Je ne supporte plus les (...)

Une jeune fille revient sur les difficultés familiales qui ont marqué son adolescence.


Tout a commencé lorsque j’avais 10 ans, quand je suis rentrée au collège. J’avais beaucoup d’amies et elles me racontaient ce qu’elles faisaient avec leurs parents et ça ne ressemblait pas à ce que moi je vivais. Leurs parents étaient présents pour elles, les laissaient faire les activités qu’elles voulaient. Quand je rencontrais les parents aux réunions d’école, je les trouvais intelligents et à l’aise avec les autres. Une fois rentrée chez moi, je tentais de faire comme eux, je voulais que mes parents passent du temps avec moi, mais je me sentais mal à l’aise avec mon père parce qu’il était très fier de moi et me considérait comme sa petite poupée. Alors, je m’en éloignais et voulais passer du temps avec ma mère. Sauf que là, c’était l’inverse, elle adorait mon frère et le trouvait fragile, alors elle ne m’accordait que très peu de temps. J’ai aujourd’hui 19 ans et il m’a fallu tout ce temps pour comprendre les non-dit, les secrets de famille, les souffrances cachées.

Mon père n’a quasiment pas eu de père car il n’était jamais là à cause de son travail. C’est quelqu’un de très réservé qui a commencé à travailler très jeune. Il est au chômage depuis que je suis née, c’est-à -dire depuis qu’il a 42 ans. Il n’a jamais vraiment fait l’effort de retrouver du boulot grâce au salaire de ma mère. Il ne s’est jamais occupé de mon frère et moi.

Ma mère n’a pas eu d’éducation. Sa famille était très dure avec elle parce que ses parents avaient fait la guerre. Elle est très secrète, je sais qu’elle a souffert mais nous cache énormément de choses...
Mon frère n’a pas réussi à faire son œdipe. Il a 24 ans, vit toujours chez nos parents, n’a aucun diplôme, aucun ami. Il fait les mêmes études que ma mère (du droit), c’est ce qu’elle lui a conseillé.

Je crois que ma vie a vraiment basculé le jour où j’ai rencontré mon copain. Nous étions en 2nde et au fil de notre aventure je lui ai raconté ce qu’il se passe chez moi. Mes études se passaient mal, je suis entrée en dépression et j’ai redoublé. Pour ma mère, les études sont plus que sacrées, elle était donc bouleversée et s’est acharnée sur moi pour comprendre. J’allais de mal en pire et ne voulais qu’une chose : être avec mon copain. C’était le seul moment de bonheur que j’avais. Quand je rentrais chez moi, le contraste était tel que je ne voulais plus leur parler et pleurais quasiment tous les jours au lycée ou dans ma chambre. Je suis sortie de nombreuses fois de cours, en pleurs, devant tout le monde. Une fois par exemple, je suis partie le matin au lycée sans le dire parce que je m’étais disputée avec ma mère, et elle a suivi le bus dans lequel j’étais et a fouillé dans les couloirs pour me retrouver et me disputer devant les autres.
Une autre fois, c’était avec mon père que j’étais en conflit, du coup je n’ai pas osé lui dire que je sortais. À mon retour, il a crié, défoncé la porte de ma chambre, je me suis réfugiée dans la salle de bain parce que j’avais très peur et là j’ai fait ma première crise d’angoisse. C’était très impressionnant, j’ai appelé mon copain qui a quitté l’internat et a couru jusqu’à chez moi.

Je ne supporte plus les disputes, même si je ne suis pas concernée, mon cœur se met à battre très fort. Je fais des cauchemars presque chaque nuit depuis.

Depuis, j’ai réussi à affronter tout ça grâce à mon copain, à ses parents, qui ont été très présents pour moi, m’ont conseillée et soutenue, à ma meilleure amie mais aussi à ma psychothérapeute et d’autres personnes compétentes. Même si j’ai fait une tentative de suicide, qui a échoué parce que les médicaments n’étaient pas assez forts et heureusement. Toutes ces démarches que j’ai faites m’ont énormément appris. J’ai compris qui j’étais, pourquoi je réagissais comme ça, pourquoi je souffrais. J’ai surtout compris qu’on ne change pas les gens, même avec la meilleure volonté du monde. Je devais m’adapter à eux. J’ai donc adopté une méthode pour me préserver, celle de vivre sa vie, se créer une « bulle » et raconter le moins de choses possible puisque qu’ils critiquent absolument tout : mon copain, ma meilleure amie, mon projet professionnel, mes goûts.

Aujourd’hui leurs névroses sont de plus en plus fortes. En effet, mon père ne s’occupe plus du tout de la maison. Il passe son temps à l’extérieur avec des amis pour faire des visites culturelles et dès qu’il s’exprime, c’est pour se vanter de ce qu’il est et rappeler combien le monde lui doit. Il ne veut plusse casser la tête pour sa famille et nous parle comme si on était des moins que rien. Autrement, il s’énerve pour un rien.
Ma mère est épuisée par son travail puisqu’un salaire pour une famille, c’est difficile. Dès qu’elle a un moment de libre, elle le passe avec mon frère. De temps en temps, elle pique un coup de folie sur moi, c’est-à-dire qu’elle ne me lâche pas jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle désire.
Mon frère, lui, est stupide et immature. J’ai l’impression d’être sa grande sœur. Quand maman crie, il crie, si maman me parle un peu, alors il l’imitera. Il n’a aucune personnalité et défend sa mère coûte que coûte.
Plus d’une fois je me suis retrouvée avec les trois contre moi.

Tout cela laisse des traces. Je suis très timide, très renfermée, j’ai peu d’amis. Je souffre de carences affectives. Je passe mon temps à chercher à faire l’inverse de mes parents, je me sens épuisée, lasse émotionnellement. Je vis avec mon copain une relation hyper-protectrice c’est-à-dire que je me nourris de son amour, persuadée qu’il apaisera mes manques. Je suis très possessive et jalouse. J’ai du mal à assumer mes responsabilités d’adulte, faute d’exemple. Je ne pense qu’aux regards des autres car c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour me faire une idée de moi. Je souffre d’un complexe d’infériorité, j’ai peur que le peu de gens qui m’aiment m’abandonnent. Un coup je suis heureuse, un coup malheureuse car mon bonheur dépend des autres, surtout mon copain. Par exemple, quand on ne va pas se voir quelques jours, j’angoisse à l’idée d’être chez moi, j’attends que le temps passe et me sens triste et seule.

Il y a quelques temps j’ai tenté des concours, je les ai ratés parce que j’avais l’impression que je n’avais pas le droit de faire ça.

Je pense que même pendant des moments joyeux, au fond de moi je suis toujours un peu malheureuse. Je ne rêve que d’une chose, c’est de partir de chez moi pour toujours.

En réalité, je ne sais pas du tout ce que c’est une famille. Chez nous, on passe notre temps à s’éviter ou s’étioler. Je me suis construite seule en observant les gens.
Maintenant, je suis épuisée de vivre tout ça, et j’éprouve de la rage, j’ai l’envie de vivre la vie à fond et prendre une revanche sur toutes ces années perdues.