De la vanité des études

Faire des études lorsqu’on vient d’un milieu modeste, dans lequel seul le travail manuel est considéré, c’est découvrir un nouvel univers intellectuel, mais aussi changer de catégorie sociale, au risque d’un entredeux inconfortable.


– Incapable. Tu es incapable de rivaliser avec la figure divinatoire de ton frère, qui travaille de ses mains et a méprisé ses facilités scolaires, réussissant tout juste son bac pro, qu’il avait passé ivre, par provocation. Il est un modèle dans la famille : le mâle qui s’en sortira toujours. Lui pense avoir vaincu l’institution ; toi, tu crois qu’il a ruiné son potentiel. Vous venez d’un milieu ouvrier, et tu n’as rien contre les travailleurs manuels : ton père l’est. Il paie tes études : tu les lui dois. Il aurait aimé avoir la même chance. Et pourtant, dès qu’on te compare à ce frère, tu ne fais plus le poids. Le problème avec toi, c’est que tu es dans ton monde, sur une autre planète, dans ton délire. D’ailleurs, on se demande pourquoi tu n’as pas fait coiffure, esthétique ou infirmière. Des boulots connus, on ne voit pas où tu veux en venir avec tes livres.
Tu as suivi ta voie en ignorant le reste. Ton père, quand tu étais petite, t’appelait « la bohème » : rêveuse, tu faisais de la musique, et adorais bouquiner. C’est chez ta grand-mère que tu te réfugiais, pour lire tranquillement sur son canapé pendant les vacances et les week-ends. Ensemble vous buviez le thé. Tu aimais ces moments. Pourtant, c’était mal vu de ne rien faire d’utile. Les mauvais jours, la bohème se transformait en feignasse. Il faut justifier son temps. Ne pas le dilapider dans les méandres du dilettantisme. Ne pas se poser, ne pas rêvasser, ne pas perdre son temps à lire, ne pas glander, ne rien avoir à foutre.
– Oui. Je me suis enfermée dans cette image et j’ai bêtement suivi le cursus scolaire. J’avais les capacités d’entrer au lycée, et de toute manière je ne savais pas encore ce que je voulais faire. Pour la filière du bac, mes choix se portaient sur S et L. J’aimais autant les sciences que la littérature et l’histoire. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi l’école tenait tant à nous classer en différents profils alors qu’ensuite elle nous incite à nous diversifier pour augmenter nos chances de trouver un emploi. Mon professeur de SVT n’ayant pas trouvé probants mes résultats, j’ai choisi la filière où cela marchait le mieux : ce sera L spécialité maths par souci de cohérence. Comme je ne me projetais vers aucun corps de métier précis, cela, je l’avoue, me rassurait.
‒ Tes parents ne t’ont jamais empêchée de faire tes propres choix d’orientation. Plus par inintérêt que par ouverture, il faut le dire.
‒ J’ai eu cette liberté-là. La fac a logiquement suivi le bac. Comme beaucoup, je rêvais aux campus américains, ou aux belles heures de l’université française : la rencontre des intellectuels, les bâtiments chargés d’histoire. Lors de la visite proposée aux futurs bacheliers, la petite villageoise élevée loin de la capitale que j’étais a été séduite par ces amphithéâtres en bois sculpté, décorés de fresques splendides évoquant un âge d’or des arts, incarnés par des divinités grecques. Si j’avais su qu’en réalité j’étudierais sur un campus de banlieue, une sorte de cité désaffectée dont les bâtiments sales portent les simples lettres A, B, C, K !
‒ Et même en troisième année d’études, tu as pu regagner le centre-ville (le campus des berges du Rhône se mérite), c’était pour atterrir dans des caves où l’humidité gondole les feuilles de cours, où aller aux toilettes suppose de faire des kilomètres, sauf si l’on se réfugie à la bibliothèque (avant 16h, bien sûr, ensuite, il y a pénurie de savon et de papier...)
‒ À croire qu’il n’y a pas que dans ma famille que les lettres sont reléguées au sous-sol !
‒ Une usurpatrice. C’est ainsi que tu te vois parfois. Un sentiment de culpabilité t’envahit : la sensation de ne pas être à la place que l’on imaginait pour toi, d’être invisible aux yeux des tiens par ton appartenance à ce monde fait d’intellectualité abstraite et inutile. Des gens derrière des bureaux qui gagnent de l’argent en faisant fonctionner leur tête. Chez les tiens, un mélange d’admiration pour les personnes cultivées qui peuvent voir le monde d’une autre manière, et de rancœur face à la vie qui n’a pas donné l’occasion de suivre le bon chemin. Une haine finalement assez logique : l’opposition manuel/intellectuel n’est pas neuve, et n’a toujours pas été dépassée. Il y a le sentiment qu’au fond, dans la société, il y a les baiseurs et les baisés. La deuxième catégorie est plus noble, les victimes du système ont cette fierté. Toi, tu glisses vers la première. Tu ne t’useras pas la santé, ton travail te plaira et tu toucheras peut-être même un salaire qu’on jugera indécent ‒ quel que soit son montant ‒ vu que tu ne travailleras pas vraiment.
‒ De la vanité des études.
‒ Ton statut de feignasse lettrée implique que ta journée n’est pas structurée comme une journée de travail. Impossible à fractionner. Ni horaires fixes, ni week-end. Peu de vacances, finalement. Les lettres étant à la fois ta passion et la voie que tu as choisie, tu vis en « lecture continue » depuis des années… Même tes vingt heures de cours réparties de manière très aléatoire sur les jours de la semaine ne te permettent pas d’avoir un rythme régulier : deux heures par-ci, quatre heures par-là, la pause déjeuner qui saute, puis six heures trente non-stop, et rien les deux jours suivants. Un emploi du temps éclaté. Mais la présence en cours n’est pas l’essentiel lorsqu’on est étudiante en lettres : il y a les dossiers à composer, les devoirs d’écriture à retravailler, les dissertations à préparer, les livres à lire. Plus l’université française diminue les heures de cours, plus le travail se fait en autonomie à la maison.
À la maison, mais pas uniquement. Dans le train, au Parc de la Tête d’Or, ton « chez-moi » en Haute-Savoie… Tu peux travailler un peu partout : dans la voiture, en attendant ton petit frère à la sortie du collège, dans le salon de ton copain ou dans son jardin face aux montagnes, dans un hamac. Il t’arrive même de travailler à ton bureau ! Tes outils sont ton ordinateur, tes livres et ta tête. Tu peux mettre les premiers de côté, mais ta tête ne décroche jamais. Comment tes parents, occupées par des semaines bien réglées, le café avant la journée de travail, l’enchainement cuisine-dîner-TV chaque soirée, le comprendraient-ils ?
‒ Et pourtant les études me procurent un véritable bien-être ! Je m’y trouve à ma place. Je suis là où j’ai toujours voulu être. C’est par passion que je poursuis mes études. Et une passion, on veut la partager.
‒ C’est difficile : dans ta famille, les lettres, ça sert au mieux à participer à « Questions pour un champion » ou « Tout le monde veut prendre sa place ». Tu es bientôt prête : « Attention mémé, ta petite fille va passer à la TV à une heure de grande écoute ! » Quand elle ne regarde pas la télévision, ta grand-mère lit le journal régional (la rubrique des chiens écrasés et les avis de décès en priorité) ; quant à ta mère, elle avait des places gratuites d’opéra pour Guerre et Paix à Genève, mais vu le titre, a pensé que ça devait être nul.
‒ Mon père est le seul avec qui j’ai pu aborder le sujet. Il est collectionneur de bandes-dessinées. Depuis toute petite, je ne me lasse pas de lire et relire Largo Winch, XIII, Rahan, Astérix, Légendes, Double M, etc. Je les connais par cœur. Lorsque j’ai commencé la philo en terminale, il m’a offert la collection spéciale des philosophes éditée par Le Monde. On parlait de ce que j’apprenais le soir quand on en avait l’occasion, c’était de beaux moments, même s’ils étaient rares. On était la plupart du temps du même avis : la société inégalitaire fait tout pour nous enfoncer. Depuis que je suis en fac, on discute toujours, mais, s’il trouve de l’intérêt aux livres qui parlent de la société, de la politique, du genre humain, c’est toujours pour prouver la vanité du propos de l’auteur ‒ « La vie c’est pas ça, les mots s’envolent, la réalité dûre est la seule chose tangible… »
‒ Il faut dire que la vie n’a pas été aussi éprouvante avec toi qu’avec lui. Tu as eu la chance d’avoir des parents qui ont financé tes études. Même si l’université n’est pas chère comparée à certaines écoles, faire des études loin de chez soi a un coût. L’appartement, les charges, les abonnements de transport en commun qui augmentent chaque année, les courses, le train, les livres… Ils te paient tout ça. Tu poursuis un rêve que ton père aurait aimé peut-être vivre.
‒ La réalité nous éloigne, car elle me change. Il m’a dit une fois : « Le souci pour toi, c’est que t’es plus vraiment de notre monde, mais tu ne seras jamais vraiment du leur vu que tu viens d’ici ». Il avait l’air de penser que je serais triste toute ma vie parce que je vivais dans la contradiction. Ce n’est pas le cas.
L’école, le lycée, l’Université m’ont permis de me libérer, de me rendre indépendante ; mais elles m’ont formatée dans le même temps en m’incitant à m’ouvrir à tout, à justifier les choses par des arguments solides, et à accepter l’erreur de jugement (changer d’avis en sachant pourquoi). Elles ont bouleversé ma manière d’être.
‒ Oui, je me souviens que, dans ton enfance, tu menais une véritable croisade idéologique contre les cheveux trop longs chez les garçons, trop courts et trop colorés chez filles, trop détachés, trop mal coiffés, pas assez sages, les coiffures de toutes ces « conasses » qui participent aux Z’Amours avec des mèches, sans se sentir ridicule. L’influence de ta grand-mère y était pour beaucoup. Cette femme admirable est de son temps ; et dans ton excès de zèle pour lui plaire, tu adhérais à tout ce qu’elle te disait, et l’intégrais.
‒ Mes nouvelles positions ne font pas de moi une femme libérée pour autant ; émancipée, plutôt.
‒ Tu aimes à le croire. Dans le temps où tu progressais et changeais, tu t’éloignais insensiblement de tes proches, de ta grand-mère qui t’a élevée, qui t’a inculqué les valeurs essentielles qui t’ont aidé à te construire : l’humilité, la gentillesse, la force devant la douleur.
‒ Elle a toujours été un modèle pour moi. Je la respecte, j’admire sa force et sa volonté, sa foi aussi, bien que je ne sois plus croyante. Encore aujourd’hui, malgré l’éducation laïque que l’école m’a inculquée, je me surprends à prier dans les moments d’angoisse.
‒ Mais le Dieu que tu pries, c’est cette volonté d’aller de l’avant. Un fossé se creuse : la tasse de thé est l’un des derniers liens qui résiste à cette incompréhension croissante entre vous.
‒ Dis-moi comment on passe d’un conservatisme religieux bien-pensant à une pensée plus aléatoire qui accepte le mariage homosexuel, revendique la capacité des femmes à vivre sans un homme à leurs côtés et le droit à disposer de leur corps ?
‒ Je ne sais pas. Le fait de ne jamais sortir de ton village, de ne pas avoir le droit de lire comme tu voulais t’ont poussée, je pense, à vouloir t’émanciper.
‒ Il y a aussi ces influences presque contradictoires qui ont peuplé mes rêveries : les livres que mon cousin de Paris m’apportait, et qui étaient toujours trop compliqués pour moi…
‒ Voilà pourquoi ils te plaisaient !
‒ Les bande-dessinées de mon père.
‒ Combien de fois les as-tu lues ?
‒ Les récits bibliques, que je connaissais bien à force d’aller à la messe du dimanche.
‒ Les premières dissertations auxquelles tu as été confrontée étaient celles du curé ! Oui, tout cela a contribué à former ton imaginaire. Les livres partout dans ta vie, au centre de tout… Te souviens-tu de la première fois que tu es venue à Lyon ?
‒ La bibliothèque… C’est ce qui m’avait le plus enchanté, après la visite de la fac : le bâtiment immense de la bibliothèque de la rue Chevreul, face à l’université. J’avais alors pensé à ma première bibliothèque, celle de mon village. Chaque samedi matin, j’y choisissais un nouveau livre. Elle se résumait à deux placards et six étagères au fond d’une salle des fêtes sous les toits. Rien à voir avec les bibliothèques lyonnaises. Mais quand on est avide de nouveaux mondes à découvrir…
‒ Si avide qu’aujourd’hui, tu t’orientes vers une formation d’assistante d’édition, pour lire avant même que les livres ne soient en vitrine !