi plus fort que moi. Je suis chaque affaire de ce type. Toutes mes excuses, ma chère maman, pour toutes ces incompréhensions. Mais dans ces cas-là, je suis littéralement hypnotisée, littéralement happée. Je suis confite de honte d’avoir une telle fascination, mais je reste malgré tout persuadée que chacun des moments que je consacre à cet affreux sujet pourraient quand même abreuver mon questionnement permanent, depuis bientôt 20 ans que j’empile, lis, visionne des informations sur la/ma question, dès que l’occasion s’en présente, avec le voyeurisme assez malsain qui l’accompagne.

Ce soir-là, la seule chose que je pus percevoir en moi à mon retour à table, c’est que l’ambiance générale avait littéralement changé, même si j’aimais toujours autant les lieux et les personnes qui m’entouraient, ignorantes de ce qui venait de m’arriver. Je garde de mes 10 derniers jours transalpins dans ma tête des images flash très précises mais aussi des trous noirs abyssaux, plus une photo usée et cornée du fils cadet de la famille, Pietro alors âgé de 17 ans dont j’étais platoniquement terriblement amoureuse. Derrière, j’ai écrit peu de temps après, de ma calligraphie déjà brouillonne, « gia un angelo diabolico » : un ange diabolique. A-t-il appartenu à la joyeuse bande qui m’a souillée ? Je me souviens bien qu’il était très dragueur comme beaucoup d’autres adolescents, y compris avec moi, sa cadette de 5 ans. Etait-il là ? Combien étaient-ils au final ? Ai-je le souvenir qu’ils aient utilisé des préservatifs ou non ? Non, non, non, je ne me souviens pas. Au moins ai-je le soulagement de savoir depuis longtemps que je ne suis pas séropositive. Je ne parviendrai certainement jamais à me souvenir de tout, et puis quand bien même, est-ce vraiment nécessaire ? C’est cela, le résultat de la conscience qui décide de ne nous délivrer, un gruyère de mémoire des faits, avec d’immenses trous qui vous plongent dans le doute et dans une controverse intime permanente et mêlée de perplexité pour savoir si tout cela a bien existé ou non. Je ne cherche pas à me souvenir à tout prix, mais au moins je rêve et j’ai compris depuis, l’importance de ces communications nocturnes et inconscientes.