La fin de l'enfance

Un entraîneur de basket vivant à une trentaine de kilomètres du Havre évoque l’une de ses jeunes élèves qui devient mère.


J’habite une petite ville, un bourg plutôt, perdue dans la campagne à une trentaine de kilomètres du Havre. Je m’appelle Yannick, j’ai 35 ans ; depuis une dizaine d’années déjà, j’entraîne au basket les gosses du coin et ceux des villages voisins. Je m’entends bien avec eux, même s’il faut parfois leur apprendre la discipline. Pour beaucoup d’entre eux, c’est une des rares distractions de la semaine, une occasion de se détendre après l’école ou le collège. Les plus jeunes, je les entraîne ensemble, garçons et filles ; après, je les sépare : le groupe des filles n’est pas très nombreux, mais ça suffit à faire une petite équipe. Le soir, après l’entraînement, j’en ramène quelques-unes chez elles, parce que ça arrange leurs parents et que je n’habite pas très loin.

Une de mes préférées, c’est Marinette, mais je ne le montre pas pour ne pas faire de jalouses Peut-être à cause de son prénom, un peu désuet et qui lui va bien, peut-être parce qu’elle est jolie comme on peut l’être à son âge, avec encore un peu d’enfance dans les joues rondes et le regard, du haut de ses 14 ans. C’est une bonne recrue, motivée et attentive, qui sait s’imposer sur le terrain même si elle est plutôt réservée par ailleurs.
Un soir, je la sens distraite, à la traîne, la tête ailleurs. A la sortie, je lui fais signe de s’asseoir à la place du passager, et en démarrant je lui demande si ça va. Elle me répond oui d’une petite voix, l’air fatigué. Vers la fin du trajet, elle me regarde ; elle veut sans doute me faire comprendre quelque chose, mais je ne saisis pas et je la dépose la première, suivant l’itinéraire habituel, sans avoir le réflexe de le modifier pour pouvoir bavarder un peu avec elle.
La semaine d’après, Marinette ne vient pas à l’entraînement, elle qui ne manque jamais une séance. Surpris, je demande des nouvelles à ses camarades qui ne peuvent pas me dire grand-chose : Marinette n’habite pas dans le même quartier et elles ne sont pas dans les mêmes classes au collège ; elles se retrouvent juste au basket. Le lendemain, je tente ma chance auprès des garçons : l’un d’eux, qui est dans sa classe, me dit qu’elle est absente depuis la fin de la semaine dernière. Mais il ne la connaît pas particulièrement, ni elle, ni sa famille.

En rentrant chez moi ce soir-là, je réalise que je ne connais pas bien ces gamins et leurs familles et eux ne se connaissent guère non plus. Les parents, je les rencontre lors de l’inscription, et quelquefois au cours de l’année, à l’occasion des matchs importants ou pour accompagner les équipes lorsqu’elles jouent à l’extérieur. Mais en fait on croise toujours les mêmes, ceux qui pratiquent un sport ou qui s’impliquent dans le suivi de leur enfant. Les autres restent plus lointains. Je repère les capacités des enfants lors de l’entraînement ou des compétitions. Mais j’en sais assez peu sur eux, même si leur comportement sur le terrain ou entre eux est parfois révélateur : une rédaction, un dessin ou un poème, par exemple, peuvent montrer à leurs professeurs des traits de caractère que j’ignore. Nous formons une communauté deux heures par semaine, et pendant les matchs tout au long de l’année ; mais la communication entre nous s’arrête là. Au-delà, elle relève le plus souvent du non-dit, de l’implicite : c’était le cas avec Marinette.

Je ne sais toujours pas ce qui lui est arrivé. Quand je constate à nouveau son absence, une semaine plus tard, sans aucune information des parents, j’hésite entre les appeler et passer chez eux : je pourrais me contenter d’un coup de fil, j’ai leur numéro sur sa fiche. Mais cela me semble insuffisant, sans que je sache pourquoi. Alors ce soir-là je modifie mon itinéraire et, après avoir déposé le dernier gamin, je sonne chez eux. C’est un pavillon de taille moyenne, au bout d’un lotissement récent. Un mur en construction entoure le petit jardin, le portail n’est pas encore fixé. Pourtant, c’est déjà la deuxième année que Marinette vient à l’entraînement. Il est 20h, je sonne. Une femme m’ouvre, je la reconnais : c’est la mère de Marinette. « Bonsoir Madame, je suis Yannick, l’entraîneur du club de basket. Comme votre fille n’est pas venue depuis deux semaines, je me permets de venir vous voir. Est-ce qu’elle est malade ? » La mère a l’air embarrassé, hésite à répondre. A ce moment, Marinette apparaît, à mi-chemin de l’escalier qui monte à l’étage. Vêtue d’un jogging un peu trop grand, un ours en peluche sous son bras gauche, elle semble fatiguée. Elle dit : « Maman, je crois qu’il faut lui dire », puis elle fait demi-tour et remonte doucement, un peu à la manière d’une somnambule, et j’entends une porte se refermer. La mère me fait entrer dans le séjour, m’apporte un verre d’eau, et m’explique ce qui s’est passé : la fin des vacances, la famille avait été invitée à un mariage ; il devait y avoir pas mal de jeunes, et les parents avaient pensé que Marinette s’y amuserait. Comme ils bavardaient avec d’autres adultes, ils ne s’étaient pas spécialement occupés de leur fille. Mais en fin d’après-midi elle était venue les trouver, elle avait l’air mal à l’aise, presque défaite. Ils lui avaient demandé ce qu’elle avait ; elle n’avait pas répondu, mais elle avait insisté pour rentrer à la maison. Les vacances terminées, Marinette restait un peu lointaine, parlait peu, mais semblait contente de reprendre le sport. Un soir, au retour de l’entraînement, visiblement inquiète, elle avait avoué à sa mère qu’elle avait eu des saignements douloureux. Celle-ci ne s’était pas alarmée tout de suite, mais Marinette lui avait confié qu’elle n’avait plus ses règles depuis plusieurs semaines. Le gynécologue leur ait appris qu’elle était enceinte de deux mois, et avait prescrit l’arrêt de toute activité sportive. « Mais pourquoi est-ce que vous ne m’en avez pas informé ? » ai-je demandé. « C’était trop difficile : son père et moi avions honte de cette situation, et Marinette ne savait pas comment réagir. Elle n’a que 14 ans, elle était bonne élève, elle rêvait de continuer ses études. Elle ne nous a pas expliqué clairement ce qui s’était passé, ni avec qui, et elle refuse de retourner au collège. Notre médecin lui a fait un certificat médical, mais il faudra bien les mettre au courant un jour ou l’autre… » « Et vous n’envisagez pas… » « Oh non, je vois à quoi vous pensez. Mais nous sommes très croyants et, pour nous, cela n’est pas possible. C’est dur, mais il faut l’accepter. »
Je suis parti, parce que je ne savais plus trop quoi dire. Je lui ai recommandé quand même d’inciter Marinette à retourner au collège, ne serait-ce que pour qu’elle puisse voir l’infirmière scolaire. En tant qu’homme, je me sentais démuni devant cette histoire. En quittant la maison je me suis retourné : une des fenêtres de l’étage était éclairée, et j’ai vu une silhouette qui se retirait derrière le rideau.

Dimanche matin, au Havre, j’ai été surpris de voir une foule de gens dans les rues du centre-ville. J’ai garé ma voiture à l’écart, et je me suis approché : sur une petite place, au milieu des immeubles, un gigantesque animal semblait somnoler, un éléphant de bois articulé, plus grand que nature. La foule grandissait, il y avait là des gens de toutes les générations, des jeunes et des personnes âgées, des petits enfants sur les épaules de leurs pères, les mamans tenant par la main le grand frère ou la grande sœur, les prenant parfois dans les bras pour qu’ils puissent mieux voir. A un moment, la grande bête s’est mise debout et a commencé à avancer, lentement, au son d’une musique à la fois douce et entraînante : elle portait sur son dos une petite troupe de musiciens en costumes orientaux. Et la foule a suivi cet animal féerique, si curieux dans le décor moderne de la ville, sous le ciel gris d’octobre. J’ai vu toutes ces familles rassemblées dans cette fête étrange qui avait le charme d’un rêve d’enfant ; alors j’ai pensé à Marinette, sortie trop vite du monde de l’enfance, et que je ne sais pas comment aider. Et j’ai imaginé dans quelques années une fête semblable où elle serait là, un enfant à la main ; mais aussi que, peut-être, ce n’était pas vraiment son choix. Et je me suis dit que je n’allais pas l’abandonner, et que je retournerai la voir.