Les incompétents

Une immersion dans la tête d’un homme qui devrait être à l’apogée de sa carrière mais qui se sent déjà dépassé. Il revient sur son parcours et évoque la vanité de faire carrière, ces apparences trompeuses au sein du monde de l’entreprise. Une prise de conscience racontée par un homme désabusé.


« Bon sang, tu aurais pu faire attention ! Ça fait dix fois que je te dis de ne pas mélanger les couleurs de mes affaires ! Ce n’est pas possible ! »

Elle est debout, rouge de la tête aux pieds, le corsage blanc déteint et délavé au bout du bras qu’elle brandit rageusement. Il la regarde, interdit. Le mal est fait. Le beau corsage est fichu. Il lit sa colère et son émotion et il se dit qu’il s’est de nouveau trompé, qu’il a encore une fois glissé dans la machine à laver un tissu qu’il ne fallait absolument pas joindre aux autres. Elle est furieuse, il la comprend et ne dit rien. Il ne trouve rien à dire. Il s’est planté, encore une fois. Pourtant hier, alors qu’elle s’était endormie, quand il a jugé utile de lancer la machine (comme il le fait souvent, le soir, profitant de l’absence de leurs voisins), il a pris soin de trier le linge, en laissant à part le blanc, en remettant dans le sac les habits de couleurs et en ne retenant que le noir, pour faire une lessive homogène, sans mélanger ce qui ne doit absolument pas l’être. Mais le corsage est là, au bout du bras, misérable trophée, signe indiscutable de son erreur, de son énième échec, de sa connerie, pense-t-il tout bas en serrant les dents. Encore, si c’était la première fois ! Mais non. Elle le regarde durement, en agitant le bras, les yeux gonflés de regrets devant ce corsage si fragile qu’elle aimait tant porter et qui lui allait si bien. La défroque est là, pitoyable, elle pend lamentablement, elle s’égoutte. Ils se font face et ne disent rien. Le pire serait de s’excuser en lançant timidement « Je suis désolé » ou de s’emporter en arguant qu’il a fait de son mieux, que c’est bien fini, qu’il ne s’occupera plus jamais de cette foutue machine, qu’il n’y comprend rien à ces tissus, on ne sait jamais comment ces fichues couleurs se mélangent ou pas. Elle tourne le dos et repart dans la cuisine, en faisant virevolter son peignoir. Il reste debout comme un imbécile.

Tandis qu’il se prépare, il se sent transpercé par le regard de sa femme, même si elle vaque à ses occupations. Chacun s’occupe comme s’il était seul dans l’appartement. Chacun s’affaire sans considération de son conjoint. Mais, de fait, ils ne se croisent pas. Dans un silence complice, seulement troublé par la radio qui débite au loin ses discours, ils vont des toilettes à la salle de bain, de la cuisine au dressing, de l’entrée à la chambre, en s’évitant implicitement. Ce silence s’épaissit sur fond de logorrhée radiophonique et dresse entre leurs cheminements domestiques des murs infranchissables. Naturellement, il s’est coupé en se rasant et il n’en finit pas de juguler le filament de sang qui sourd sous son menton et va finir par tâcher sa chemise, dès qu’il en aura boutonné le col et mis sa cravate. Finalement, il conserve sur la coupure une touffe de coton. Il l’enlèvera plus tard, en veillant à ne pas réveiller la minuscule perle rouge.

Le voilà prêt, chemisé, cravaté, costumé, imperméabilisé, avec son cartable au bout du bras, rempli de documents qu’il a amenés hier soir à la maison pour les lire parce qu’il aurait dû les consulter depuis plus d’une semaine pour donner à son directeur général son avis, mais qu’il n’a pas trouvé le temps de parcourir et qu’il avait donc emportés chez lui, pour se donner à croire qu’il les lirait enfin. Il savait très bien en les mettant la veille dans sa sacoche au bureau, qu’il ne le ferait pas non plus, parce que, au fond, il n’en a pas envie. Le voilà prêt à partir, avec ses chaussures marron, brillantes, lustrées, sur lesquelles le pli du pantalon tombe impeccablement. Il se regarde dans la glace avant de quitter le domicile. Il reconnaît dans le miroir sa haute taille, ses cheveux argentés sur les tempes, son allure sportive malgré les années, son visage ouvert, conquérant. Il observe ces quelques rides qui donnent de la maturité à son expression, son front haut qui témoigne de ses responsabilités d’homme élégant, actif, efficace, un leader. Il va redevenir ce directeur apprécié, estimé, envié d’ici une demi-heure quand la voiture de fonction qui l’attend en bas, devant la porte de l’immeuble, l’aura emmené au siège social. Il serrera quelques mains à l’accueil, prendra l’ascenseur en échangeant quelques propos aimables avec des collègues respectueux de son grade, de son autorité, de son parcours et de son salaire, s’informera des nouvelles de la fille de sa secrétaire et s’assiéra lourdement dans son fauteuil de directeur, face à la fenêtre, à l’horizon, seul dans sa solitude de chef, dans sa lassitude de chef. Et là, assis, il sait qu’il sortira de son cartable les documents épais, les posera sur son bureau, devant lui, traversera d’un œil désabusé le plan, feuillettera avec la fatigue de l’expérience le paquet interminable des pages, évacuera en quelque secondes tous les préliminaires qu’il connaît par cœur, chassera les paragraphes inutiles et redondants, filera aux conclusions qu’il parcourra rapidement, ça suffira bien : ses adjoints lui ont fait un papier très correct, il n’a rien à ajouter, rien du tout.

Le voilà prêt à ouvrir la porte de son appartement, mais il hésite ; il n’aime pas partir fâché. Il voudrait trouver un mot affectueux pour se réconcilier avec son épouse, pour se faire pardonner cette bévue. Il la sent si déçue d’avoir perdu ce corsage. Mais voici que Claudine passe rapidement devant lui, s’arrête et, se tournant, lui dit dans un sourire : « Ce n’est qu’un vêtement, tu sais, et puis, c’était gentil de ta part de t’être occupé de la machine. » Elle se dresse sur la pointe des pieds, l’embrasse au coin des lèvres et retourne à ses affaires. Elle est en retard. Elle lui crie de loin « Je prends le pain ce soir. » Il ouvre la porte, descend l’escalier, il a les larmes aux yeux d’avoir une femme si… Il ne trouve pas le mot, manque de trébucher, se rattrape à la rampe. Il se sent si nul par rapport à elle.

Christian Larchère en impose. C’est un personnage dans l’entreprise. Il la connaît par cœur. Il y a fait ses armes, en a monté tous les degrés, a fait partie des jeunes loups prometteurs sur lesquels l’entreprise comptait. Et il a tenu promesse : il en est désormais un des directeurs. Certains le voient encore plus haut, directeur général, ou même président. Il reçoit les gens aimablement, se lève pour les accueillir, toujours soucieux d’être attentif aux autres, bienveillant, quelles que soient les circonstances, même avec ceux qui ne l’estiment pas et n’attendent qu’un faux-pas pour se ruer contre lui et avoir sa peau. Être toujours disponible, ouvert, à l’écoute, il en a fait une politique, et il tend vers ses hôtes ses grandes mains, sourit de sa grande bouche énergique et laisse tomber cette parole qui est devenue son signe particulier : « ami ». Oui, pour Christian Larchère, toute personne est un « ami », une « amie », du plus gradé au plus obscur, de son adjoint à l’homme de ménage, de sa secrétaire à la personne chargée du standard. Il adresse à chacun, à chacune, le même sourire généreux, la même poignée de main sympathique, la même appellation onctueuse et chaleureuse « Bonjour ami. » Pas de « cher ami », ni de « cher collègue », non, un « ami » tranquille et direct, qui met à l’aise, réconforte et dissipe les malentendus. Christian Larchère a construit sa carrière sur cette faconde, sur cet art de la rencontre, sur ce consommé de diplomatie, sur ce leurre.

Il est maintenant assis à son bureau depuis plusieurs heures. Il a dit à sa secrétaire de ne pas le déranger. Il se réunit avec lui-même. Jadis, il pratiquait souvent cet exercice pour s’octroyer du temps pour réfléchir, pour se poser les bonnes questions, pour s’extraire du tohu-bohu quotidien, du stress. Mais aujourd’hui, sa tête est vide, elle ne fonctionne plus. Christian Larchère connaît le fameux principe de Peter selon lequel « tout employé tend vers son niveau d’incompétence ». Il ne produit plus, il subit. Il n’invente plus, il répète. Il ne tire plus en avant, il se laisse porter. Voici quelques mois, il a senti un malaise, un sentiment nouveau, quelque chose comme l’impression d’être dépassé par la vitesse des autres. Lui qui était le plus rapide, celui qui sentait les coups, qui les anticipait, voilà qu’il a ressenti un flottement, une hésitation. Il n’avait pas voulu y prêter attention, avait mis cette pensée passagère sur le compte de la fatigue, avait refermé aussitôt cette parenthèse. Mais le malaise était revenu, un jour où il s’était rendu compte qu’il ne parvenait pas à suivre le raisonnement d’un de ses collaborateurs. Ça allait trop vite. Il l’avait fait répéter sous prétexte de l’aider à mieux préciser sa pensée. Mais il ne percutait pas. Sentant tout autour de la table un frémissement d’approbation, il avait acté son accord d’une moue condescendante et était sorti maussade de la réunion, contrarié, inquiet. Quelques temps plus tard, il s’était rendu compte qu’il s’était endormi à la lecture d’un rapport. Il se perdait dans les tableaux de chiffres que ses collaborateurs lui adressaient. Du coup, il les convoquait. « Ami, qu’entendez-vous exactement dans votre analyse ? » demandait-il royalement. Cette équipe jeune, dynamique, qu’il avait constituée à sa main, pour en faire une véritable task-force, un noyau de super-compétiteurs, voilà qu’il ne la maîtrisait plus, qu’elle s’emballait, l’emportait. Il leur faisait confiance, terminait les réunions en s’en remettant à leurs savoir–faire. Il n’avait plus la volonté de les tenir dans sa main ; en réalité, il n’en avait plus l’envie. Il savait qu’il lui faudrait résister à leurs complots, leurs trahisons et déjouer tous les pièges qu’ils lui tendraient, comme lui-même en avait tendus pour éloigner son ancien patron et prendre sa place. Son expérience lui servirait d’ultime bouclier, il n’avait plus que cela dont il aurait à se soucier : se prolonger.

Il avait pensé être malade. Mais les examens médicaux n’avaient rien donné. Il était visiblement en pleine forme. Sauf qu’il sentait bien qu’il était dépassé. Il ne parvenait pas à remplir ce poste. Lui qui avait tant voulu être nommé sur cette fonction, il la sentait s’effilocher entre ses doigts. Il n’avait plus prise sur les dossiers, plus de poids sur les hommes et les femmes. Il se rendait bien compte que ses collègues le contournaient, le court-circuitaient. Ses collaborateurs l’en informaient, il faisait celui qui savait mais qui laissait faire. On lui remontait des informations tardivement, il semblait les ignorer. Peu à peu, en quelques mois, il s’était senti dépossédé de la marche réelle de sa direction. Bien sûr à l’extérieur rien ne filtrait, il s’en rendait compte. Les gens le saluaient toujours respectueusement, voire avec une once de crainte car pour autant qu’il fût abordable et ouvert à chacun, il n’en restait pas moins un directeur, avec l’aura qui entourait ce poste si hautement convoité. Mais lui, en son for intérieur, savait qu’il ne tenait plus véritablement les manettes. Il les actionnait mais elles n’embrayaient pas sur la réalité. Un jour, il était passé chez lui, à midi, à une heure où jamais il ne rentrait à son domicile. Il s’était regardé dans la glace. Rien ne semblait changé. Mais il avait lu dans son regard le vide. Il était resté à la maison une bonne partie de l’après-midi, avait fumé un cigare, lui qui n’en fumait plus depuis des années. Il avait bu un apéritif. Puis, il était parti, s’était égaré dans les rues. La sortie des classes jetait des nuées d’enfants dans le quartier, les mamans bavardaient, la vie quotidienne agitait ce coin de ville. Il s’était senti déphasé, inconnu dans son quartier, incapable de comprendre les signaux échangés entre tous les gens, qui allaient, venaient, se parlaient. Il était reparti en métro vers son bureau, avait pris l’ascenseur, avait salué plusieurs personnes d’un large et généreux « amis » puis s’était enfermé, seul. Combien de temps tiendrait-il ? Combien de temps donnerait-il le change ?

Les cimetières, Christian Larchère le sait, sont remplis de personnes irremplaçables. Christian Larchère se sait parfaitement remplaçable. Combien en a-t-il vus, parmi ses prédécesseurs, qui sont partis en pensant qu’on les rappellerait ou en étant persuadés que le système allait se fracasser. Espérances perdues, vanités déboussolées. On en regrette quelques-uns, rares. On s’habitue aux nouveaux. C’est la vie, la terrible loi de la vie. Personne n’y échappe. On arrive fringant à son poste, on est persuadé d’apporter un essor nouveau, on s’escrime, on bataille, on se fait des cheveux gris, on est récompensé de ses efforts dans la promotion de ses supérieurs, on râle, on s’escrime davantage, on finit par être soi-même promu grâce au travail de ses collaborateurs, on en veut encore, et puis un jour, on s’en va, de gré ou de force. La mécanique continue, sans soi, sans ce fameux soi qu’on avait adulé amoureusement tant d’années. On quitte le monde professionnel et la vie active vous oublie, vestibule de la mort. Christian Larchère s’interroge. Comment se fait-il que tous ces gens importants puissent un jour partir sans que le système, dans son entier, ne s’effondre sur lui-même ? Comment le gigantesque mécano de nos sociétés modernes peut-il survivre aux départs incessants de tous ces responsables dont les photos engorgent nos journaux, nos radios, et nos télés, dont les messages et les conseils avisés fourmillent sur le net, dans les blogs et à travers les réseaux sociaux ? Comment résistons-nous à l’hémorragie de tous ces cerveaux, à la disparition de toutes ces intelligences ? Tous ces hommes, toutes ces femmes, qui abandonnent leurs hautes fonctions, comment pouvons-nous nous passer d’eux ?

Alors, lui vient une idée toute simple, mais dont l’évidence manque soudain de le faire sourire. Et, de fait, voilà qu’il se met à rire là, tout seul, dans son grand bureau de grand directeur. Il se met à rire, lui à qui on prête un emploi du temps surchargé, que l’on n’ose pas déranger, qui sait si bien expédier en un quart d’heure un rendez-vous en le ponctuant d’un magistral Ami laissant son interlocuteur sous le charme, honoré d’avoir été reçu et quasiment honteux d’avoir arraché un temps si précieux à cet homme si occupé. Il se met à rire en pensant à tous ces grands hommes qui font semblant, qui se gargarisent de grands mots, qui se rencontrent dans des restaurants très chers pour se conforter dans leur idée qu’ils sont des gens importants, qui écrivent des blogs qu’ils sont les seuls à lire, qui s’inventent des obligations qui les occupent tard le soir, qui s’obligent à traverser les océans pour participer à des colloques inutiles. Oui, tous ceux-là sont comme lui, frappés du syndrome de l’incompétence. Et tous ces vieux qui président des machins honorifiques, qui claquent notre fric à notre santé, qui roulent en voiture avec chauffeur, qui bouffent en notes de frais, qui discourent sur le développement durable en crachant du pétrole par les naseaux, qui parlent de solidarité dans des palaces rutilants, qui nous apitoient sur le manque d’eau potable devant des piscines surchauffées ? Des incompétents. Et tous ceux qui donnent leur avis sur tout, qui prétendent avoir raison à tort et à travers, qui ont constamment une bonne idée, qui savent toujours ce que les autres devraient faire, qui fustigent ceux qui sont dans le cambouis et qui s’échinent à faire marcher la machine ? Des incompétents. Et ceux qui passent leur temps à compter leur RTT pour sauter de ponts en ponts, qui calculent leur journée à la moindre seconde, qui s’accoquinent de tous les arrangements pour arrondir un avantage, filer une bonne affaire, placer un copain, passer un tuyau, jouer à l’initié dans de petites comme de grandes affaires ? Des incompétents ? Et ceux qui…

Christian Larchère n’en peut plus de rire. Une quinte vient de l’étreindre, il suffoque, porte les mains à sa poitrine, le rire continue de dévaler en lui, obstrue ses voies respiratoires, bloque ses poumons, coince sa poitrine. Ses yeux virent, il se revoie ce matin, quittant son appartement, descendant ému l’escalier pour rejoindre la voiture de fonction stationnée sur le trottoir, saluer Grégoire, son fidèle chauffeur, il revoie le visage de Claudine, la gentillesse pleine d’affection de son baiser. Il se rend compte soudain que la vraie vie était là, avec cette femme aimante et tendre quand lui jouait à l’apparatchik sur-occupé, mais voilà que la quinte se déploie dans sa poitrine, envahit son cerveau, brouille ses idées, mélange ses souvenirs, c’est trop tôt, trop tôt, a-t-il envie de dire, de crier en cherchant à échapper à la suffocation mais, trop tard, il s’effondre sur son fauteuil, glisse du siège et s’affaisse en douceur sur la moquette épaisse. La mort vient de le saisir. Il est parti rejoindre le cercle infini des incompétents oubliés.