Je suis née paradoxe

Une jeune femme paradoxale et désorientée apprend un jour qu’elle est autiste Asperger. Grâce aux soins et à l’amitié, elle parvient à se donner son propre fil conducteur pour avancer.


Décrépitude. Parfois je me sens très vieille. Souvent d’ailleurs, depuis toujours, je crois. Une vieille personne au stade embryonnaire. Pas une fois je n’ai réussi à envisager le fait que je n’avais que mon âge. Que cet âge. Qu’un âge ridicule dans l’infinité du temps qui s’écoule tout doucement. Je suis née paradoxe, et je pense que je le resterai toute ma vie. Une petite adulte refusant de se plier aux règles d’autrui, à la hiérarchie, à tout ce que le monde pouvait essayer de m’imposer, à tous ces « tu comprendras plus tard » et autres formules insupportables et pédantes qui n’ont pour but que de remettre chacun à la place qu’il est censé occuper dans la société. Une grande enfant qui court encore et toujours dans le refuge familial à la moindre difficulté d’ordre technique ou administratif. Un petit brouillon d’être vivant, bien existant, dans « mon monde au milieu des autres », plutôt que dans le sacro-saint monde des autres et des interactions sociales – vitales, il paraît.

Je suis née très douée, du moins je le suis très vite devenue. Surdouée, dit-on, je m’en suis bien tirée : lecture précoce, mémoire exceptionnelle, calculatrice greffée directement dans le cerveau, on m’imaginait déjà un grand avenir fait de longues études prestigieuses, de réussite sociale et, pour la pointe d’humilité, parce qu’il en faut, d’une jolie petite famille bien rangée. Mais je n’ai jamais été bien rangée, j’ai outrepassé les limites souvent, je n’en ai fait qu’à ma tête dans l’ombre, « perdue dans la nuit qui [me] voile ». Je suis née très nulle aussi. Objectivement en-deçà des espérances concernant la relation aux autres. Entourée mais toute seule. Et j’ai fait illusion très longtemps alors même que j’étais insaisissable. C’est un travail de funambule, toujours marcher sur la ligne seule avec soi-même ; sauf qu’il n’y avait pas de filet. Sur le bord de la falaise prête à s’effondrer à tout moment. Je ne suis jamais tombée, j’ai suivi des études plus que correctes comme on pouvait s’y attendre, du bac littéraire agrémenté d’une mention – modeste, je n’aime pas me faire remarquer, et je me suis retrouvée dans la prestigieuse « élite » des classes préparatoires De LA classe préparatoire, sollicitée par tant de jeunes bacheliers pleins d’ambitions grandioses et de rêves de grandes écoles de renom. La fierté de la famille, en quelque sorte. C’était mon rôle, c’était la place qu’on m’avait attribuée. En réalité j’étais là par curiosité et je savais très bien, au fond, que je n’allais pas continuer.

Je ne suis jamais tombée, j’ai sauté dans le vide toute seule. J’ai erré un peu, je n’ai fait que ce que je voulais, lorsque je le voulais, et j’ai brisé des espoirs sans doute par ce comportement. Les espoirs des autres. Mais ma singularité se situe là, probablement : je me moque complètement des envies des autres. Dans mon monde il n’y a de la place que pour moi, et une pincée de personnes triées sur le volet – pas tout le temps, mon monde c’est chez moi, il n’est qu’à moi, je suis la fourmi peu prêteuse. Et beaucoup de place pour beaucoup de livres, et beaucoup de nombres, et beaucoup de choses que j’ai envie de savoir juste pour savoir. Sans intérêt aucun, peut-être, je suis capable de le reconnaître.
À un moment donné j’ai considéré que peut-être il était temps d’arrêter d’être si docile dans mes études. Que s’il y avait des choix à faire pour l’avenir, il fallait qu’ils viennent de moi-même, pour moi-même, qu’ils soient conformes à ce que je suis : une vieille gamine intelligente et autiste, parce que les deux peuvent aller ensemble, parce que la vie est courte et que si on ne la vit pas comme on l’entend, au moment de mourir on saura qu’on n’a pas vécu vraiment.

Suivre malgré tout le schéma de vie qu’on m’avait tracé en envoyant tout valser discrètement a été une tâche ardue, et surtout très fatigante. Il arrive un moment où il n’est plus possible de se cacher complètement, il y a des signes qui se voient et tout de suite les proches imaginent le pire. Mais leur pire, c’était mon mieux. J’ai plaqué mes études très vite finalement, pour une multitude de raisons, même si j’ai essayé de m’accrocher parfois, pour pouvoir dire que je faisais quelque chose malgré tout, que j’avançais, même si sur mon chemin il y avait des morts par poignées et des gens qui grouillaient de partout et qui m’exaspéraient. Après mes années de classe préparatoire je me suis inscrite à la faculté d’histoire, sans demander d’équivalences : à quoi bon « gagner du temps » puisque je ne comptais pas rester de toute façon ? Je ne comptais pas rester mais je ne savais pas encore quoi faire. J’ai longtemps craché sur les psychologues et les psychiatres parce qu’ils n’avaient rien compris, et qu’à cause d’eux je restais attachée à cette chaîne incassable : faire ce qu’on voulait que je fasse puisque je n’avais pas mieux à proposer. Parce que je ne comprenais pas en quoi l’on pouvait me trouver différente d’autrui. C’est un point crucial de ma vie, pendant vingt ans : je ne savais pas que les autres ne pensaient pas de la même façon que moi, j’étais incapable d’envisager cette possibilité. Encore maintenant j’ai du mal à comprendre, mais au moins je suis au courant : fin (relative) des quiproquos. J’ai pris une année de réflexion pour changer toute la structure de ma vie qui ne me convenait pas. Je n’y croyais plus vraiment il faut dire, je n’avais rien à perdre. Je pense pouvoir dire, aujourd’hui, que ça a plutôt bien fonctionné.

Ça m’a pris beaucoup de temps, se comprendre soi-même n’est pas une chose aussi aisée que cela en a l’air. Il me semble que mes longues discussions (ainsi que mes gros accrochages) avec E., de très loin ma meilleure amie, ont été les plus salvatrices. On n’était pas tellement faites pour se comprendre ou pour s’aimer, pourtant avec du temps et des paroles bien avisées, je crois que j’ai beaucoup progressé. L’autre point important a été de tomber sur la bonne psychologue, au bon moment, celui où j’étais la plus paumée, où j’avais très envie de tout abandonner. Et le psychiatre ensuite, le long cheminement vers un diagnostic aussi inattendu qu’inespéré. Maintenant c’est sûr, plus personne, parmi ce petit groupe de personnes sur lesquelles s’appuyer, n’en doute : je suis autiste, atteinte du syndrome d’Asperger, et c’est promis, on va m’aider dans mes difficultés. C’est un petit rien qui a tout fait basculer. Comprendre son propre fonctionnement par rapport aux autres permet de commencer à envisager un avenir plus sereinement. J’ai appris à déterminer ce qui était important pour moi, pour en faire un traceur inflexible pour les années à venir. Comme un fil d’Ariane qui, plutôt que de permettre de revenir en arrière une fois perdue, serait un fil conducteur à suivre pour toujours savoir où aller dans le labyrinthe géant de la vie. J’ai fait mes choix, qui n’ont pas toujours plu ; qui, du moins, n’étaient pas nécessairement ceux qu’on avait espérés pour moi. J’ai trouvé un ami très compréhensif, et c’est sûr, on ne fondera pas de famille, on ne vivra jamais sous le même toit, ça n’a pas d’importance, tout ça. J’ai choisi de faire de mon premier amour le but de ma vie : cette fois c’est sûr, je travaillerai au milieu des livres. J’ai huit mois pour ingurgiter deux ans de formation, mais je me suis juré que je réussirai. Je m’époumonerai s’il le faut pour apprendre à les faire aimer aux autres. Tant pis pour le salaire modeste et l’absence de prestige de ce bien joli métier, tant pis si on ne peut pas dire de moi, plus tard, que je suis la fierté de la famille, que j’ai tout réussi haut la main où tant d’autres ont échoué. Tant pis, parce que ça n’est pas ce que je veux, cette vie, c’est celle vers laquelle on a essayé de me guider, en vain : je ne fais que ce que je veux.

Malgré tout, le plus grand changement qui s’est opéré reste mon cheminement sur la voie du pardon. J’ai passé 20 ans de ma vie à détester mes parents, ma famille, à considérer que c’était leur faute si j’étais bloquée dans cette situation qui ne me convenait pas. Que s’ils avaient vu les signes plus tôt, s’ils avaient compris, si on m’avait prise en charge avant, s’ils avaient été plus indulgents, je ne me serais jamais retrouvée bloquée si longtemps dans le doute et la peur, et l’envie profonde de tout envoyer valser, me faire péter le cœur ou le foie, ou les deux, me briser le crâne, me jeter dans le vide pour qu’on n’en parle plus. Finalement je me suis quand même jetée dans le vide, mais pour une jolie raison, et je crois que dans pas si longtemps que ça je vais atterrir, sur mes pieds, c’est promis. Longtemps je les ai haïs viscéralement, juste parce que j’étais née, et que c’était leur faute, leur égoïsme, et mon fardeau à traîner. Mais les pensées les plus dures peuvent s’évanouir quand on comprend que l’on peut faire avec malgré tout, que l’on peut s’imposer. Mes derniers mots chez ma psychologue, à la fin de la séance, ont été : « Je ne les déteste plus, je crois qu’ils ont fait de leur mieux, même s’ils étaient dépassés. Finalement, j’ai été sacrément bien éduquée, et bientôt je pense que je pourrai les remercier. Définitivement, je leur ai pardonné, parce que de toute façon, avec d’autres ça n’aurait pas nécessairement été plus simple. » Je crois que changer de vie, c’est avant tout changer sa façon de penser.