Je n'irai pas au Grand Oral

Ce texte est celui d’une professeur d’allemand titulaire remplaçante qui cherche un autre ailleurs.


Je n’irai pas au grand oral : ce soir, j’ai raté l’ENA.

Normal, me direz-vous, je ne l’avais pas vraiment préparé, et il eût été fort injuste que je réussisse, les doigts dans le nez, un concours sur lequel certains peinent des années durant. Je m’étais imaginé être admissible par la seule force de l’esprit, forte de mes capacités de synthèse, de mes facultés d’analyse.

Que les français se rassurent ; leurs élites seront bien gardées. Les concours ont encore de la valeur. Un petit professeur d’allemand n’ayant jamais assisté à un cours de droit et ayant découvert Bourdieu entre deux corrections de copies et trois conseils de classe n’a rien à espérer à l’Interne de l’ENA.

J’y avais cru, pourtant. A La possibilité d’une île  ; à une éclaircie. « Je m’voyais déjà, en haut de l’affiche, » enfin, en haut de la liste des admissibles, puisque mon nom commence par « A ». Mais ma bohème ne ternira pas les rangs glorieux des certitudes. Je m’étais préparée : faire refaire mon passeport en vue des stages à l’étranger (car le mien est périmé depuis un an) ; déménager en catastrophe pour Strasbourg, en plein mois de décembre ; oublier l’esprit Gers, l’esprit rugby, pour me germaniser et arpenter la Petite France ; m’acheter quelques petits tailleurs noirs à la Jacky, mettre mes Crocks au placard, quitter mes murs clos pour, enfin, plonger dans la vraie vie et devenir adulte – bref rentrer dans le rang !

Je n’écoutais plus Le Mouv, mais BFM ; je regardais ITélé en boucle, et CNN ; je lisais Les Échos, les pages économie du Figaro, j’achetais Le Monde diplomatique ; je commençais à comprendre des mots jusqu’alors mystérieux pour la littéraire que je suis, des termes barbares comme « CAC 40 », G8, RUP, etc. Je m’intéressai soudain à la réforme pénitentiaire, au RSA, et passais plus de temps sur diplomatie.gouv que sur Facebook. J’avais un plan B : repasser le concours, voire même tenter la PENA, puisqu’on peut être payé en la préparant.
J’avais soudain l’impression de vivre un peu, d’être actrice de notre monde, et non plus simple spectatrice retranchée derrière les barreaux de second life, de ce monde parallèle qu’est l’Éducation Nationale.

Ce matin, j’ai fait un test ; j’ai accroché au panneau de la salle de profs une page arrachée à Metro, sur ces profs qui rendent leur tablier. Quelques collègues ont mordu à l’hameçon, et, un petit quart d’heure durant, une vraie conversation s’est installée avec celui qui possède un diplôme de gestion et a déjà pris un congé sans solde pour tenter une reconversion ; puis celle qui rêve de reprendre ses études. Nous ergotâmes sur le professeur fugueur en question, sur nos prétendus privilèges, etc. Mais très vite, le naturel a repris le dessus, et la conversation est revenue sur les 4° et leurs bavardages insupportables.

Comme j’aurais aimé changer de vie, comme j’aurais adoré la formation de 27 mois, même si cela aurait été difficile à gérer avec mon fils de 15 ans, et les quatre stages ; comme j’aurais aimé apprendre à consolider mes savoirs, à me repérer dans le réel, et comme j’aurais aimé, auparavant, plaider ma cause au Grand Oral.

Je « leur » aurais expliqué que les 25 ans passés à transmettre des « savoirs » avaient été riches d’expériences, que j’aimais toujours mes élèves, les petites étincelles qui brillent dans leurs yeux lorsqu’ils comprennent, s’expriment, se passionnent ; que je n’avais jamais la peur au ventre avant d’aller en cours, même lorsque j’enseignais en ZEP, où je faisais Super Nanny et où les Issam et autres Fatima m’avaient écrit une dédicace de départ émouvante et précieuse.
Mais je « leur » aurais aussi expliqué que, remplaçante depuis plus de 17 ans, il m’est absolument impossible de faire des projets à long terme, de m’investir dans une équipe, et simplement de trouver du temps pour élargir mes champs d’action, puisque je m’éparpille en trajets, comme de nombreux collègues qui se partagent entre plusieurs établissements.
Je voulais traverser le miroir ; m’extraire de la gangue et de l’immobilisme de l’Éducation Nationale et me colleter au réel. En 27 ans, j’ai développé d’autres compétences que celles d’une pédagogue : ayant repris mes études, je me suis passionnée pour la poésie juive en troisième cycle ; j’ai aussi appris à porter un projet au sein d’entreprises et de collectivités territoriales et j’en ai conçu un sur la communication autour de l’allemand. J’ai enfin tenté le concours de chef d’établissement, et c’est cette expérience-là qui m’a amenée vers l’ENA.
Mais je ne suis ni juriste, ni économiste, c’est un fait. Je n’ai pas vraiment eu le temps, non plus, de me préparer au concours. En sympathisant avec les autres candidats lors des épreuves, je me suis aussi rendue compte que nous étions nombreux dans ce cas – doux rêveurs croyant encore à cet ascenseur social, à ces changements de pistes, même à nos âges avancés.

Alors quand j’entends parler de la réforme des concours, je frémis. Parce que l’épreuve de culture générale, moi, c’est la seule où je pense avoir brillé. Un prof d’allemand, à part la réunification et le nazisme, la littérature du pays des penseurs et des philosophes et les grands compositeurs, ça ne connaît pas grand-chose. Mais il lui reste un vernis culturel de ses années d’études, une aura d’appétence intellectuelle, une faconde artistique. Si j’avais pu passer cette barrière de l’écrit, j’aurais adoré parler de mes éventuelles perspectives de carrière. C’est ça qui m’a portée quelques mois durant, cette idée d’ouverture océane hors de la flache de l’EN, du fleuve impassible de ma carrière déjà bloquée depuis des années. Le plus excitant qu’il puisse arriver à un prof, c’est d’être choisi par un auguste Inspecteur comme animateur de stages, voire de tenter de devenir lui-même « calife à la place du calife », IPR ou Proviseur. Et, là encore, on reste dans le Guantanamo de la Grande Maison, juste auréolé de quelques responsabilités supplémentaires, souvent haï par les adultes que l’on surveille et/ou encadre, somme toute toujours ancré dans ce rapport affectif du pouvoir, sans réel contact avec l’extérieur.

J’aurais sans doute eu du mal à me déterminer pour un choix de carrière, car tout me tentait, tout me paraissait fascinant, intéressant. Ma double origine franco-allemande et mes passions européennes m’auraient sûrement menée vers un travail au sein du MAE, vers un engagement européen, vers des expériences à l’étranger. Parfaitement bilingue, maîtrisant l’anglais, ayant vécu à Bruxelles, oui, je suis certaine que j’aurais adoré apprendre à m’intégrer dans cette voie-là, pour y jouer un rôle constructeur.

Mais travailler dans un ministère m’aurait enchantée aussi, me colleter à des dossiers culturels, m’investir dans la gestion éducative, justement, forte de mes 25 années d’expérience, et puis tout simplement vivre à Paris, m’introduire dans des milieux politiques, continuer à écrire, me sentir prise dans le tourbillon de la Haute Fonction Publique, et non plus petite remplaçante de province, cochant les vacances à chaque début d’année. Car je n’en profite pas, moi, des vacances, je n’en prends jamais, je n’ai ni le temps ni l’argent ; engluée dans une situation privée catastrophique, tentant de survivre à un divorce international et à un surendettement – je ne passe pas mon été à faire les fjords de Norvège ou à arpenter le Kerala, ni mes petites vacances à courir les expos. Non, je me bats, je démarche, j’écris un peu, je cherche des pistes, je vais chercher à manger au Secours Catholique, je fais un DEA... Je tente aussi de m’épanouir dans la bonne province où les aléas des mutations et de ma vie privée m’ont finalement amenée, mais où je ne serai jamais une « native », même si elle n’est située qu’à quelques encablures de mon département d’origine.

Et là aussi, j’aurais adoré changer de région, atterrir dans quelque sous-préfecture du Centre ou de l’Ouest, en n’étant plus dans le rôle du prof bouche-trous qui s’épuise en trajets et qui n’a absolument pas le temps de devenir un membre actif d’une communauté urbaine ou semi rurale, mais dans celui du fonctionnaire territorial qui apprend à gérer les problèmes d’une communauté, qui, tout en étant au service de l’État, prend le pouls de la province dont il a la gestion, passerelle entre cette France d’en bas et les « hautes sphères », jonglant avec finesse entre les différentes strates de notre République.

Mais non. Ce ne sera pas pour cette fois. Et les mois passeront, et je serai encore un peu plus âgée et fatiguée l’année prochaine, au moment des inscriptions, après cette nouvelle année scolaire en parenthèse de vraie vie, ma mission éducative ne me satisfait plus, mes moyens financiers réduits m’empêchent de rendre mon tablier, de me lancer dans le privé ; ma seule piste, oui, c’est bien celle-là, passer un concours interne pour m’extraire d’une condition d’ilote éducative en vue d’une promotion qui m’ouvrirait les portes de l’action.

En aurai-je encore le courage ?