Après 68

La découverte de la "libération" post-68.


Il y eut un jour cette photo retrouvée de mon petit frère et moi : deux têtes frisées aux airs malicieux, enfance encore insouciante dans le grand jardin, entouré d’un mur de lierre.
Les cris de notre mère à nos désobéissances, sa voix claire et chantante. Au cœur de la ville Atlantique, le portique avec trapèze et balançoire où je m’envolais en riant.
L’école primaire, mes copines, nos jeux inventés dans la cour de récré.
Puis l’annonce cruelle d’un déménagement d’Ouest en Est. Transporter nos meubles, retrouver une école et des amis… On s’habitue vite à cet âge âge-là. Pas notre père, qui laissait des souvenirs à l’ouest.
Aussi acheta acheta-t-il, pour éclairer nos dimanches, une fermette non loin de la ville, dans les confins des Vosges, nichée dans les vallons d’un grand pré, à l’orée d’un bois. Maison basse et longue, avec ses dépendances dont une était pile à notre taille d’enfant.
Il y eut dans cette maison tous les bonheurs de mon enfance. Nos jeux, mon frère et moi dans les branches d’un grand arbre magnifique, chacun son étage avec nos prénoms gravés au couteau. Sur l’hêtre transformé en mirador, nous guettions pendant des heures les arrivées diverses.
Avec les copains du village, fils de fermiers qui habitaient là toute l’année, nous inventions des scénarios, – étant la seule fille, j’étais toujours celle pour qui il fallait se battre !. Et je courrais devant eux, jusqu’à la forêt de jeunes sapins, hors d’haleine, le souffle de l’un d’eux derrière moi.

Au creux de ce bonheur d’enfant, survint une nouvelle qui fit pleurer de joie mes parents. Ma sœur aînée venait avec son compagnon, l’homme haï par mes parents, retrouver notre famille délaissée depuis les années 1968. Nous étions alors en 1972. Ils furent reçus bras ouverts, on oublia le passé, on effaça tout, et dans le même pardon, mes parents me laissèrent repartir avec eux. C’est après ce séjour chez ma sœur et mon beau- frère que je changeai de camp. Je me mis à rêver de quitter mes parents pour vivre avec ma sœur, l’héroïne, à mes yeux, d’une révolution que j’avais vécu de loin : j’avais 10 ans lors des événements, et mon seul souvenir était la vision d’une foule devant la maison de mes parents, alors que je revenais de chez une amie, une foule qui criait « à mort » en s’adressant à mon père, directeur d’un grand magasin de le la ville.
Je ne pensais plus qu’à rejoindre ce couple d’anarchistes qui avait tant à m’apprendre, me semblait-il.

D’enfant heureux heureuse courant dans la forêt, je passais abruptement dans un monde d’adultes. Car une fois dans leur maison, mon beau frère voulut faire mon éducation sexuelle, et moi, bonne élève n’osant refuser, j’obéis.
Je n’avais que 12 ans.

Mais j’aimais leur vie, si différente de celle de mes parents, bourgeois catholiques et matérialistes. J’étais désormais sous leur influence, et mes parents ne comptaient plus, même si je vivais encore sous leur toit. Ces quelques années de déchirement entre mes parents et moi furent les plus pénibles. A À la maison, Il il ne fallait pas dire du mal de ma sœur aînée, je ne le supportais pas, et la défendais avec force s’ils la critiquaient. C’était une source de conflits permanents.

J’ai attendu mes 18 ans pour quitter la maison. Ce jour jour-là, je suis partie à l’école avec une valise que j’ai déposée à la gare. J’ai assisté au premier cours de la journée, juste pour dire au revoir à mes amies. Et je suis partie en plein cours d’anglais, courant comme une folle dans les couloirs du lycée pour ne pas rater le train qui m’emmenait à l’autre bout de la France. Je me suis toujours demandé si j’aurais été la même, et quelle aurait été mon destin, si à 12 ans mes parents auraient avaient refusé de ma me laisser partir chez ma sœur et mon beau beau-frère. Quelle autre vie aurais-je vécu ? Aurais-je continué ma scolarité jusqu’au bac, fait des études ? L’enseignement reçu par mes aînés a-t-il influencé ma vie intime et sexuelle ? Aurais-je eu avec les hommes cette même recherche d’amour, cette obsession, ce désir d’eux qui en a fait souffrir d’autres ?

Il y a quelques années, j’ai cherché des témoignages d’enfants ayant subi comme moi l’influence de leurs aînés dans les années post-68. Je suis persuadée que cette révolution était inévitable, et salutaire et je pense vraiment qu’il fallait la faire. Mais faut-il pour autant oublier qu’il ait existé des enfants victimes de ces événements ?
J’ai donc écrit cette annonce : « Cherche femmes ayant subi dans les années 70 l’influence de leurs, aînés, actifs sur les barricades. » Mais je n’ai jamais eu de réponse. Je voulais juste en savoir plus en partageant ou en confrontant mes souvenirs avec ceux des d’autres. Je pense que je n’oublierais jamais –- parce que transcendées –- les vacances de mon enfance dans cette maison des prés.
Je n’oublierai jamais les cabanes que l’on s’inventait, le mystère de ces instants de poésie lorsque d’un bosquet ou d’un tronc d’arbre on croit avoir un château !
J’ai souvent pensé à la ruine que l’on appelait « notre paradis ». Perdue au milieu d’une forêt, loin de notre maison, elle était le navire dans lequel on voyageait, heureux et libres.
Et je cherche encore aujourd’hui, dans chaque forêt que je traverse, la trace de nos jeux d’enfants, quand nous étions encore insouciants et heureux.