La mémoire des murs

Samedi 28 juillet 1962 à Clichy : 9h45

Je vois le jour. Je suis née rachitique, c’est écrit dans mon carnet de maladies ; oui je sais, on dit carnet de santé, mais dans mon cas, carnet de maladies est bien plus approprié, tant la liste de souffrances pathologiques et psychologiques « explorée » au cours de mon existence, est longue et douloureuse. Ce rachitisme laissait présager que je n’aurais pas ou peu les défenses immunitaires nécessaires contre les aléas de la vie. Second présage d’un sort hypothétique, c’est qu’à 1 an je ne tenais toujours pas debout. Je fléchissais d’avance…

Ma mère enceinte avait contracté un début de tuberculose, qui à cette époque, n’était pas complètement éradiquée : ce qui me valut peu de temps après ma naissance, pour venir à bout d’une pneumopathie, une petite virée de 5 mois, dans un sanatorium à la Rochelle. Mon premier grand voyage mais aussi mon premier sentiment d’abandon, hors du bidonville dans lequel vivaient mon père, ma mère, ma sœur, mon frère et moi. Vous avez bien compté, je suis la troisième d’une famille, qui plus tard combinerait six enfants. Je n’ai aucun souvenir de ce quartier où mon père construisit courageusement, de ses propres mains, notre cabane, abritée par un toit en tôle ondulée ; seule mémoire de cet endroit que je suppose sordide : une photo où ma grande sœur sagement assise par terre sur une vieille couverture, laisse apparaître sur la droite du cliché, un bout de sol, en terre battue. Pour ne pas vous paraître trop sarcastique, nous vivions en pleine « nature ».

En 1963, la quatrième naissait, venant parachever la 1ère partie de notre famille. Cette même année, « grâce » au progrès social, nous emménagions en masse dans des logements H.L.M. Des immigrés de tous bords débarquaient si nombreux pour reconstruire la France, que les personnalités qui nous gouvernaient, devaient se dire qu’il allait bien falloir caser tout ce petit monde ; d’autant que par la suite elles eurent l’idée, par souci de charité je suppose, de faire enfin venir leurs femmes respectives et respectables. Je suspecte également ce gouvernement, d’avoir « convié » les épouses non pas par souci d’absence de libido de leurs travailleurs, quoique abstinence sexuelle puisse nuire au bon fonctionnement d’un travail à la chaîne, mais peut-être aussi pour repeupler ce pays, en passe de ne plus pouvoir assurer les retraites. On a appelé ça le regroupement familial. Eh bien me voilà, nous voilà pour pérenniser les loisirs du 3ème âge ! Voire du 4ème. J’imagine que pour ces pauvres coupés de leur patrie, un H.L.M. devait être l’équivalent pour nous aujourd’hui, d’une suite au Ritz. Et notre famille eut droit à une, avec 3 chambres, quatre ébauches de dressing, un salon, une salle à manger, cuisine, salle de bain dotée d’une baignoire sabot (j’en ai encore mal aux genoux, rien que d’y penser), toilettes et 2 balcons situés plein sud au 9ème étage. Finie la terre battue, mais de jolis parquets en bois que mon père prit soin de vernir. Vous me croirez si vous voulez, mais des balcons, nous apercevions en se penchant un peu, le Sacré Cœur et la Tour Eiffel !

« Rien que ça, ben alors, ils ne sont pas bien là, les immigrés qui mangent le pain des Français, hein ? » Je suis sûre que vous vous rappelez cet idiotisme de l’époque. Le balcon du salon a une importance cruciale dans ce récit ; il est à l’origine de mon destin psychologique et amoureux.
En 1959 ma mère fut déracinée d’un pays où le soleil est omniprésent, où les maisons jouissent presque toutes de cours immenses, où les oliviers sont à portée de mains, où l’horizon n’est pas un vain mot et où la nature fait partie intégrante des âmes algériennes. Je ne vous raconte pas le désenchantement quand elle découvrit la France, plébiscitée comme un Eldorado ! Elle se retrouva d’abord, dans un sombre et boueux bidonville, puis dans un immense bâtiment, aux toits bardés d’antennes à perte de vue. C’était le début de l’empilement pour ces expatriés volontaires ; alors que les français eux-mêmes, désertaient peu à peu ces constructions aux apparences de cages à lapins.
Dame mère, atteinte de tuberculose, ayant enchaîné dès l’âge de 19 ans quatre grossesses à parfois moins d’un an d’écart, arrachée à sa famille, ne maîtrisant pas la langue française, était en instance de survie. Mais par-dessus tout, on lui avait imposé un mari, par la force de persuasion de mon grand-père paternel, qui prit pour 3ème épouse sa sœur ; vous suivez ? Pour faire simple, mon grand-père épousa une femme qui avait une sœur et celle-ci devint l’épouse de mon père, donc ma mère. En clair la belle-mère de mon père, fut également sa belle-sœur, en épousant ma maman ! Cet aïeul, que je n’ai malheureusement pas connu est mort bien trop jeune écrasé par une foreuse conseilla cette alliance avant de disparaître. Mon père qui était en France lors du décès de son géniteur – probablement pour se racheter et ne pas le « trahir » – contracta ce mariage, sans aucune conviction. Chez les Arabes, le père même mort, a une très forte influence sur ses enfants, quitte à brimer leurs destinées et celle de leurs descendants sur plusieurs générations – on ne badine pas avec le patriarche, quels que soient ses idéaux !

En 1936, dès l’âge d’un an, mon père souffrait de l’abandon de sa mère, qui était perçue comme « libertaire » (de son temps, la famille employa à son égard, un terme bien moins poétique). Ma grand-mère paternelle n’ayant pu supporter que son beau-père la gifle pour une broutille abandonna mari et fils. Aussitôt, elle se remaria et ne donna jamais plus de ses nouvelles. Ne tentant pas de retrouver le premier enfant qu’elle mit au monde ; il ne la revit donc jamais. Mon père a supporté par la suite deux belles-mères d’affilée – ou plutôt deux marâtres. Ces femmes, ne trouvant pas leur place au sein d’une famille, compensent leurs rôles de subalternes par de discrètes vengeances et martyrisent les enfants qui ne sont pas sortis de leurs propres ventres. Toutes les belles-mères ne sont pas de maléfiques inquisitrices, fort heureusement, sinon les foyers pour pupilles, exploseraient par surpopulation.

Mystérieusement, une quarantaine d’années plus tard, je vis pour la première fois pleurer mon père, quand il apprit qu’une de ses marâtres était décédée d’un cancer utérin, qui la ravagea littéralement. Mais que pleurait-il ? Cette disparition ou la fin de ses souffrances juvéniles qu’elle emportait avec elle dans la tombe, ayant « omis » avant de quitter la terre, de lui demander pardon ? Seul son subconscient savait. Les avilissements que mon père vécut dans sa jeunesse resurgirent d’une manière explosive, quand en 1953, à 18 ans, il accepta de partir réédifier l’hexagone. On était venu le chercher dans sa campagne profonde, alors qu’il ne connaissait aucun mot de français. Ses futurs employeurs recrutaient dans les coins reculés de l’Algérie, où les jeunes hommes travaillaient depuis l’enfance sans rechigner, sous le joug de patrons colons. Très bonne main d’œuvre, corvéable à souhait, qui ne se rebifferait pas devant des tâches parfois surhumaines. Les callosités de leurs pognes étaient leurs visas de départ. Il faisait également partie de tous ces futurs immigrés qui croyaient en une « rédemption » en évitant balles ou tortures de la guerre d’Algérie, qui se dessinait à peine. Cette fuite en avant, le conduisit à une autre sorte de bataille : se faire accepter des Français. Entassé dans un paquebot, une valise en carton-pâte d’une main et son besoin de liberté de l’autre, il voyageait la tête pleine d’espoir avec au bout, le mirage d’être « quelqu’un » ; il ne subodorait pas qu’il devrait affronter et parfois esquiver, ratonnades et tout autre genre d’actes racistes, sans compter que dans ce magma, il serait aussi contraint de se démener dans sa vie sociale et maritale.

Ces deux vies misérables, de déracinés, d’écorchés vifs, d’humiliés devinrent mes parents. Leur équation était faussée d’avance, le résultat désastreux, presque inévitable. Voilà mon valeureux héritage.

Quelques années plus tard, plusieurs membres de la famille nous racontèrent sans vergogne et sans ambages que notre mère était dépressive, voire folle. Croyez-moi on le serait à moins avec ce genre de legs ! Ils la disaient dépressive, (cela ressemblait à un gros mot dans leurs bouches, alors qu’aujourd’hui la dépression fait fureur), parce qu’elle décida de mettre fin à ses jours, par un obscur soir d’automne d’une façon très « spectaculaire » : en se jetant du 9ème étage. Un boum énorme, d’après les dires de mon père qui à ce moment-là, s’assoupissait dans sa chambre. Ce bruit étrange nous fit débouler ma sœur, mon frère et moi dans le salon. Nous regardions autour de nous en nous demandant où était passée maman ? La porte du balcon était grande ouverte, alors que nous approchions de l’hiver. Quelque chose clochait.
Ils s’étaient, comme à l’accoutumée querellés ; ma mère ne se « lassait » pas de lui ressasser après avoir emménagé dans cette suite de luxe, en pointant du doigt le balcon donnant sur ce salon, qu’elle en finirait définitivement avec sa jeune vie ; elle avait 25 ans. Je traduis car mes parents parlaient un dialecte algérien et je ne sais pas pourquoi je ne peux assimiler cette phrase en arabe. Certains mots selon le contexte, sont plus durs et plus prégnants en arabe qu’en français. Elle « menaçait » mon père depuis si longtemps, que la tombée de rideau était inéluctable.
Car toujours d’après les dires de mon père, cette forte volonté d’en finir avec la vie, était inscrite au plus profond d’elle-même. Aurait-il dû être plus près d’elle, ou du moins tenter de la comprendre, la rassurer ? Au lieu de ça, il était violent, lui assénant un coup de poing derrière la tête, quelques minutes avant son « saut de l’Ange », parce qu’elle avait eu l’outrecuidance de proférer une insulte à propos de mon frère. Sans le savoir, nous étions dans son regard la raison de son malheur, la porte de sa prison. Ne pouvant s’échapper légalement, un vol plané fut sa liberté. Et pour nous tous, le début d’une réclusion à perpétuité.
Bizarrement, je ne me résous pas à en vouloir à mon père d’avoir usé de violence juste avant le décollage sans retour possible de sa femme ; lui-même ne connut dans son enfance et son adolescence, que coups, abandons, humiliations, frustrations, pauvreté et diverses injustices.

Après le suicide de ma mère, ma grande sœur, du haut de ses 5 ans 1/2, prit les choses en mains. Elle partit en courant, alerter les voisins de palier, du drame qui venait de se dérouler à quelques pas de chez eux. Abasourdis, ils nous recueillirent chez eux, pour passer la nuit. Le lendemain de ce coup de théâtre, « des étrangers » nous emmenèrent ma sœur, mon frère et moi – mon père ayant été la veille,« escorté » par la police. J’entamai mon deuxième voyage (nouveau ressentiment d’abandon), pour venir gonfler les rangs d’un centre pour orphelins, appelé la DDASS ; je déteste cet acronyme surtout sa terminaison qui rappelle deux initiales allemandes bien connues… Cet hospice qui répondait au doux nom de St Vincent de Paul, se trouvait dans le 14ème arrondissement de Paris ; plus précisément avenue Denfert-Rochereau, que nous avions baptisé « d’enfer », car c’est la représentation que nous nous faisions de ce lieu infâme. C’est étrange comme certains mots au fil du temps, prennent une signification différente, voire antinomique. Aujourd’hui, lorsque l’on dit : « c’est d’enfer », cela signifie super, extraordinaire, mais à notre époque, l’expression « d’enfer » était bien en deçà de la perception que nous avions de cet endroit. Si ma mémoire ne me fait pas défaut (j’avais 3 ans ½), il me semble qu’orphelins, grabataires, et dérangés mentaux se retrouvaient tous à « d’enfer ». Plusieurs institutions sociales répartissent désormais cette « joyeuse population » par genre.
Je n’ai que, quelques réminiscences de ce temps-là mais je me souviens que c’était une galère sans nom ! Si à 42 ans, je dors encore la lumière ou la télé allumée, c’est en grande partie à cause de la DDASS.
Pour mes yeux d’enfant meurtrie, le temps n’existait pas, il s’était dérobé le jour où ma mère avait elle-même décidé d’arrêter l’horloge. Ce ne pouvait être qu’avril, car lorsque je fus libérée de la cave où l’on m’enferma dans le noir, (vous comprenez pourquoi la lumière est constamment allumée dès que la pénombre s’invite chez moi), je me rappelle avoir découvert des œufs décorés, que l’on nous invita à récolter ; parsemés dans ce qui ressemblait à une espèce de jardin, un bout d’espace vert perdu dans ce lieu glauque. Ce fut le seul moment où l’on nous offrit des sucreries : aucun risque à « d’enfer » d’avoir les dents cariées !

On m’a injustement puni : j’avais refusé de boire mon café au lait sans sucre ! Cet entêtement me valut, un aller in petto à la cave ! Poussée par des mains adultes, j’entrai et m’assis sur les marches grises de béton. Je posai ma tête sur mes genoux. Je fermai les yeux pour être dans mon obscurité à moi, pas celle qu’ils m’avaient imposée. L’isolement total ; je n’entendais que mes sanglots. Nous étions seuls dans le noir avec le cheval de bois cassé que j’entraperçus lorsque généreusement, ils rouvrirent la porte de cette geôle. Je ne saurai jamais combien de temps je suis restée assise en attendant la lumière. Je me demande aussi, ce qu’est devenu ce cheval de bois ? L’ont-ils réparé ? En ce qui me concerne je ne suis toujours pas réparée ; ce n’est pas faute d’avoir consulté de multiples réparateurs de la tête et de l’affect. Depuis que je suis en âge de choisir, je ne bois plus de café au lait – sucré ou non.
Le second et dernier souvenir que j’ai de cet orphelinat : les poux ! Ça nous démangeait horriblement. Après la toilette, on passait nos cheveux au vinaigre avant de les enturbanner dans un linge blanc ; peut-être pour que ces lentes, ne supportant plus l’odeur, n’aillent pas élire domicile sur la tête des voisins qui en auraient été exemptés ? C’est tout ce que j’ai retenu de cette maison de transition.
Six mois après notre arrivée, vint le grand jour où nous allions passer du statut d’orphelins, à celui d’enfants normaux, jouissant d’une vraie famille. En effet, les autorités de l’époque, après avoir enquêté sur la santé mentale de mon père et avoir établi qu’il n’avait pas tué ma mère, le sommèrent (je pèse mes mots) de se « trouver » une femme qui serait apte à nous élever. Eh oui, un travailleur immigré ne pouvait aller « à la mine » et s’occuper de quatre enfants en bas âge (de 2 ans½ à 5 ans ½). Ce gouvernement (très psychologue, somme toute) lui imposa un délai de six mois pour « refaire sa vie » ! Vous pourriez, vous, tombez amoureux sur commande, en si peu de temps ? Ah pardon, je me trompe de sujet, il n’est pas question d’amour dans ce cas présent, il est question de « récupérer » ces enfants délaissés par la force des choses ! C’était la condition sine qua non ; six mois pour trouver chaussure à son pied, voire aux nôtres et pas un jour de plus, au risque de nous perdre définitivement pour nous laisser entre les « menottes » de « d’enfer ».
Le compte à rebours est enclenché. Un petit tour en Algérie pour rapatrier le corps de ma mère, procéder aux funérailles et en passant, trouver la femme de sa vie.
J’imagine mon père minuté par l’administration française, séparé de ses enfants en orphelinat, sans le sou, accablé. Comment peut-on avec cette pression, rester digne tout en gardant une certaine lucidité pour proposer à femme qui voudrait l’entendre, de l’épouser rapidement ? Dès son retour dans le village natal de feu ma mère, mon père annonça la chose brièvement ; il n’était jamais très loquace :
« Cherche femme, parlant français pour épouser veuf, lesté de quatre gosses en très bas âge, qui attendent en France. Frais de déracinement totalement pris en charge. Rebelles s’abstenir ! Veuillez présenter photo, pour le casting.
Comme une traînée de poudre l’annonce arriva aux oreilles de la famille de ma mère bis. C’est sur un échange de photos que mon père se maria pour la seconde fois, en transportant dans sa hotte, en guise de cadeau de mariage, quatre enfants très perturbés.

Ma mère adoptive ne fut pas prise au dépourvue quand la crise fut venue. On lui avait assez répété qu’il y avait quatre bambins à éduquer et que c’était le prix à payer pour une conditionnelle indépendance (que mon père ne lui accorda jamais), hors de son territoire natal. Au fond de moi, je la plains encore. La connaissant, elle a dû croire qu’en changeant de pays, elle deviendrait l’épouse de celui qui, un jour, serait « quelqu’un » ; par cette future (mais toutefois improbable) notoriété, elle gagnerait la liberté de vivre sans voile, quittant ces dames « cachées »du Maghreb. Pour beaucoup de ces femmes vivant parmi les colons, la France était synonyme de d’opulence. Une fois installés en France, ils avaient après maintes démarches et enquêtes de « personnalité », l’immense privilège d’obtenir une carte nationale de ressortissant algérien, valable 10 ans, au cas où…

Nouveau départ

Mon père – toujours très ponctuel, à la limite de l’obsession – respecta le délai des 180 jours imposé et se soumettait sans broncher aux lois ou desiderata des institutions françaises. Remettre en question l’autorité d’un pays qui lui concédait une vie d’exploité était impensable, quelle que soit l’ineptie dictée.
« Satisfait » de ne pas avoir failli, c’est bras dessus, bras dessous que mon père et sa nouvelle compagne (après un long et pénible voyage) débarquèrent à Marseille. Ils devaient ensuite sauter dans un train, un métro puis un autobus pour enfin atteindre la banlieue parisienne. Le temps de déposer au 9ème étage leurs frêles valises et d’exécuter un rapide tour du propriétaire, c’est sans traînailler qu’ils nous rejoignirent. Lui avait-il déjà montré le lieu du drame ? Lui avait-il brièvement parlé de nous et de ce qu’il attendait, voire exigeait d’elle ?
Avec du recul, j’aurais aimé être dans la tête de celle qui allait faire office de mère remplaçante avec un contrat à durée indéterminée. Je me demande si elle a ressenti avec horreur cette nouvelle fonction, en découvrant quatre enfants enturbannés descendant les escaliers de « d’enfer » ? J’avoue qu’en pareille situation, je me serais sauvée…

Une fois les présentations faites et pour ne pas nous perturber plus que nous ne l’étions déjà, mon père n’a rien trouvé de mieux que de nous dire : « Voici votre mère, c’est elle. » J’écarquillais les yeux en contemplant cette « usurpatrice ». A mon avis il devait songer naïvement, que six mois de séparation nous avait nettoyé le cerveau ; à tort, il pensait que nous serions dupes et que nous ne nous apercevrions pas du subterfuge. En bref, il procédait à « un échange standard », mais bien entendu sans service après-vente, sans la possibilité de se faire dédommager, si le moindre vice de forme apparaissait. C’était notre mère, un point c’est tout ! Sauf que, ma mémoire me conduisait à refuser et à lâcher avec la véhémence qui me caractérise encore parfois, un : « T’es pas ma mère ! » La sentence ne se fit pas attendre. Elle me répondit du tac au tac : « Puisque je ne suis pas ta mère et bien tu vas rester là, à d’enfer ! » A ce moment, je sentis la fin du monde et revis cette cave dans laquelle ils n’hésiteraient pas à m’emprisonner, si je n’étais pas « sage ». Je lui ai répliqué : « Bon d’accord, tu es ma mère », en traînant sur chaque mot.

Après l’initiale visite de repérage et les formalités administratives, ils revinrent peu de temps après nous quérir, afin que nous quittions définitivement « d’enfer ». Sans afficher le moindre regret, nous voilà tous partis pour revenir à la case départ – c’est à dire dans notre suite de luxe où ce terrible balcon donnant sur le salon était toujours là ! Nous n’avions pas déménagé et je ne comprends toujours pas, qu’après ce terrible épisode, les services sociaux n’aient pas proposé à mes parents un autre logement. Nous étions tous condamnés à revivre virtuellement ce jour sans fin. Même ma mère adoptive vécut par procuration ce drame. Ce qui me semble incroyable, c’est qu’aujourd’hui encore, elle en parle comme si elle avait assisté à la scène. La mémoire des murs mais surtout des commérages est plus forte que tout ! Les jours passant, le lavage de cerveau avait dû parfaitement opérer, car ensuite je ne me souviens plus de rien. Une amnésie collégiale nous contamina tous ! Nous vivions ensemble sans la moindre trace de celle qui nous avait fait ses adieux prématurément. Pour que la « lobotomie » effectuée sur nos quatre petites cervelles fonctionne parfaitement, mon père ajouta une petite touche personnelle. Il avait eu la brillante idée et l’extrême délicatesse de découper toutes les photos où ma mère apparaissait… Grâce à lui et jusqu’à présent, je suis incapable de mémoriser le visage ou la silhouette de ma mère et par conséquent je ne rêve jamais d’elle.

Comme convenu, nous appelions tous maman celle qui était bien vivante, habitant avec nous sous le même toit, comme une famille lambda. Mais un grain de sable vint enrayer cette machination orchestrée par notre père en connivence avec notre mère bis. Je devais avoir environ 6 ans, dans la cour d’école où je débattais certainement d’un sujet très sérieux, un petit camarade me lança à la figure : « Toi t’as pas d’mère, elle est morte la tienne ! » Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire ; je pensais : « Mais il est fou, ma maman est à la maison ! » L’amnésie m’habitait encore, mais plus pour longtemps. La cloche sonna, je quittais la classe en cavalant, pour rentrer déjeuner. J’ai lâché le morceau tout en mangeant un œuf dur que nous partagions à quatre ; nous étions en pleine récession : « Tu sais maman, il y a un garçon à l‘école qui m’a dit que tu étais morte. » Alors, je vis des larmes couler sur le visage de celle qui se donnait tant de mal pour nous faire oublier que nous n’étions pas sa progéniture. Celle qui nous faisait croire au déjeuner, qu’elle n’avait pas faim, lorsqu’on nous lui posions la question : « Pourquoi tu ne manges pas ? » Alors que je la surprenais debout dans un recoin de la cuisine, à essuyer la poêle avec un bout de pain. Pourquoi pleurait-elle ? Elle était pourtant bien en vie ! Je me souviens très bien avoir été envahie par un immense sentiment de tristesse mêlé de confusion. Depuis que je suis en âge de réfléchir, il m’est insupportable de voir quelqu’un pleurer, de tristesse ou d’émotion.

La fête des mères approchait et je chuchotais à ma voisine de classe que j’aimerais bien offrir un cadeau à la maîtresse que je trouvais si belle et si gentille, qui de surcroît, était enceinte. Elle me rétorqua : « Mais c’est pas ta mère ! » accompagné d’un haussement d’épaules. Je la regardais, stupéfaite, interloquée par cette révélation, je pensais : « Ah bon, on n’offre pas un cadeau à la mère qu’on veut ? » Le puzzle de la reconstitution de ma mère commençait à prendre forme. Un jour où nous n’avions pas classe, profitant de l’absence de mes parents, je m’introduisis subrepticement dans leur chambre pour subtiliser le livret de famille rangé dans un tiroir de la table de nuit ; accroupie parterre, prête à me cacher sous le lit si l’on entrait, je pus lire que ma mère était bien décédée, un soir d’automne. C’était donc ça ; ils avaient donc raison. J’avais une mère de substitution. Notre prime enfance fut placée sous le signe du mensonge, ascendant imposture.

Malgré cette terrible désillusion, la vie se déroulait bon an mal an. La DDASS était bien loin derrière nous, mais régulièrement je pensais que nous serions tous contraints d’y retourner. Mon père était harassé par un travail épuisant, largement rétribué au SMIC ; six bouches à nourrir, une septième qui se profilait, le marteau piqueur qui résonnait dans sa tête même après le boulot, l’âme de ma mère qui virevoltait dans notre suite ; c’en était trop ! Une bonne bouteille de Gévéor et « la fête au village » pouvait commencer. Les cris et les brutalités devenaient un rituel bien huilé.
Au Printemps 67, notre nouvelle petite sœur n’allait pas tarder à faire son apparition dans cette radieuse famille. Une fois de plus, j’entamais mon troisième voyage dans un nouveau centre d’accueil pour enfants délaissés sciemment ou non. Le sentiment d’abandon refaisait surface, mais cette fois pour un court instant. Ouf, ce n’est pas à « d’enfer » ! Un immense parc bien vert me sautait aux yeux ; et pour la première fois je découvrais une balançoire. Tous, donnaient l’impression de bien s’amuser et de jouer pour de vrai. Nous étions bien traités par un personnel soucieux de notre bien-être. Les repas copieux et variés changeaient de nos habitudes faméliques. Mes sœurs et mon frère nous sentions vivre, même nous réincarner dans cette nouvelle maison de transition, nous accueillant le temps que ma mère adoptive agrandisse notre famille. Hélas ces « vacances » furent de trop courte durée à mon goût, car je me sentais heureuse et insouciante dans cette villégiature.

De retour dans notre HLM, la vie suivait son cours. L’école était un lieu paradisiaque à mes yeux. Pourtant, je ne cessais d’avoir peur. Dans mon lit, je me balançais avec frénésie de gauche à droite contre le mur pour trouver le sommeil. Epuisée par cette gymnastique, je finissais par m’endormir. Mes nuits étaient peuplées d’êtres maléfiques que je n’arrivais jamais à fuir ; ils venaient régulièrement me rendre visite et s’installaient dans mes incessants cauchemars. Même éveillée, je les sentais prêts à me faire du mal. De toutes mes forces j’essayais de me sauver ; mais ils me retenaient et je n’accédais jamais à temps aux toilettes. Je faisais pipi au lit, malgré un âge « avancé ». Ma hantise chaque matin était de découvrir mes draps à nouveau trempés. J’avais beau redoubler d’imagination pour cacher mon crime, ma mère bis découvrait toujours mes manigances. Chez nous ce n’étaient pas des fessées, mais des coups, des vrais. Je pleurais avant même qu’il me donne une correction, sachant d’avance ce qui m’attendait si je réitérais mon acte. Mais la peur de traverser le salon la nuit pour accéder aux WC, était bien plus forte que la trace des lanières de cuir sur mon corps. Un « beau » matin, je fus tellement marquée d’hématomes, que ma mère bis, se penchant à mon niveau, me dit tout bas : « Si quelqu’un ou la maîtresse te demande, c’est quoi ces bleus sur tes bras, tu diras que tu es tombée dans l’escalier. » « D’accord, je ne dirai rien », dis-je en parlant tout bas comme elle, pour établir une complicité entre « femmes ». Comme tous les enfants dans ce cas-là, pour rien au monde je n’aurais trahi mes parents qui passeraient pour des bourreaux si je venais à dire la vérité. Pourtant je voulais hurler à la terre entière que je ne faisais pas exprès de faire pipi au lit ; que ces corrections étaient injustes et que j’avais honte chaque matin de ne pas être « propre » à mon âge. Que ce soit les rossées, le bout du nez frotté avec mes draps salis ou la menace de divulguer ma tare à tout le monde, rien n’empêchait mes récidives. J’avais un organe supplémentaire : La peur.

Heureusement après ces intermèdes difficiles et vexants à vivre, l’école m’attendait ; endroit de délice qui arrivait, le temps des cours, à me faire oublier les démons incarnés et virtuels qui vivaient sous le même toit. De plus, mon frère qui avait redoublé se retrouvait dans la même classe que moi et cela suffisait à mon bonheur. Jamais je n’ai rencontré un garçon qui me faisait autant rire que lui ; nous faisions presque tout ensemble, mettant en commun notre lot de sottises. Pendant la récréation, nous nous distinguions des autres élèves car retenus par une femme pédopsychiatre pour être « inspectés ». Elle posait des questions, nous scrutait attentivement, nous demandant de faire des dessins, pour manifestement, en tirer des conclusions sur notre psychisme. Puisque nous étions privés de récréation, dès qu’elle avait le dos tourné, nous nous transformions en deux petits diables chahuteurs rattrapant notre temps de loisir volé. Pourquoi étions nous pris en otage ? Je crois que pendant l’un de nos entretiens psychologiques, il me semble avoir interrogé mon frère, sur notre état de santé mental : « Tu crois qu’on est fous ? Sinon on serait en train de jouer comme les autres, non ? » Il est 16h, la sonnerie de l’école est stridente pour mes oreilles délicates, elle me rappelle chaque fois qu’il faut réintégrer la maison. Pendant très longtemps, les goûters n’étaient pas une habitude chez nous donc nous n’avions aucune raison de quitter l’école en courant. Rappliquer, poser les cartables et se dévêtir illico presto pour enfiler nos pyjamas à 16h30 ; la nuit arrivait très tôt, même en été… Se mettre en pyjama à peine sorti de l’ascenseur, c’était mon uniforme de prisonnière ! J’ai adoré toutes les semaines qui commençaient le lundi à 8h30 ; j’ai détesté tous les week-ends qui débutaient le vendredi soir. Pour mon père, ce devait être le contraire, les vendredi et le samedi étaient ses jours de récréation, pas les nôtres, encore moins ceux de ma mère bis qui infatigablement – après nous avoir fait dîner – faisait le pied de grue devant la fenêtre de la cuisine. Elle guettait l’arrivée de mon père qui, pendant ce temps, écumait les bars. Au vue de sa démarche (plus ou moins titubante), elle savait ce qui l’attendait ! Comme une « bonne épouse », à peine l’avait-elle aperçu qu’elle se mettait à réchauffer son plat du soir. En un quart de seconde, tout était installé ; assiette, couverts, serviette, poivrière, salière sans oublier le Gévéor, qu’elle posait à contrecœur sur la table. Un aphorisme ouvrait constamment le bal : « C’est trop salé ! Tu l’as fait exprès ! » D’un bond il se levait après avoir vociféré que son palais gustatif avait été malmené – la danse du balai alors s’amorçait. Des bruits sourds, des cris, puis un corps qui tombe lourdement sur le parquet vitrifié. A notre tour, nous nous levions tous d’un bond de nos lits, les yeux à peine ouverts pour certains d’entre nous – pas les miens, je souffrais depuis longtemps d’insomnie et comme ma mère bis, je guettais d’une oreille attentive le moindre signe qui m’annoncerait le début des hostilités. Nous venions perpétuellement à son secours sans craindre que les coups ne se retournent sur nos corps d’enfants. En chœur et sans mélodie nous suppliions mon père de la lâcher : « Arrête papa, elle a rien fait, arrête. » Nous lui saisissions un pan de vêtement ; un les jambes du pantalon, l’autre les manches, le bas de chemise, mais il avait une force herculéenne. Travailler sur les chantiers ça vous forge un homme ! Une fois repu, il partait se coucher et j’entendais de lourds sanglots et des râles qui glacent encore ma mémoire ; en arabe elle implorait sa mère : « Ah yi ma, qu’est-ce que j’ai fait, pour mériter ça ? Est-ce ça ma vie ? » Nous la consolions comme nous le pouvions, mais elle nous demandait de retourner nous coucher. Comment arrivait-elle après les bastonnades et l’humiliation à dormir auprès de son bourreau ? La pauvre n’avait pas le choix, il lui était interdit de faire chambre à part, ce qui reviendrait à l’accuser. Que cherchait-il en la cognant, que voulait-il de plus ? Elle élevait ses enfants à lui ! Elle se levait tôt pour nous préparer nos petits déjeuners et sa gamelle pour le chantier, alors qu’elle se privait de manger, même enceinte ! Penchée au-dessus de la baignoire sabot, elle lavait à la main sur une planche à linge, les vêtements de toute la famille, sans compter tous les draps et serviettes ! Elle reprisait le moindre petit trou… Elle nous aidait tant bien que mal dans nos devoirs, alors qu’elle savait à peine lire et écrire ! Il ne craignait donc pas que sa seconde femme mette fin à ses jours, elle aussi ?
Nous n’avions vraiment rien à envier à nos camarades de classe qui eux, avaient le droit de regarder à la télé des films d’actions ; nos week-ends étaient bien plus mouvementés avec toujours un vrai suspens. La récréation barbare prenait fin le dimanche ; c’était le repos du Seigneur donc celui de notre famille. Plus rares étaient les violences ; non pas que mon père soit passé d’obédience musulmane à chrétienne, loin de là, mais son travail d’esclave avait une importance capitale ! Le lundi il devait donc être en forme pour affronter un dur labeur hebdomadaire. Malgré les apparences, il voulait s’en sortir pour épargner à ses enfants un avenir aussi funeste que le sien. Son désir de notoriété avait dû en prendre un sacré coup et c’était nous, qui faisions les frais d’un rêve inassouvi.

La famille au complet

En décembre 70, une huitième bouche (qui nous piquerait certainement une part de nos repas frugaux) pointa le bout de son nez. En définitive, ça nous arrangeait car nous savions que le foyer à la campagne allait nous recueillir une fois de plus, le temps que la famille soit au complet Je n’ai plus ressenti comme un sentiment d’abandon cet ultime voyage dans cette maison intermédiaire ; bien au contraire, c’était une réelle délivrance à l’abri des hurlements et de l’angoisse.
Néanmoins ma mère bis n’avait jamais voulu de bambins mais s’était inclinée en acceptant tant bien que mal ses deux grossesses. Il était là le vice de forme ; elle n’avait aucun instinct maternel ! Elle remplissait son devoir « d’éducatrice », mais jamais nous ne recevions d’amour, sous aucune forme. Pas de preuves de tendresse, encore moins de consolations. Je crois que mon père non plus ne désirait plus d’autres marmots mais refusait que les autres croient qu’il s’était remarié dans l’unique but que sa nouvelle épouse tienne le rôle de bonne à tout faire, cantonnée à élever la marmaille d’une autre. Lui faire deux enfants revenait à l’honorer en tant que femme à part entière. Les médisances allaient si bon train qu’il voulait en esquiver une de plus.
Après l’arrivée de ma dernière sœur, nous réintégrâmes notre HLM, avec tout ce qu’il renfermait de méprisable. Et la vie reprenait son cours tumultueux ; nous grandissions tous avec cette peur implacable du week-end. N’allez surtout pas croire qu’il ne se passait rien dans la semaine, mais c’était moins habituel. Heureusement d’ailleurs pour nos voisins que nous appelions systématiquement à la rescousse, quand nous ne pouvions venir à bout de notre père. Les voisins, c’étaient notre garantie pour ne pas retourner à « d’enfer », au cas où une suprême dispute tournerait à nouveau au drame. Notre voisinage ne tenait pas que le rôle de garde du corps de ma mère bis ; il officiait également en tant que père Noël, nous offrant de temps à autre des jouets de seconde main. Je leur dois aussi mes premières lectures et quelques vêtements pas encore démodés. Je vous bénis cher voisinage, vous m’avez parfois épargné les tenues ridicules que nous apportaient environ deux fois par an les assistantes sociales. Au début, j’étais ravie de les voir débarquer à la maison, chargées de vêtements neufs ; mais quelle déconvenue quand je m’apercevais que d’autres écoliers portaient les mêmes ! D’un coup d’œil furtif, je déshabillais du regard tous ceux qui ne pouvaient dissimuler leur pauvreté. C’était le point de repère pour identifier les « castes », que je voulais fuir à tout prix ; je m’acoquinais toujours avec ceux qui n’avaient pas de signes extérieurs d’indigence. Je regrette de n’avoir pas connu ces établissements scolaires qui imposaient à tous, des uniformes ; cela m’aurait évité d’expérimenter trop tôt l’injustice sociale.

Que de larmes ai-je versé dans la cage d’escalier, contrainte de porter ces accoutrements ; cela faisait partie des humiliations à vivre au quotidien. Je préférais et de loin, les nippes que ma mère bis récupérait dans le local des poubelles, qu’elle prenait soin de raccommoder et de laver. Cette « récup », avait au moins le mérite de n’être pas portée par d’autres au même moment. Tout, plutôt que de ressembler à tous ces pauvres ! Dans notre suite de luxe, nous avions deux chambres pour nous chamailler, voire nous arracher nos longs cheveux. Dans ces moments de pugilats, notre mère bis ne manquait pas l’occasion de nous dire que l’on ressemblait bien à notre famille et à notre vraie mère ; nous étions traités de furies et de sorcières, ce qui me blessait profondément. « Non, tu mens, je suis sûre, que ma maman était gentille, tu n’as pas le droit de te moquer d’elle », aurais-je voulu crier. Tous ces cris sourds, que je ne pouvais expulser, m’étouffaient. « Reviens maman, dis-leur toi que ce n’est pas vrai, que tu n’étais pas méchante. »

Un fameux jour, mes parents eurent l’idée d’accorder à mon frère et moi le droit de dormir ensemble avec un lit chacun. Un palace à mes yeux, une chambre entière avec balcon et deux lits rien que pour nous deux ! Je plaignais mes quatre sœurs qui se partageaient deux lits pour trois dans une même chambre et une autre qui dormait sur le canapé convertible du salon, jamais déplié, sauf invasion inopinée d’une famille éloignée. J’attendais avec une grande impatience le moment où nous serions enfin seuls pour aller nous coucher, car je savais qu’il me ferait oublier mes peines de la journée en me faisant mourir de rire par ses pitreries et ses histoires à dormir debout. Il avait un incontestable talent de conteur comique. J’aurais rêvé d’avoir ne serait-ce qu’un dixième de son humour décapant. Les plus beaux souvenirs de mon enfance et mes plus grands éclats de rire, je les lui dois. A tel point qu’un jour, lors d’une incursion familiale, nous dûmes dormir chacun sur des lits de fortune, disséminés un peu partout dans chaque pièce. J’étais donc momentanément séparée de lui. Mon subconscient ne l’ayant pas supporté, en vraie somnambule, je dormis toute la nuit sur son dos. Au petit matin ma mère bis me réveilla en me soulevant et demanda ce que je pouvais bien faire là ? Ce qui réveilla à son tour mon frangin qui comprit enfin pourquoi la couverture lui paraissait si lourde. Il arrivait parfois, qu’un membre de la famille, pour me taquiner, me demande : « Avec qui tu veux te marier quand tu seras grande ? » « Avec mon frère ! » Pendant toute mon enfance, mon frère fut l’être à qui je vouais un amour inconditionnel. Après une pneumopathie, une opération des végétations je retournais à l’hôpital pour une hernie ombilicale : on va enfin prendre soin de moi et mon papa aura peut-être un peu d’affection et même de pitié à mon égard… Enfin c’est que j’espérais dans les abysses de mon être. Mais une hernie risquait de ne pas faire grand effet ! Je rêvais d’attraper une tumeur, ce pouvait être le passeport pour pénétrer le cœur de mon père. Quel leurre ! Il n’avait d’yeux que pour son aînée ; tout ce que j’ai gagné c’est un cancer à l’âme ; invisible pour les insensibles, mais non moins douloureux. Mes parents qui ne comprenaient pas pourquoi cette boule au nombril nécessitait une intervention chirurgicale demandèrent au médecin comment j’avais pu contracter « cette maladie » . La réponse fut on ne peut plus simple : « Elle doit certainement porter des choses trop lourdes, pour son âge. » En effet. Après ou avant nos devoirs, nous avions la responsabilité d’entretenir chaque recoin de notre joli H.L.M. En revanche, les samedis et dimanches ; c’était opération nettoyage. Deux de mes sœurs et moi étions mandatées pour cette mission. Mon frère en était exempté : c’était l’homme ! Le garçon, c’est sacré chez les Arabes ; très tôt on le persuada qu’il aurait plus tard une personne à disposition qu’il pourrait asservir à souhait. Mes deux autres sœurs nées de ma mère bis étaient elles aussi dégagées de cette obligation. Au départ, parce que trop jeunes ; ultérieurement, c’était pour créer un sentiment de jalousie et nous diviser. Ce grand seau vert, rempli d’eau et de lessive reflue parfois insidieusement dans ma mémoire ; ce seau, qui pour mes dix ans me paraissait effroyablement pesant.