Discrets symptômes

Simone est atteinte de la maladie d’Alzheimer – ce qui précipite le délitement et la fin d’un couple.


Avertissement : Cette histoire est parfaitement véridique, elle a beaucoup marqué le village et les environs. On excusera certains propos bruts, tenus en privé, que je n’ai pas voulu adoucir d’euphémismes.

Richard est né dans la première moitié des années 30, dans une ville danubienne au nom changeant au gré des conquêtes et occupations successives. Il tira donc sans doute un mauvais billet à la Grande Loterie.
Il connut pourtant une enfance heureuse et privilégiée au moins jusque 1940, avant que sa famille, comme tant d’autres, ne sombre dans l’apocalypse de la fin de la seconde guerre mondiale. Comme des millions de réfugiés, il vécut l’exode des apatrides, la misère et la faim, pendant des années.

Dans les années 50, il est réfugié en France, dans les Ardennes, où il est ouvrier agricole. Intelligent, courageux, capable d’optimisme et plein d’énergie au travail dans les pires conditions, il sait très vite s’adapter au pays, à la langue, à la dureté du labeur physique. Il épouse très tôt une jeune paysanne des environs et obtient la nationalité française.

Richard et Simone sont mariés depuis 50 ans maintenant. Richard avait parfois pensé s’être un peu précipité dans son choix conjugal, poussé par la misère sexuelle et ce désir intense de revivre pleinement après la guerre, mais il n’était pas homme à refuser d’assumer les conséquences de ses décisions.
Ils vieillissaient ensemble, leurs qualités diminuaient et leurs défauts étaient plus présents l’un à l’autre depuis que la retraite de Richard allongeait beaucoup les heures passées côte à côte. Mais un demi-siècle de vie et tant de souvenirs communs les rapprochaient aussi.

Malgré les atteintes de l’âge et le changement survenu à la retraite de Richard, le couple vivait paisiblement, modestement et ne se plaignait pas. Une part de résignation l’emportait sur la révolte ou la sagesse. Sans trop vouloir y penser… La vieillesse nous réserve de mauvaises surprises, dont certaines peuvent s’avérer très brusquement fatales. La maladie qui frappa, insidieusement, Simone leur semblait préférable et sans douleur grâce aux progrès de la médecine. Simone présentait depuis longtemps de discrets symptômes qui n’avaient, pourtant, pas échappé à Richard.

On donne différents noms à cette sorte de maladies, dans l’espoir de les circonscrire en les nommant. Ça n’aidait pas beaucoup Richard de l’appeler Alzheimer ou autre. Il vivait de plus en plus mal la situation. Il avait toujours pris une faible part aux soins d’intérieur, ménage et cuisine, étant accaparé par des travaux à l’extérieur. Mais Simone, petit à petit, mettait tout en désordre, se négligeait, ne cuisinait plus ou quelque chose d’immangeable. Il lui fallut donc tout prendre en charge, en plus de Simone elle-même.
Elle devenait agressive, se répandait en scènes criardes qui ne pouvaient échapper aux voisins et les empêchaient de dormir, au grand dam de Richard, toujours digne et réservé. Il devait craindre une crise à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Elle était imprévisible mais Simone gardait, la plupart du temps, une attitude encore à peu près correcte.

Richard ne comprenait pas bien ce qui leur arrivait. Comment faire la part des choses dans l’attitude de Simone ? Quand la maladie troublait son esprit, ses attaques prenaient pour thème, en les amplifiant, les petits reproches de la vie courante qui l’avaient toujours agacé. Comment faire la part de l’ordinaire, conscient et délibéré, et de ces nouvelles formes délirantes et franchement pathologiques, de plus en plus agressives et fréquentes, incluant même des couteaux de cuisine ? Dans son mal-être, ne profitait-elle pas de sa supposée irresponsabilité pour se décharger sur lui de tout le poids de sa maladie ? Il le pensait de plus en plus. La maladie se manifestait en accentuant sa nature et son caractère profonds.
Il songeait que les femmes de sa génération étaient souvent bien plus bêtes que celles d’aujourd’hui, et que la méchanceté accompagne la bêtise.

Il avait pu appeler amour son sentiment, sa fidélité, son soutien auprès d’elle toute une vie. Ce qu’il ressentait aujourd’hui dans son tourment ressemblait à de la haine. Surtout, il était épuisé.
Elle lui devenait de plus en plus insupportable, alors qu’il avait fini par se convaincre que lui aussi avait droit à un peu de repos et de sérénité à l’approche du terme de sa vie. Elle avait fait quelques courts séjours dans l’hôpital psychiatrique local. Cela lui avait laissé peu de répit, et encore moins d’espoir quant à la suite. Un infirmier lui avait même laissé entendre un jour que, si la maladie s’aggravait sur le plan physique, il ne serait pas urgent d’appeler le SAMU !

Un ami, qui avait connu le même sort, puis avait perdu sa femme quelques mois plus tôt, lui avait confié avoir eu le sentiment d’être déjà dans la tombe, lors de cette terrible, longue et inhumaine épreuve.
Comment avait-il pu survivre ? Comment, lui-même, le pourrait-il ?
Comment pourrait-on juger un homme véritablement au bout du rouleau, au bout de l’épuisement, de la détresse morale et physique, et du désespoir ?

Le film « Amour », de Mikael Haneke décrit la fin de vie d’un couple d’artistes éminents, dans l’environnement au charme discret et aux couleurs passées du vieil appartement d’un bon arrondissement de la capitale. Beaucoup de sensibilité, une atmosphère lentement reconstituée de petites touches impressionnistes, puis l’homme tue sa femme après longue préméditation, calfeutre soigneusement la chambre au ruban adhésif, indéniablement pour dissimuler le meurtre le plus longtemps possible, de sorte à protéger sa fuite éventuelle.

Richard, après une toute autre vie et dans un contexte plus fruste, a tué Simone. Puis, avec la lucidité, le courage de toujours faire face à ses responsabilités, de prendre lui-même les décisions qui lui paraissaient moralement s’imposer, il est allé se pendre dans sa cabane au fond du jardin. Le curé, habitué depuis bien longtemps à mettre beaucoup d’eau dans son vin de messe, a célébré l’office d’enterrement sans commentaire.