Patricia, agent des gares

Le portrait d’une agent des gares.


Mise en route matinale

La première sonnerie réveille Patricia d’un sommeil entier, sans rêves. Elle réagit immédiatement aux signaux sonores en se redressant. Aucune hésitation. Quelques secondes de plus et elle risque de se rendormir. Pas besoin de deux réveils. La lumière artificielle de la nuit filtre à travers les rideaux de tulle blanc. Le clic-clac n’a jamais été ouvert en position couchage. Elle dort sous un amas de couvertures informes dont un dessus de lit bariolé à la mode dans les années 80, fait de petits carrés de laine tricoté main. Elle cherche ses lunettes qu’elle a laissées la veille sur le dossier du canapé entre les petites peluches plaquées au mur au dessus d’elle, sentinelles de ses nuits solitaires : un nounours, deux chiens, un lapin rose, trois poupées. Il est 2h30. Elle se sert de la télécommande pour mettre en route le tuner branché sur une radio musicale. En fond sonore. Elle prend son temps, n’a toujours pas mis les pieds par terre, baille. La veille elle était en repos, elle s’est donc couchée un peu tard, piégée par une émission de télé-réalité. Elle va le payer au travail.

Elle se lève tous les jours très tôt pour pouvoir prendre le bus de 4h06. Une heure et demie pour se préparer quand on ne prête aucune attention à son image, c’est beaucoup. Elle n’est pas coquette – c’est le moins que l’on puisse dire. Aujourd’hui elle va quand même prendre un douche. Se laver les cheveux, non, car ils ne sont pas sales, pense t-elle en se contentant de les attacher à l’arrière de la tête. Question vestimentaire, le choix est vite fait puisqu’elle enfile la tenue RATP. Avant tout ça, elle chauffe de l’eau au micro-onde et se prépare un café soluble, deux pastilles d’aspartam et quelques biscuits au chocolat. Une fois qu’elle est prête, il lui reste suffisamment de temps pour faire un ou deux exercices d’italien.
Rue du Faubourg-du-Temple, elle patiente dans la vive fraîcheur de la nuit. Il est 4h et elle attend le passage du noctilien, qui la conduira à son travail. Pas un chat, elle est seule. Elle pourrait prendre celui de 4h30 mais elle craint d’être un peu juste et surtout elle ne souhaite pas qu’un retard soit prétexte à reproches de la part de sa supérieure hiérarchique. C’est sa manière d’être depuis toujours. Exemplaire.
Le bus est à l’heure, 4h06. Il est encore plus vide que d’habitude. Quelques têtes endormies au fond, un vieux clochard entouré de ses multiples sacs passe la nuit au chaud. Elle s’assied, quand c’est possible, toujours à la même place, sur le siège solo proche de la porte centrale, dans le sens de la marche, sans vis-à-vis, sans personne à côté d’elle. Coup de chance, il est libre. Place de la République. Rue Turbigo, rue Beaubourg. Le bus se charge de quelques noctambules bruyants qui rentrent ou se rendent vers un nouveau spot festif dans le quartier du Marais.
Elle descend du bus au pied du centre Georges Pompidou, remonte la rue Rambuteau. Elle marche voûtée la tête penchée en avant, les yeux fixés au sol, d’une démarche lourde que contredisent de petits pas masquant une légère claudication à peine perceptible. Elle est très concentrée à compenser ce déséquilibre par une attention et des efforts constants. Les bras, l’un replié sur l’épaule où la main agrippe l’anse de sa besace noire, l’autre, mouvant, tendu le long du corps, semblent ramer dans un courant puissant contre lequel il faut lutter. De dos, sa silhouette sombre, tangue. Elle ressemble à une embarcation, non pas à une frêle barque, mais à un chalutier massif qui traîne avec peine un lourd chalut. L’arrondi de sa tête sous ses cheveux émerge parfois au-dessus de la ligne des épaules comme la passerelle du bateau sur le crêt de la vague. Pour parfaire le tableau, deux pigeons, figurants peu doués, ayant bien du mal à se faire passer pour des oiseaux marins, roucoulent et picorent sur le pavé les restes de frites éparpillées.

Rue Pierre Lescot, point d’entrée de la gare RER de Châtelet-Les-Halles. Le forum est en pleine mutation architecturale, des palissades partout entourent sa périphérie. Entre deux murs de tôle vivement colorée, elle s’arrête en haut de l’escalier mécanique immobile qui descend d’un seul tenant au niveau -3. Trop dangereuses, les arrêtes dentelées et coupantes, en cas de chute, des hautes marches d’acier. L’embarcation se fait sous-marin, elle plonge sous la surface dans les profondeurs obscures du Forum des Halles en descendant les escaliers fixes jusqu’à la double grille imposante qui ferme l’accès RATP. Elle passe par une porte latérale qui s’ouvre dans le mur à gauche sur un couloir puant le grésil, désinfectant censé masquer des odeurs plus nauséabondes encore d’urine et de poisson pourri. Elle traverse en apnée. Enfin elle est dans la salle d’échanges du RER, chez elle. Les locaux professionnels la mettent à l’abri des courants d’air. Elle accède au centre de surveillance, point stratégique du vaisseau amiral de la gare souterraine, au bout d’un long couloir lumineux que jalonnent différents bureaux. Du hublot, longue vitre sans tain en forme de quenelle allongée, elle voit Freddy le pompier marcher entre les boutiques fermées, achever sa dernière tournée d’inspection. Tout est vétuste, les équipements de surveillance, les vieux écrans vidéos éteints, borgnes, le tableau de contrôle optique, les télécommandes à boutons lumineux des escaliers mécaniques, le dispositif de sonorisation. On s’attendrait presque à trouver dans ce Nautilus échoué, une barre en laiton oxydé et des cartes marines. Pour l’heure, elle est le seul membre d’un équipage fantôme.
Trente minutes d’avance. Les collègues, motorisés, arriveront plus tard vers 5h. En attendant, elle consulte la feuille de service où sont répertoriés les effectifs du jour. Les noms lui indiquent que la plupart des agents sont des habitués. Pas forcément facile de travailler avec ceux qui ont leurs petites manies. Elle préfère les nouveaux entrants, plus souples. À l’intitulé BV 01, c’est elle, bureau de vente Place Carrée, entrée principale. Comme d’habitude, pas de surprise, et c’est bien comme ça.
Freddy, le pompier, l’invite à boire un café. Ils traversent la salle d’échanges vide jusqu’aux vestiaires à côté desquels sont disposés des distributeurs Selecta. 35 cts le café, ça ne va pas le ruiner. Son vestiaire, elle ne l’utilise jamais. Elle arrive en tenue, prête à l’emploi. Eh puis, elle n’a franchement pas envie que ces collègues la voient en sous-vêtements. Elle a suffisamment été victime de railleries sur Radio Tunnel.

De retour au centre de surveillance, elle y trouve ceux qui viennent tout juste d’arriver. Rituels de politesse. Le « Salut-bonjour-ça va ». Pas de bises, elle n’aime pas ça. Comme il faut être opérationnel avant le passage du premier RER à 5h19, Christiana, la responsable, envoie tout ce petit monde vérifier les appareils de contrôle, l’état de propreté de la gare, les quais, et répertorier toutes les dépêches à passer au centre technique. Elle les accompagne volontiers dans cette visite. Ce matin l’équipe est constituée de 10 agents, dont un agent de maîtrise, la responsable du centre de surveillance, une assistante et un chef de service. Les autres se répartissent entre l’acceuil/information et deux bureaux de vente.
Francelin, le chef de service, après avoir vérifié le grand coffre de la gare, distribue les deux enveloppes scellées des deux bureaux de vente. Dans l’enveloppe qui lui est destinée, la clef du local et la double clé du casier/fond de roulement sont emmêlées. Elle préfère, même si c’est encore un peu tôt, aller ouvrir la caisse sans attendre. La voilà à présent dans son bocal vitré. Vérification de l’argent laissé dans le petit coffre, rouleaux de pièces et billets de banque. Elle prépare ses documents comptables, administratifs, recharge son présentoir en plans divers puis déverrouille son Terminal Point de Vente avec sa carte de service. Tout ceci lui aura pris moins de 20 minutes. Elle est prête pour accueillir les usagers. Mais à 6h du matin, elle ne risque pas d’être bousculée. Confortablement assise sur son siège surélevé, elle tire de sa besace une petite boîte dans laquelle elle accumule la petite ferraille récupérée de sa manip (I.M.E indemnité de manipulation d’espèce sensée couvrir les erreurs de caisse) qui lui évite de piocher dans son fond de roulement et de casser des rouleaux de pièces de 1, 2 et 5 cts.

Agent des gares

Il est encore trop tôt pour les usagers. Et pour Patricia, c’est le calme qui précède la tempête. Dans moins de deux heures, l’espace désert du niveau moins 4 du Forum des Halles va se remplir d’une multitude de voyageurs. Seule une caisse est ouverte qu’elle occupe, assise sur un siège surélevé qu’elle fait pivoter. Ce poste, plusieurs années auparavant, je l’ai tenu, comme elle. C’est dans cette gare que nous nous sommes rencontrés la première fois. Patricia est agent des gares, le plus souvent elle travaille à la caisse, plus rarement intervient comme agent d’accueil et d’information. Au cœur de cette immense gare, le travail ne manque pas. Elle porte la tenue réglementaire estampillée du logo de l’entreprise. C’est qu’on ne rigole pas avec les nouveaux standards d’accueil. La visite inopinée du voyageur mystère qui viendra se fondre dans la masse anonyme des clients pour évaluer l’agent, sans que ce dernier en soit informé, participe de la mise en place par la RATP d’une politique de contrôle de ses opérateurs. Dans le langage managérial, les agents sont devenus des opérateurs. Pas de vêtements civils sur les sièges, pas d’affiches au mur, un bureau de vente bien rangé, pas de nourriture, pas de téléphone, pas de personne étrangère au service, tenue exigée, disponibilité immédiate, etc. Patricia s’en moque. Elle n’a jamais changé sa manière de travailler, car ce qu’elle fait, elle le fait bien. La caisse, la vente, c’est son affaire et elle aime son travail. Derrière l’épaisse vitre Sécurit, elle tient le premier rôle de son petit théâtre.

En femme tronc, elle prend le temps, pour chaque client, de lui adresser plus qu’un bonjour automatique. Ce qu’elle apprécie par-dessus tout, ce sont les personnes qui cherchent une information. Elle ne rate jamais alors une occasion d’étaler sa culture et ses connaissances à ceux qui demandent un renseignement sur le quartier des Halles ou sur le trajet à suivre pour se rendre dans un des nombreux musées de la capitale.
En ce premier jour du mois, vers 9h, les clients nombreux font déjà la queue pour recharger leur passe Navigo ou acheter un billet. Jusqu’à la fin du service, elle n’aura guère le temps de papoter avec eux. La concentration est intense. Les transactions se suivent à une allure soutenue. La moindre erreur de caisse lui sera débitée ou créditée à la réception de bulletin de rectification. Heureusement, la démonétisation des moyens de paiement simplifie l’échange de monnaie et réduit les risques d’erreur de caisse. La file d’attente des voyageurs devant le guichet se renouvelle constamment malgré les nombreux automates alignés le long du mur. Aux alentours de 10h, pause de 20 minutes. Un collègue, détaché du groupe des agents d’accueil, vient la remplacer. Le temps de manger un fruit, pause pipi et c’est reparti jusqu’à 12h.

Patricia – depuis qu’elle travaille dans cette gare du tronçon central, entre Nation et Étoile sur le RER A – n’a bénéficié d’aucune promotion, d’aucune formation interne, contrairement à la plupart de ces collègues qui ont été proposés pour exercer d’autres responsabilités plus valorisantes. Concernant son avancement, pas d’automaticité pour elle, elle passe systématiquement au taquet, c’est-à-dire à un moment où la commission de classement ne peut plus la retarder davantage. Alors que certains sont déjà au maximum des possibilités de promotions offertes, son statut dans l’entreprise n’a guère évolué. Toujours agent de base et logée à la même enseigne que les nouveaux entrants. Comment expliquer alors cette relégation ? Il faudrait poser la question à tous ses petits chefs, chargés de l’entretien d’appréciation professionnelle annuel (EAP), qui se sont succédés au cours des deux décennies. Sans aller jusque-là, j’ai ma petite idée sur la question.
Patricia ne se conforme pas à l’idée que l’entreprise attend d’elle. Son comportement face à la hiérarchie de proximité, son allure négligée, son franc-parler, sa stratégie de mépris mise en place pour dépasser les quolibets, le rejet par certains de ses collègues l’ont disqualifiée au cours du temps. Car Patricia est le vilain petit canard du conte de notre enfance, qui peine, malgré de gros efforts, à trouver sa place parmi ceux qui la jugent avec au minimum de la condescendance et le plus souvent avec mépris. Moi-même, au début, n’ai pas été exempt d’une certaine froideur à son égard nourrie par une tendance à m’arrêter aux premières impressions.

Silhouette

Patricia a une petite cinquantaine, porte des lunettes, les cheveux mi-longs châtain clair teintés de gris. Un problème orthopédique doublé d’une insuffisance auditive (elle est appareillée aux deux oreilles) l’oblige à rechercher en permanence un équilibre. Une démarche malaisée, les deux pieds comme les lames d’un chasse-neige, l’empêche de faire de longues marches à pied ou d’effectuer certaines tâches dans son travail. Elle ne peut pas, par exemple, accompagner des personnes en fauteuil roulant sur les quais et les aider à monter dans les trains à l’aide de la lourde passerelle métallique amovible. Mais elle est d’une solidité à toute épreuve, je ne l’ai jamais vue malade ou en arrêt maladie. Plutôt peu douillette, elle ne s’écoute peu et a tendance à l’imprudence. Une de ses collègues me raconte « Une nuit en rentrant chez elle, en traversant la rue, elle s’est fait renverser par une voiture. Refusant l’aide du conducteur, elle s’est sauvée comme un petit chat. Le lendemain, elle est venue travailler, ses lunettes rafistolées avec du ruban adhésif, une dent de devant cassée et des bleus. Elle n’a même pas rempli de déclaration d’accident de travail. »

Elle reconnaît elle-même qu’elle ne s’est pas rendue dans un salon de coiffure depuis 20 ans. Ses cheveux sont rarement propres, mais « maintenant – dit-elle - je les attache derrière la tête quand ils sont sales. » Une collègue attentionnée venait auparavant chez Patricia lui couper les cheveux dans son petit appartement. Elle préfère les lui couper dorénavant sur leur lieu de travail commun en service nuit au cours de leurs pauses quand l’activité en gare se relâche. En imaginant ces séances de coiffage sur le pouce, je repense à la volonté de Lucia Iraci, fondatrice de l’association « Joséphine pour la beauté des femmes » qui a ouvert des salons de beauté sociaux et associatifs à Paris et à Tours ( http://www.josephinebeaute.fr/ ) pour « réconcilier les femmes démunies avec leur image et leur redonner le plaisir de prendre soin d’elles car pour la relation aux autres, l’estime de soi est indispensable ». Employée au salaire décent, célibataire et sans enfants, Patricia n’a pas de problèmes d’argent. Si l’aspect économique ne rentre pas en ligne de compte, pour Patricia, une haute estime de soi et un rapport positif au corps font défaut. Elle n’achète pratiquement jamais de vêtements ou de chaussures. Je la vois depuis toujours traîner avec sa vieille veste informe qu’elle « adore ». La négligence vestimentaire ajoutée à une certaine désinvolture vis-à-vis de l’hygiène corporelle dont elle fait preuve parfois contribuent à la rendre indésirable aux autres qui lui renvoient souvent sarcasmes, rejet – rarement de la tiédeur. On se moque d’elle ou on a un peu honte d’être en sa présence.

Caverne d’Ali Baba

Un soir, quelques années auparavant et pour la première fois, je viens chez elle dans le 11e arrondissement, au sud du quartier de Belleville, la chercher pour aller manger au restaurant. Ayant à peine poussé la porte de son appartement qu’une odeur tout à la fois rance, acide et épaisse, suave comme un parfum de fleurs depuis longtemps décomposées associée à l’atmosphère confinée du studio de 40 m2 me saute au nez. Il faut bien l’avouer, je prends sur moi pour avancer, franchir deux mètres du petit couloir ouvrant sur la seule salle de séjour/cuisine/chambre à coucher de l’appartement. Un passage étroit, au milieu d’un amas hétéroclite de boîtes, paquets, sachets alimentaires, bouteilles d’eau, posés à même le sol, oblige à regarder où poser les pieds. Mais ce n’est rien à côté du bazar titanesque qui règne dans l’unique pièce. Aucun endroit de libre, pas un centimètre carré laissé vacant. Tout support sert à entassement, empilement, rangement : une table ronde, une étagère bibliothèque le long du mur, un meuble de télévision, un clic-clac en position canapé, une colonne, un petit meuble de cuisine, un réfrigérateur. Le sol est jonché également de livres empilés, de dvd en vrac sous pellicule plastique, des livres partout, des dossiers, des feuilles volantes, des babioles, des boîtes de chocolat, des jeux de société. Une question me vient à l’esprit en voyant ce désordre et cet amoncellement : où dort-elle ? Car nulle place pour ouvrir le canapé-lit. Se déplacer dans ce petit espace nécessite d’enjamber, contourner tout en tâchant d’éviter de faire tomber, renverser et casser. Un équilibre qui ne semble pas déranger mon hôte à l’aise dans le fourbi qu’elle a créé. La kitchenette est repoussante de saleté, un micro-ondes posé à côté de l’évier en aluminium, lui même envahi de petits récipients en verre, vides, une casserole, de la vaisselle en vrac, deux plaques électriques, une cafetière au pied du placard de rangement du bas, posée à même le sol sur un bout de moquette noire de crasse. Je n’ose pas jeter un œil dans la minuscule salle de bains/wc. Mes premières réactions face à cet intérieur asphyxiant sont à la hauteur de ma surprise. J’ai du mal à croire que Patricia puisse vivre dans de telles conditions. Et pourtant le spectacle est là, devant mes yeux.
– Je te fais un café ?
Après avoir déplacé quelques dossiers de la chaise à la table, et purgé celle-ci de paquets de gâteaux apéritifs et autres confiseries, elle y pose un mug, une petite cuillère et un pot de café soluble Nescafé sur un petit espace ainsi libéré. Je m’assieds sur la chaise, fasciné par ce spectacle dantesque. Un cafard sort de sous une pile de feuilles et de factures. D’un geste vif et sec, Patricia l’écrase et le fait glisser avec sa main sous la table, comme si de rien n’était, de manière complètement naturelle. À la voir faire, j’en déduis que le parasite n’est sûrement pas le seul à cohabiter ici. Plus rien ne m’étonne déjà, alors que je suis arrivé depuis moins de 10 minutes.
– Non, pas de sucre, merci !
Autour de moi, des romans, des albums de photographie, de peinture. Elle m’explique qu’elle achète ces livres qu’elle lira quand elle sera retraitée. Des livres en plusieurs exemplaires à offrir à ses amis, neveux et nièces, collègues qu’elle estime pour les « étrennes ». Tout est acheté longtemps à l’avance. Alors que nous sommes au mois de novembre, elle me montre déjà la boîte de chocolat enveloppée d’un papier cadeau qui m’est destinée à Noël à laquelle s’ajoutera un livre.
Concernant l’habitat, il y a un laisser-aller généralisé. Comment faire du ménage dans un tel capharnaüm ? Je ne vois pas de déchets alimentaires périssables oubliés. Si le périmètre de vie est restreint du fait du surencombrement, Patricia m’explique qu’il existe une certaine logique dans cette forme anarchique de rangement. Elle ne peut tout simplement pas se résoudre à jeter quoi que ce soit. Elle garde tout. Il nous faudra du temps à tous les deux, pour qu’elle me fasse des confidences sur son passé, sur son enfance et sa famille qui éclaireront d’un jour nouveau cette habitude de tout garder, d’acheter compulsivement ou de faire des provisions pour plusieurs mois de produits alimentaires industriels, mis en stock, thésaurisé, en attente, dans cette caverne d’Ali Baba. Son amie, qui l’emmène à l’hypermarché en voiture faire ses courses me confie : « Pour les courses, c’est un moment particulier ; tout le monde ne les fait pas pour trois mois, donc forcement c’est volumineux mais très amusant, on rigole bien. »

*

Le rendez-vous est pris. Nous nous retrouvons en queue de quai, sur la ligne D du RER, direction Orry La Ville pour une expédition dans le nord de la région parisienne, entre Goussainville et Louvres. Pour nous rendre plus exactement à la gare de Les Noues, pour une visite de la maison de son enfance, de son quartier où elle n’est pas retournée depuis le début des années 80.
Le quartier, dans une zone pavillonnaire tranquille, se situe sur une colline qui domine une cuvette verdoyante que fleurit le printemps et qu’illumine le soleil doux d’avril. Patricia hésite, « J’ai l’impression que je suis perdue. Ca a tellement changé ! Là, il y avait un terrain vague. » Des avions bruyants couvrent nos paroles, Roissy n’est pas loin. Finalement des rues en pente douce nous conduisent rue de Tournus. Mais devant le portique fermé du numéro 17, la maison où elle a vécu n’existe plus, « Ils ont tout démoli ». « C’était une vielle maison, sur un côté il y avait un poulailler, de l’autre un escalier qui menait à une chambre. La maison était plus au fond du jardin. Il n’y avait pas de garage, de toute façon on n’avait pas de voiture. » À la place, un haut pavillon au milieu d’un petit parc arboré. Au pied du portail fermé de l’entrée, devant un container gris à ordures, à même le sol, un grand kangourou en peluche marron et beige est abandonné. Un chien qu’on ne voit pas aboie. On ne reste pas de peur d’attirer l’attention.

Home sweet home

Pas d’émotion. Il ne faut pas compter sur la nostalgie. « Je m’en fous, ça ne me fait rien du tout. » La famille vivait là dans la petite maison achetée par la grand-mère maternelle à la fin de la guerre avec l’argent que l’état allemand a donné en réparation des dommages de guerre. Le grand-père a été déporté à Auschwitz. « On vivait dans deux pièces et on dormait tous les 5 dans la même chambre. Il n’y avait pas de toilettes. Juste un seau. Les toilettes étaient dans le jardin. Pour se laver, il y avait l’évier de la cuisine. Je n’aimais pas parce que mon père avait le visu sur moi, il me voyait. Je trouvais ça désagréable. Alors je ne me lavais pas. J’étais sale et personne ne s’occupait de moi. Mon lit était à côté de celui de mes parents, contre le mur qui était toujours humide. Quand je passais ma main sur le mur, il y avait de l’eau. C’est pour ça surement que j’ai attrapé mal aux jambes, j’ai dormi comme ça pendant 16 ans. » Patricia souhaite me montrer son école primaire. Tout en marchant, elle me raconte : « On gardait une chambre fermée à clé à l’étage pour ma grand-mère qui vivait à Paris et qu’elle n’utilisait pas. Quand j’ai eu 16 ans, à sa mort j’ai demandé à mon père la permission d’y coucher. À partir de ce moment là, j’amenais de l’eau dans une bassine et je me lavais. » Sur le chemin, elle me désigne la maison d’une copine d’enfance, Valérie. « J’ai été élevée dans un monde angoissant, je ne savais pas si le lendemain j’allais manger. Des fois je ne mangeais pas le midi. J’allais à l’école le ventre vide. En début de mois ça allait. Ma mère gérait mal l’argent. Quand il n’y avait plus d’argent, elle empruntait à des voisins. C’est pour ça qu’on avait mauvaise réputation dans le quartier. Personne ne rentrait chez moi, c’était interdit. C’était dégueulasse chez moi, en plus, il ne fallait pas le dire. J’avais des copines mais je n’allais jamais chez elles. » La maison comme territoire, derrière lequel on se barricade quand on redoute le quand-dira-t-on, lorsqu’on subit les commérages comme une forme déplaisante de contrôle social.
« J’ai gardé de mon enfance la peur du lendemain, mais ça m’a donné le désir de me battre, quoi qu’il arrive. C’est pour ça que je garde tout, que j’ai des sous sur mon compte qui font des petits, que j’achète de la nourriture pour plusieurs mois. C’est l’angoisse du lendemain. J’ai peur de manquer et il faut que j’aie tout sous la main, tout ce que je veux, à n’importe quelle heure. On ne sait jamais ce qui peut se passer. »
Nous sommes assis sur un banc devant l’école primaire Jean Jaurès. « J’ai toujours adoré l’école. J’aimais bien apprendre. J’étais malheureuse quand c’était les vacances scolaires, on n’avait rien le droit de faire chez moi. On n’est jamais parti en vacances, on n’avait pas les moyens. Mais tu sais, il y a pire dans la vie. Je n’étais pas à plaindre, j’avais un toit. Ça m’a appris à vivre comme disait mon père ! »
On a repris le chemin de la gare.

Vos billets s’il vous plaît !

Nous reprenons le train pour nous rendre dans la gare suivante, à Louvres où une correspondance en bus nous conduira à Marly-La-Ville et à la maison de retraite où réside sa mère. Nous sommes tous les deux en infraction. J’ai le même billet que le matin et n’ai pas racheté de supplément de parcours aux Noues comme j’aurais dû le faire. Patricia a un billet valable mais elle ne l’a pas validé. À Louvres, peu de personnes descendent du train. Nous nous engageons vers la sortie libre devant laquelle un couple, un homme et une femme habillés d’une tenue gris souris nous interpellent : « Contrôle des billets , s’il vous plaît ! » C’est la jeune femme qui contrôle.
Je lui tends mon ticket qu’elle examine, ne semble pas remarquer que je suis hors parcours, me le rend : « Merci monsieur ». Patricia panique, finit par trouver le sien, « Vous ne l’avez pas validé ! » Justifications, explications. L’agent de contrôle SNCF ne veut rien entendre. Je demande sa clémence en arguant que nous sommes presque collègues, que nous faisons le même métier ; Patricia lui montre sa carte de service RATP. Rien à faire, c’est un procès-verbal d’infraction qui sanctionne son étourderie volontaire. La question n’est pas de savoir si ce PV est justifié ou non. Je raconte cette anecdote pour montrer que dans la vie, c’est toujours Patricia qui trinque.
– Vous avez deux mois pour payer ou alors…
Le vernis craque, Patricia ne la laisse pas terminer, cassante et sèche :
– C’est bon, pas la peine d’insister, je connais !
Et puis nous prenons la sortie. Elle invoque l’injustice, le délit de faciès, la bêtise, en parfaite mauvaise foi. L’émotion est là, pas celle que j’attendais devant la maison ou devant l’école à évoquer son enfance sans amour. Je ne l’ai jamais vue pleurer, s’effondrer. Mais là, à cet instant, elle devient terrible, injuste, partiale. J’ai envie de la remercier pour cette bonne et saine colère froide qui tranche avec l’indifférence qui a précédé une heure auparavant.
Pour faire retomber son mécontentement nous nous attablons à la terrasse d’un bistrot-tabac-presse autour d’un bon sandwich et d’un café, puis deux cafés, la tempête, dans un verre d’eau, a du mal à s’apaiser.

Maison de retraite

Patricia est la seule à s’occuper de sa mère, par « devoir » comme elle dit. Ses deux frères ont abdiqué depuis longtemps, depuis qu’ils ont quitté la maison. Démission filiale masculine. Tout lui incombe, les problèmes administratifs avec la maison d’accueil, les visites. Fille courage courbe l’échine et s’acquitte vaillamment de sa tâche. De fait, depuis la mort de son père d’une crise cardiaque en 1988, Patricia gère le budget comme si sa mère avait été placée de manière consentante sous tutelle. Je suis très heureux de la rencontrer car tout ce que je connais de cette mère indifférente, je le tiens de Patricia. D’où mon désir de faire correspondre ou non l’idée que je me suis construit d’elle avec ce que j’allais découvrir. J’imaginais une femme bougon, au mauvais caractère, irascible, misanthrope.

Marly-La-Ville est un joli village d’Ile de France aux petites maisons que traverse une étroite rue sinueuse. C’est la campagne. Nous arrivons alors que le repas pris dans une vaste salle à manger n’est pas terminé. Nous attendons dans l’espace aménagé près de la double porte d’entrée. Patricia après quelques minutes se lève et s’approche des tables qui commencent à se libérer. Je la regarde à distance, toujours dissimulé par une rangée de plantes vertes qui me sépare des résidents. Un petit bout de femme s’approche doucement de sa fille en poussant un déambulateur. « Bonjour maman. » Bises. « Je suis venue avec quelqu’un ! » Je me lève enfin pour la saluer.
Elle possède des yeux bleus limpides derrière une paire de lunettes à monture métallique. En remarquant ce détail, je me retourne aussitôt vers Patricia pour noter que les siens sont bruns. Des lèvres fines, presque violettes, font ressortir le teint très clair de son visage entouré de beaux cheveux blancs soyeux. Après avoir trouvé à nous asseoir dans l’espace salon, et alors que Patricia est allée chercher des cafés à la machine, j’essaie de lui dire quelques mots. Elle est sourde. Je parle plus fort. À mes questions, elle répond le plus souvent après un temps d’hésitation ou de réflexion, en détachant chaque syllabe, lentement : « Je ne sais pas, je m’en rappelle plus. » Effectivement, la mémoire lui fait défaut. Elle se trompe sur son âge. Ce n’est pas grave. Elle se frotte avec la paume, de manière mécanique, le dos de sa main, comme une caresse qui effleure une peau translucide parsemée de petites taches roses. Puis elle change de main. Elle a un visage sympathique. Elle me fait penser à ma mère. La visite se passe bien. On partage une tarte que l’on a apportée, puis on sort faire quelques pas au soleil avant de trouver une chaise où se reposer. Je lui pose ma veste bien chaude sur les épaules pour qu’elle n’ait pas froid. Patricia lui parle peu. Elle a eu le temps de prendre rendez-vous avec un spécialiste pour un examen auditif. C’est vrai, sa mère en a bien besoin. La visite aura durée 2 heures environ, mais nous devons la laisser car le voyage de retour est assez long. Je surprends un geste de la vieille mère qui prend la main de sa fille pour y déposer un baiser. Attendrissant.
Je n’imaginais pas cette femme comme ça. Je suis heureusement surpris. Je les ai prises toutes les deux en photo, la mère devant sa fille, assises.

Portrait de famille

Devant l’arrêt de bus, je loue la bonhommie de cette mère qui semble si tranquille et paisible. « Ma mère est dans cette maison de retraite depuis 1 an environ. Elle a tout fait pour y venir. Avant, elle avait vécu dans un foyer logement pendant 17 ans, mais elle ne s’y plaisait pas. Ma mère adore qu’il y ait du monde autour d’elle, qu’on s’occupe d’elle. Elle ne parle pas, elle ne participe pas aux activités, mais elle aime bien être là-bas. Elle m’a fait les pires choses, ma mère. Pour qu’on la place ici, elle a provoqué un empoisonnement aux médicaments, il y a environ 2 ans, juste pour se faire virer de son ancien foyer. » Dans le bus, au retour : « On n’a rien à se dire toutes les deux, elle a cassé quelque chose en moi, elle m’a brisée. Je ne suis plus du tout sentimentale. Je fais les choses parce que je dois les faire. C’est comme d’aller au travail, je ne me demande pas si j’ai envie ou pas d’y aller, j’y vais. Pour ma mère c’est pareil. Je n’abandonne jamais les gens. »
« Ma mère et mon père sont des enfants de la guerre. Ma grand-mère paternelle et mon grand-père maternel sont morts à Auschwitz. Ma mère a dû vivre cachée. Mais elle n’en parle pas, elle fait partie de cette génération qui ne racontait pas ce qui s’est passé. Comme mon père d’ailleurs. C’est une amie de ma mère, cachée avec elle, qui m’a raconté. »
Je lui fait la remarque que son témoignage sur son enfance, sa famille, esquisse un tableau d’ensemble terrible. « Il faut faire attention. Ma vie n’a pas été si noire. Tu as cette impression parce ce que tu vois les choses depuis ton point de vue, celui d’aujourd’hui. Tu compares trop avec ce qui se passe maintenant. Je n’ai connu ni tristesse, ni joie. Je ne me suis sentie ni triste ni gaie. Il n’y avait pas autant de contrastes, de différences sociales qu’aujourd’hui et les gens agissaient de manière différente. Ce n’était pas une histoire de solidarité ou de charité. Ce que je n’avais pas, on me le donnait. Je n’étais pas malheureuse, je n’étais pas heureuse et même si ma mère ne prenait pas soin de moi, c’était chez moi ! »

La mère de Patricia a eu un garçon d’une première union. Avant son mariage, le père de Patricia était militaire de carrière ; armée qu’il a quittée pour entrer à l’Imprimerie nationale comme ouvrier. Patricia ne trouve aucune anecdote familiale positive à raconter. Elle me précise cependant qu’il y avait la télévision, omniprésente pour couvrir l’absence de conversations. Sans préciser aucune date, elle se souvient avoir lu des romans de Georges Sand ; que la maman de Valérie, sa copine, lui avait offert deux livres ainsi que des cadeaux Pif gadget. Elle se rappelle avoir vu au cinéma La fièvre du samedi soir avec John Travolta, film sorti en 1978, mais elle avait déjà 18 ans. Elle se rappelle que sa mère lisait des magazines comme Nous Deux, Confidences. Elle ne dit rien sur son père. Elle ne se rappelle pas d’anniversaires ni de fêtes religieuses ou laïques célébrés à la maison en famille.
Le peu d’éléments dont elle garde souvenirs, se traduit par une histoire personnelle fragmentaire, lacunaire. La mémoire volontaire fait défaut et pas de madeleine pour déclencher la mémoire involontaire. Amnésie.

*
Patricia ne possède pas de sac à main. Je ne l’ai jamais vue avec cet accessoire féminin si pratique pour transporter les menus accessoires et objets indispensables à la vie quotidienne. Jusqu’à peu de temps encore, pour aller travailler, elle prenait un sac en plastique, récupéré, dont elle prolongeait la longévité au-delà du raisonnable. Sinon, pour ces sorties civiles, les amples poches bourrées à craquer servant de contenant, déforment et alourdissent sa vieille parka d’hiver. Téléphone portable, appareil photo, édulcorant pour le café, clés, gadgets divers et une pochette grise en plastique où elle glisse ses multiples de cartes. Comme on joue parfois à faire l’inventaire du contenu d’un sac à main, je lui demande de me montrer toutes les cartes contenues dans cet étui obèse.

La minute érudite de Patricia

Musée d’Orsay, Musée du Louvre, Palais de Tokyo, Musée Georges Pompidou, BNF, Institut du Monde Arabe, Carte des Amis du Louvre, etc. Cartes coupe-file, abonnements, carte de mécénat, etc. Dans l’univers de ma collègue, rien de plus normal. Elle passe la majeure partie de son temps libre entre visites dans les musées et rédaction de devoirs pour l’université de Lille où elle a repris des études par correspondance en Histoire de l’Art. Il n’ y a pas une semaine de l’année où elle ne visite pas au minimum deux expositions, installations, ou événements artistiques divers. Elle veut casser l’image des salariés de la RATP, anonymes, dans leurs tenues vert-bronze, et montrer qu’ils peuvent être « aussi des personnes vivant leur passion, dans la musique, la peinture, l’artisanat, qui suivent des cours, qui se cultivent. »

Lorsque par hasard dans une conversation avec elle, apparaît une allusion à l’art, un mot, un nom, le spectre est très large, se déclenche automatiquement chez elle ce que je nomme « la minute érudite de Patricia ». Elle y associe aussitôt une explication, une période, des détails, des références qu’elle se plaît à vous raconter. Elle a accumulé au cours de ces années une quantité incroyable d’informations. Sa qualité première est sa mémoire. Hélas le parcours scolaire chaotique (CAP comptabilité, seconde d’adaptation) ne lui ont pas fourni les outils suffisants (méthodologie, qualité de l’expression, analyse) pour rédiger des travaux académiques acceptables pour avancer dans son cursus. Après avoir obtenu un diplôme d’accès aux études universitaires (DAEU), elle peine depuis plusieurs années en licence à valider ses dernières unités d’enseignement. Mais qu’importe, puisqu’elle a trouvé une activité intellectuelle qui la passionne. C’est elle qui m’a donné envie de commencer des études à l’âge de 45 ans (Nous sommes étudiants : http://raconterlavie.fr/recits/nous-sommes-etudiants/#.U3ORALeKDcs ). Depuis toujours, elle a été dans ce désir de découverte, cette appétence pour apprendre. « Si tu ne fais rien à côté, tu deviens fou avec ton travail. Apprendre, étudier, c’est une récompense pour moi. À la limite, si les gens ou les collègues n’ont pas été sympas avec moi, s’ils ont été mesquins, ce n’est pas grave si après mon service je vais voir une belle exposition. » Elle connaît tous les musées de la ville. Et de ce rêve impossible de devenir conférencière, elle en rit.
Sa carte d’étudiante lui permet d’obtenir des tarifs préférentiels, voire la gratuité. Plusieurs fois par an, elle va à Lille passer ses partiels, ne se décourage pas. Elle possède une énergie colossale, inépuisable. Souvent, après son service, alors qu’elle se lève régulièrement à 2h30 pour aller travailler, elle enchaîne escapades culturelles et sorties savantes. Jusqu’à présent, je ne l’avais jamais accompagnée dans une de ses visites culturelles. C’est réparé, j’accepte de la suivre au Grand Palais sur les traces d’Auguste, Empereur de Rome la semaine suivante.

Occupation professionnelle

Après une ultime réforme du statut des agents des gares, on lui a attribué coup sur coup deux échelles statutaires, comme pour rattraper le temps perdu dans son avancement. Avant ces modifications dans l’organisation du travail, Patricia faisait du jour/nuit, c’est-à-dire qu’elle alternait une semaine de matin et une semaine de nuit avec des repos décalés. Ces horaires atypiques entraînent des risques pathologiques (stress, troubles digestifs, syndromes dépressifs, maladies cardiovasculaires) et contribuent à l’usure prématurée des salariés. Les risques de développer des cancers est plus important (Santé et sécurité au travail http://www.inrs.fr/accueil/situations-travail/horaires-decales.html ). Cassée après 25 ans de ce régime, elle a pu obtenir un service à plat, en jour, c’est-à-dire du matin, de 5h15 à 12h15. Les premières années difficiles sont loin. Elle aurait pu depuis longtemps faire appel à un délégué du personnel pour défendre sa cause. Or elle affiche comme une fierté le fait de pouvoir se débrouiller toute seule, sans aide, comme elle l’a toujours fait dans la vie. Elle n’est pas syndiquée et je ne l’ai jamais vu participer à aucune grève. Elle comprend les revendications des uns et des autres mais en répondant favorablement à des préavis d’arrêt de travail, aurait le sentiment de trahir l’entreprise qui lui a donné la chance de sortir de la galère et de l’incertitude.

Bientôt 12h, elle doit se préparer à fermer la caisse. Son collègue Ronald est déjà là, il attend derrière elle pour prendre la suite. Elle coupe, prend son monnayeur, ses formulaires d’annulation, son ticket comptable et s’enfuit dans le coin opposé de la pièce derrière une cloison où elle peut faire ses comptes de manière discrète. C’est rapide. Elle termine de compléter ses bordereaux, encaisse sa manipe, complète le fond de roulement du petit coffre qu’elle ferme à clef. Ensuite elle place la recette de la matinée dans un sac transparent épais, le scelle, avant de le goulotter dans un coffre que seuls les convoyeurs peuvent ouvrir. Pas d’erreur de caisse. Super. Elle place la clef du fond de roulement et du casier dans une enveloppe que le collègue de nuit récupérera le soir à 18h.

Repentir

Comme un repentir (trace d’une première peinture corrigée par la suite) dans le domaine pictural, je reviens sur cette relation qui m’unit à Patricia depuis si longtemps, où se sont superposées plusieurs couches, plusieurs étapes. Elles n’ont pas fait disparaître des débuts maladroits, mes humeurs versatiles, mon embarras parfois. Écrire un portrait engage celui qui écrit autant que son sujet. J’avoue avoir éprouvé des sentiments contradictoires pour elle lorsque je constatais qu’elle ne se comportait pas de manière adéquate par rapport à la norme dans un restaurant par exemple ou dans la rue et qui donnaient lieu parfois à des scènes cocasses qui froissaient le garçon que j’étais, attentif à son apparence. Comme une gêne, entre honte et scrupule, sa présence portait une ombre à l’image sociale, nourrie par l’assurance de ma supériorité fantasmatique, que je voulais donner de moi. Il m’a fallu du temps pour me débarrasser de ce sentiment parasite.

Plus je la côtoie, plus je m’aperçois de mes erreurs de jugement à son égard. La voyant différente, je l’ai considérée longtemps comme une victime. En me rapprochant d’elle, j’ai voulu lui montrer la belle âme que j’étais. N’est-ce pas ce qu’on appelle de la condescendance ? Regarde comme je suis différent en acceptant de te fréquenter tout en déplorant intérieurement tes mauvais côtés, tes mauvaises habitudes. C’était me donner le beau rôle, généreux, de celui qui n’a aucun préjugé. Mais cette attitude n’est-elle pas plus hypocrite encore que celle consistant pour d’autres à montrer dès les premiers instants ce qu’ils pensent vraiment ? Il m’a fallu du temps pour comprendre avec plus de clairvoyance la personnalité de Patricia. En entre-ouvrant la porte sur son enfance, elle m’a accordé sa confiance. Elle s’est montrée sous un jour jusque là inconnu. D’autre part, elle s’est dépouillée d’un certains nombres de masques. Elle m’a montré des émotions cachées, comme la colère, des sentiments comme ressentiment et amertume. Elle s’est montrée vindicative, injuste envers certains. Dans son récit de vie, j’ai perçu des contradictions, des paradoxes. Elle peut affirmer quelque chose et son exact contraire quelques instants plus tard à propos de ses frères, de sa mère, de son père. Je n’ai jamais cherché à la placer face à ses contradictions. Elles me rendent tout au contraire Patricia plus humaine. Elle est exactement comme moi, ni moins, ni plus.

J’ai souhaité me défaire d’une culpabilité inconsciente à son égard, m’excuser pour le rire et le jugement qui toujours menacent.

Nous avons bien des points communs pourtant : juste un an de différence, une origine sociale très modeste, le même employeur, une vive curiosité, une vie solitaire. À ses côtés, j’ai appris à moduler mes pas au rythme de sa marche maladroite. Son apparence, ses attitudes non conformes ne me gênent plus. Je me suis habitué. J’observe d’un œil critique le regard des gens sur elle, leurs sourires, grimaces ou agacements. J’ai été l’un d’eux.

En chacun de nous vit une part de Patricia. Celle qui s’afflige de toujours rester sur la touche pour n’avoir pas été choisi par les plus forts, celle qui s’attriste de la mise à l’écart. Celle qui s’incline pour le rôle de souffre douleur à la récré, dans le service. Celle qui rit jaune aux méchantes blagues, aux mauvaises farces. Celle qui s’indigne lorsque l’on vous méprise pour un accent, un bégaiement, un zézaiement, pour la couleur de votre peau, pour vos manières, pour votre manque d’éducation. Celle qui détourne le regard du visage dans le miroir, celle qui pleure devant la laideur, celle qui meurt de n’être pas aimé. Mais il y a aussi, en nous, cette part de Patricia qui s’enorgueillit d’être vivant. Celle qui redresse la tête, celle qui est fière, celle qui combat et qui avance, digne et forte qui fait face à ses devoirs et défend ses droits. Celle qui désire, celle qui rit devant la beauté.