Virages

Comment un petit-fils de métayers devient ingénieur.


I

Juin 1940 : c’est la guerre, l’exode, un mot qui vient de loin... En somme la grande débâcle. C’est aussi le premier bouleversement, de taille, dans ma vie d’enfant.

Souvenir tenace : un gamin de 9 ans, assis sur quelque bagage (c’est moi) au milieu d’un quai de gare (c’est Brétigny), l’angoisse chevillée au cœur, perdu au milieu d’une foule à l’écoute de haut-parleurs nasillards, guettant l’arrivée d’un train improbable. C’était l’exode : 10 millions de gens peut-être, errant sur les routes, dans les trains, partout, fuyant l’arrivée des Allemands dans Paris. Ce furent sans doute les derniers trains en direction du Sud-Ouest avant l’arrêt total du trafic le 15 juin 1940.
Et puis, plus tard, c’est Vierzon où la Croix Rouge nous distribue quelques vivres et Limoges. Dans cette vaste gare, une foule immense de pauvres gens désemparés, assis, couchés, sur des bancs, par terre, ne sachant où aller, remplissant le moindre espace disponible.
Nous, nous avons au moins la chance de savoir où aller, encore plus au Sud, dans le Périgord, où vivent les grands-parents paternels. Et là, même dans ce petit village, c’est encore un spectacle de désolation : la grand’place devant la mairie est aussi remplie de gens à terre, attendant on ne sait quoi... De ce jour, rien ne sera plus comme avant, et pour longtemps.

Là, c’est le Périgord Vert, très vallonné, le paysage est plaisant. La ferme de mes grands-parents, une petite maison basse, allongée, pas même un hameau, mais tout juste un lieu-dit, très à l’écart du village. Mes grands-parents (ils étaient métayers), vivaient là, chichement, de l’exploitation des terres alentour.
Cette maison, je la vois encore très bien, la cour, les poules picorant de-ci de-là et le banc sous une sorte de charmille, où l’on s’asseyait par les soirs chauds d’été, la tête emplie par le chant obsédant, mais tellement doux des grillons – sous les étoiles que l’on voyait toutes là-bas – la « pollution lumineuse » n’était pas encore inventée. La maison était sans eau courante (juste une citerne) ni électricité.
La différence n’était peut-être pas si grande entre le mode de vie des paysans sous l’Ancien Régime et celui du grand-père – en revanche si on compare avec aujourd’hui : télé, ordinateurs, téléphones, internet, etc. Il a bien fallu que notre génération digère tout ça, et en quelques décennies.

La famille repartie, quelques mois plus tard, je suis resté seul avec les grands-parents et j’ai donc passé une partie de la guerre dans cette « campagne » qui m’apparaît merveilleuse, encore aujourd’hui. Pourquoi cet épisode m’a-t-il autant structuré ? L’âge : 9 ans, le basculement vers un avenir totalement incertain, ou le premier contact avec une nature à l’état brut ?
Déjà, durant l’été 40, un souvenir me revient, têtu, comme un signe annonçant l’avenir : une première rencontre avec l’injustice. En effet, un jour, on a retrouvé une montre complètement désossée (à l’époque, une montre, c’était quelque chose). Et j’ai été accusé, à tort, d’être l’auteur de ce forfait. Bien sûr, la peine n’a pas dû être bien élevée mais tous ces doigts d’adultes, accusateurs et sûrs d’eux, pointés sur moi, ça m’avait paru une abomination. Et plus tu cries ton innocence, plus tu aggraves ton cas. Depuis, je me demande comment dorment ces jurés de Cour d’Assises qui expédient parfois des gens croupir en prison sans la moindre preuve.

Les gens du village ne se déplaçaient généralement qu’à pied et vivaient pratiquement en autarcie. On n’achetait quasiment rien : du sel, un peu de café, du sucre, de la viande de bœuf parfois le dimanche (le « bouilli »). Tout le reste était produit sur place ou presque : les cochonnailles, les confits, les volailles, les œufs, les légumes – le saindoux et l’huile de noix, c’étaient les seules matières grasses.
Je me souviens être allé chercher le pain (de grosses tourtes) avec la « taille » en bois dont le boulanger avait la réplique et faisait une « coche » en double à chaque pain : tant de sacs de farine égalent tant de pains (il faut regarder dans le Littré pour trouver encore ces termes-là). Ainsi, pas d’argent en circulation. Et l’épicerie du village regorgeait d’odeurs : le café, les épices, tout était dans des sacs ouverts. Il y a beau temps que les alimentations ne sentent plus rien.

Le mois d’octobre arrivant, j’ai été scolarisé à l’école du village : c’était très simple, il y avait deux classes : les grands et les petits, le tout géré par deux instits (le mari et la femme). Moi, on ne savait trop où me fourrer, pour les grands, j’étais trop petit bonhomme, et chez les petits, j’étais un peu trop en avance à leur goût. Bien sûr, ces deux-là, étaient à 100 lieues de la méthode Freinet, mais plutôt adeptes à l’occasion des coups de règle sur les doigts ! On nous interdisait également de proférer le moindre mot en patois (en occitan, comme on voudra). Etait-ce bien, ou non ? Quoi qu’il en soit, le résultat, c’est que je me suis empressé d’oublier définitivement ce que je commençais à savoir de cette langue.
En dehors de l’école, mes « classes » se déroulaient également au grand air, à courir, faire l’indien dans les bois avec d’autres mômes de mon âge – c’était l’aventure – j’y ai sans doute acquis ce goût pour la nature qui ne m’a plus jamais lâché. Ainsi, nous explorions les berges de la rivière, il y avait des sortes de falaises criblées de trous plus ou moins glaiseux. C’était la spéléo en culottes courtes.

II

C’est une vieille usine à Issy les Moulineaux, une usine chimique que l’on a bien du mal à imaginer maintenant, très « XIXe siècle ». Dans un bâtiment que l’on appelle pompeusement « LABO 3 », en vérité plus proche d’un atelier. Planté là, devant les paillasses ébréchées, je regarde ces fenêtres aux vitres crasseuses, donnant en face sur un grand mur, tout noir. C’est un choc. Au petit matin, je suis passé à la pointeuse, comme tout le monde. Premier contact avec le monde du travail, je viens d’avoir 17 ans et resterai tout de même trois ans là-dedans. On fabrique ici des produits de base pour l’industrie pharmaceutique et la parfumerie. Toutes les odeurs chimiques de la terre traînent partout, au point d’en emmener une partie le soir jusque dans le métro. Des gens remuent çà et là des cuves de solvants divers (benzène entre autres), en plein air, sans la moindre protection – d’ailleurs les accidents ne sont pas rares. De plus, je suis payé moins que les autres en raison de ma jeunesse. C’est la loi du moment.
J’ai pourtant mon petit diplôme de technicien chimiste dans la poche. Mais aujourd’hui, la classe est bien finie. Ça n’avait pourtant pas mal commencé, à l’école primaire où j’étais un bon petit élève, avec même des prix au 14 juillet ! Je garde un souvenir ému de ces « instits », un peu « Hussards de la République », qui faisaient du mieux possible, malgré la dureté des temps. A l’un d’eux qui nous demandait ce que nous envisagions de faire plus tard, j’avais répondu : « menuisier-ébéniste », ce qui ne l’avait visiblement pas satisfait du tout. Sans doute me trouvait-il trop peu d’ambition ? Il est vrai que je sautais sur tout ce qui était imprimé et à portée de ma main, mais hélas pour moi, il n’y avait quasiment pas de livres à la maison.

Puis, ce fut le « Cours Complémentaire », pendant trois ans. On préparait là le Brevet élémentaire et supérieur. C’était en réalité une sorte de voie de garage puisqu’en principe, on n’allait pas plus loin. En quelque sorte une filière pour les « fils de prolos méritants ». Brevet en poche à quinze ans, il me faut bien vite une formation débouchant sur un emploi (mon père était cheminot et les moyens financiers de mes parents des plus limités). J’avais tout de même réussi à les persuader de m’inscrire dans une école qui préparait en 2 ans à un diplôme de Technicien Chimiste (c’était payant à l’époque). En revanche, on était sûr de trouver du travail en sortant (c’était le début des Trente Glorieuses, mais on ne le savait pas). Les sciences me fascinaient, notamment la chimie.

En somme, mon avenir était là devant moi, tout tracé, dans ces usines puantes, à synthétiser des produits complexes, pour on ne savait trop quelle finalité. On avait subi la guerre, les années d’occupation, les privations, les bombardements, puis, tout de même le formidable espoir apporté avec la "Libération" de l’été 44... Mais, au fin fond des usines, le travail n’avait guère changé de nature.

III

Février 1962 : les jours sont courts, le soir est déjà là. Il y a une « manif’ » à Paris contre la guerre d’Algérie, une de plus. J’y suis. On n’a su le bilan que le lendemain, les violences, les morts. J’étais révolté. Curieusement, ce jour-là, je venais d’avoir les résultats d’un examen un peu particulier : il s’agissait de « l’Examen Spécial d’entrée en Faculté », qui comme son nom l’indique permettait aux gens déjà actifs de rejoindre les bancs de la Fac des Sciences. Ces résultats étaient positifs. De même pour un copain rencontré par hasard dans la manif’ et qui suivait le même cursus. Télescopage étrange entre vie individuelle et affaire publique !
Ces années-là, pour moi, ce fut essentiellement le temps de la guerre d’Algérie, cette guerre qui ne disait pas son nom, avec tous ces gens qui se détournaient poliment quand on leur racontait ce qui se passait là-bas. La torture, les exactions, c’était comme s’ils n’entendaient rien. Ils ont commencé à nous entendre quand leurs gosses ont été expédiés là-bas. Et puis, pour tout dire, les problèmes de l’Algérie ne m’étaient pas vraiment étrangers, je venais de passer quelques années en Afrique du Nord (Maroc) : service militaire, histoire de conforter mon inclination antimilitariste ; puis service civil pour découvrir le racisme, les Pieds-noirs et le reste.

Quant à cette décision de rejoindre les bancs de la Fac, elle venait de loin. J’avais toujours cru à l’ascenseur social : mes grands-parents, au fin fond de la Dordogne n’avaient jamais su ni lire, ni écrire ! Mes lectures précoces (Sartre, Camus, Saint-Exupéry, Simone de Beauvoir, etc.) y étaient sans doute pour quelque chose. Mais aussi bien sûr, la fréquentation durant de nombreuses années du milieu des auberges de jeunesse, formidable creuset, brassant aussi bien enseignants qu’ouvriers. On découvrait ici la « civilisation des loisirs ». Des intellectuels s’intéressaient à nos pratiques, directement héritées de 1936. Certains écrivaient dans nos revues, comme Edgar Morin.

Un pied dans la Sorbonne (les cours se passaient souvent là), les choses ont continué : SPCN (Certificat d’étude supérieures de Sciences), Maîtrise Chimie/Géologie, tout ça en travaillant à plein temps, bien sûr. Dans la foulée, j’ai pu passer un concours administratif d’Ingénieur. Ainsi, en ce jour de 1962, pour la première fois, ce virage de ma vie était assumé, pleinement voulu, contrairement aux deux autres, l’un imposé par l’histoire, et l’autre par la dureté des temps...
Bien sûr, certains profs de fac s’en fichaient de « l’ascenseur social », me le faisant savoir ouvertement (à l’occasion d’oraux), et me demandant ce que je faisais là, à mon âge, avec une place déjà acquise dans la société. Sans doute n’avaient-ils pas compris qu’il y avait là comme une revanche sur cette société qui m’avait déjà assigné un rang depuis longtemps. En revanche, la mentalité était bien différente dans les « sciences de la terre », où les profs étaient souvent sur un pied d’égalité avec leurs étudiants, partageant la même gadoue sur le terrain ou arpentant la caillasse d’un même pas. J’ai aussi vu, lors d’un camp de terrain au fin fond de la Montagne Noire, un prof de fac émérite préparer le café aux aurores dans un minuscule hôtel pour le petit groupe que nous formions – ceci sous mes yeux médusés !
Et puis, mai 1968 est arrivé. On battait le pavé quasi journellement. J’y ai presque cru, malgré mon âge déjà « avancé ». Tous ces gens qui se parlaient, le matin, le soir, la nuit, et partout. Je faisais visiter cette vieille Sorbonne à des gens qui n’auraient jamais osé y pénétrer. Et pourtant, c’était à eux aussi !

Fin 68, je quitte Paris pour être affecté à Sens, comme ingénieur chargé de la protection des captages et sources alimentant la Ville de Paris (Vanne-Loing-Voulzie), et quelques années plus tard à Nemours, où le laboratoire fait peau neuve, se dotant au fil des ans, d’un matériel assez en pointe. En effet, les analyses doivent se faire de plus en plus pointues face aux menaces d’une pollution diffuse et omniprésente.
C’est alors que commence une très longue bagarre, premier épisode : l’augmentation accélérée des taux de nitrates dans les eaux de certains captages. Dès 1977, courbe à l’appui, cette hausse inexorable est mise en évidence et son origine essentiellement agricole. Mais à l’époque, les lobbys de l’agriculture intensive ne l’entendaient pas de cette oreille, et nous traitaient plutôt de vils calomniateurs ! On connait la suite : le « succès » des mesures prises et le résultat plus de 30 ans après !
Il en fut de même quelques années plus tard en ce qui concerne les pesticides (notamment l’atrazine).
Autre préoccupation ; le grignotage sans retenue des « sables et graviers » par les exploitants à proximité des champs captants alluviaux (Val de Seine près Montereau par exemple), l’équation étant ici simplissime : si les « sables et graviers » disparaissent, c’est la nappe alluviale elle-même qui n’existe plus. A noter qu’il s’agit là de la seule grande masse d’eau protégée de la pollution en amont de l’agglomération parisienne.
Une des grandes aventures de ces années, fut bien sûr l’arrivée de l’ordinateur, en l’occurrence le « Mac », comme on disait. C’était au tout début des années 90 ; bien autre chose que s’échiner sur de vieilles machines à écrire. De plus, il n’y avait pas que le traitement de texte, mais aussi le tableur, avec l’accès à toutes sortes de courbes – essentiel pour tout rapport scientifique. Ce n’était cependant que des systèmes nains, comparés à la puissance du moindre « smartphone » actuel ! Mais c’était l’époque héroïque.

Au milieu de toutes ces années consacrées aux recherches hydrologiques (de paillasse et de terrain), j’ai vécu à côté une expérience qui m’a profondément marqué.

En 1985, l’idée me vint de réaliser une sorte de « chemin de Compostelle » personnel, histoire de couper un peu les ponts. Ce serait donc 5 semaines seul, à pied, du Mont Beuvray jusqu’en Minervois. J’ai marché là, sur 700 km, par les sentiers GR, ces sentiers que j’avais tant parcourus ailleurs, par petites doses, et aussi, par goût, balisés et même créés parmi les grimoires des cadastres. Le téléphone portable n’étant pas encore inventé, le cordon ombilical avec la vie courante était réellement coupé. Ce qui m’avait paru si important (et encore maintenant), c’est sans doute notre rapport à la nature, qui ne change guère (apparemment du moins), dans un environnement évoluant à une vitesse phénoménale. Mais la « beauté des choses » est toujours là : les pâturages d’altitude, et leur splendeur florale aux jours de juin, la stridence des criquets dans les landes et la touffeur de l’été, les myriades d’étoiles des nuits de bivouac... C’est ce qui reste encore, et rien ne peut l’enlever.