Je suis arrivé là par hasard

Le parcours d’un enseignant.


Face à face, de chaque côté d’un bureau qui délimite le monde de chacun, des êtres de chair se désincarnent pour ne rester qu’un cerveau parlant à des cerveaux. La classe délimite l’espace dans lequel se passe un combat, véritable ring où on doit bien garder son rang, celui de prof, celui d’élève. Nul choix n’a été fait de plein gré. L’adulte dispense son savoir par devoir et l’enfant le reçoit contraint par l’habitude et l’espérance trouble d’un avenir difficile à cerner. Les habitudes ont effacé la frontière à laquelle plus personne ne pense tant elle est devenue commune et intégrée.
Les rôles sont distribués du mois de septembre au mois de juin ; il faut s’en tenir au casting. La classe ouvre ses portes pour que s’engouffrent des lions affamés d’une seule envie : celle de défier secrètement le maître de cérémonie. Pour cela, il faudra avoir le courage d’affronter le propriétaire des lieux, investi de l’autorité. Il faudra sortir du rang, où il a été petit à petit forcé d’appartenir. Il faudra enfin se souvenir des vagabondages de l’été, lorsque la liberté n’était que le seul moteur de vie.

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Gaston est dans la place. Les yeux troublés par la rêverie, il devient les nuages blancs qui passent derrière les hauts carreaux de la fenêtre. D’une oreille distraite, il écoute la leçon de géographie, à moins qu’on en soit à la récitation de la poésie.
« Gaston, tu reviens parmi nous ? Tu seras cosmonaute plus tard, la tête toujours dans les étoiles… » Le rappel à l’ordre est douloureux, il faut déchirer le voile qui recouvrait le regard. C’est un atterrissage de fortune, un retour à la réalité dans les rires des camarades. Et en même temps, cosmonaute, quel défi à relever, quel destin à contenter. S’envoler, s’arracher à l’attraction terrestre pour oublier toute les contingences d’ici-bas c’est disparaître du plancher des vaches pour habiter les limbes du cosmos, c’est devenir un être virtuel de chair et d’os. L’école, vue de là-haut, semblerait bien petite, et bien dérisoires les insectes qui se massent sous le préau à la première ondée ou dès que la cloche sonne.

Ce jour-là, Gaston prit conscience de respirer hors du temps, dans un espace qui lui est propre et familier, dans sa vie d’élève imaginaire. Il se rendra compte, en vieillissant, que tous avaient un monde intérieur mais que ce dernier était plus ou moins habité, comme une résidence secondaire dans laquelle on ne va jamais, ou presque. Gaston se réfugie souvent dans sa petite maison de la colline, celle qu’il découvrira émerveillé quelques mois plus tard sous la plume de Marcel Pagnol, cet écrivain qui lui apportera des certitudes, et le bonheur de croire en un lieu magique.

Avec le premier retour à la réalité, une évidence prend forme dans la jeune existence de Gaston. Le va-et-vient entre l’univers des pensées et celui des contraintes matérielles fragilise le quotidien mais renforce la vie intérieure. A partir de ce jour d’octobre, rien ne sera vraiment plus comme avant ; l’école ne parviendra jamais à rendre Gaston docile à ses dogmes, elle le repoussera vers l’intérieur de lui-même, dans une introversion sans pareille. Un lent processus de destruction s’est mis en route : les douces sensations, à la découverte des mots et des chiffres, deviendront aigres, puis amères, pour laisser finalement place à l’indifférence froide et lointaine d’une douleur incomprise

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La feuille se déchire en zigzag, d’abord lentement et précautionneusement, puis de manière toujours plus assurée jusqu’à se séparer dans un cri de papier écartelé en deux lambeaux qui se détestent déjà, qui se regrettent ensuite. J’ai toujours vécu l’arrachage d’une page comme une déchirure personnelle, une blessure irréversible. Peut-être est-ce le souvenir de cette écriture pataude qui m’a accompagné depuis le début de ma scolarité et qui m’a valu de voir maigrir mes cahiers de la mutilation de la page à réécrire.

Mes parents m’ont appelé Joseph, un prénom suranné, hors de mode qu’il m’a fallu traîner tel un poids. J’en ai profité pour traîner les pieds autant que je pouvais, dès que m’en était offerte la possibilité.

Je suis enseignant depuis plus de 30 ans, et avant d’entamer la dernière ligne droite vers la retraite, je jette un regard sur ma carrière. Je suis arrivé là un peu par hasard, comme on rencontre une maîtresse furtive en répondant à une petite annonce. J’imaginais ne faire que passer, n’avoir qu’une brève expérience enrichissante, et je suis resté. « Je ne pense enseigner que 2 ou 3 ans, et je ferai autre chose », avais-je annoncé à un petit groupe. Le professeur d’Art Plastique m’avait regardé d’un air mi-amusé, mi-prophète, pour me répondre : « J’ai dit ça moi aussi, il y a plus de 20 ans, et je suis encore là ! » J’ai commencé à croire ses mots, qui résonnent encore en moi, lorsque je me suis rendu compte que lorsqu’on entrait dans l’Éducation Nationale, il était difficile d’en sortir tant on se retrouve dans un système qui vous fait bien comprendre que dorénavant vous n’avez plus qu’une seule compétence reconnue par la société : enseigner. J’ai alors fait contre fortune bon cœur et je suis devenu un prof malgré lui.