J'ai trente ans

Le témoignage d’une jeune professeur de français trentenaire, qui "[s]’emmerde"


Au travail

Du lundi au vendredi, réveil à 6h. Allumer la radio, un pied hors du lit, ouvrir les volets. Petit déjeuner, toilette. Je suis prête.
A l’école : « Salut, ça va ? » Tenir la porte au collègue qui sort de la salle des profs, coup d’œil rapide au tableau des remplacements, je me prépare un café, chercher mon cartable, j’ai tout ce qu’il faut ? C’est parti pour 5 heures de cours.
J’ai 30 ans. J’enseigne depuis 8 ans dans le même établissement. Officiellement, professeur de lettres modernes. Je préfère professeur de français. C’est moins prétentieux.

30 ans et toujours le même établissement. Mon lycée. Je devrais dire « le » lycée ou « un » lycée. Mais depuis le temps, je commence à me l’approprier. Mon lycée, mes élèves, ma ville. Toujours ce besoin de tout s’approprier, tout faire mien. Mon lycée est beau, propre, net. Les élèves polis, gentils, souriants. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
J’ai commencé à travailler à 22 ans. A l’époque, déjà, on me parlait de ma retraite et des annuités qu’il faudrait avoir. Très vite, je me suis dit « tu ne feras pas le même travail toute ta vie ». 8 ans après, je suis toujours là. Sécurité de l’emploi, privilèges, avantages, pourquoi changer. ? J’ai peur de me ramollir, de poser les valises. On nous parle de notre retraite. En aura-t-on seulement une ?

Les loisirs

En fin de journée, je vais nager. Depuis ma rupture, je me suis remise au sport. J’aligne les longueurs pendant une heure. Crawl, dos, brasse, crawl, dos, brasse. Pour finir, dos deux bras. Le seul moment de la journée où je me détends vraiment. Se laisser porter, flotter. Je nage, des gens nagent autour de moi. Pas de contact. On se contente de se partager la ligne. Nos corps se croisent. Pas un regard. J’ai essayé le yoga. Au début, ça m’a plu. Un peu de gymnastique, ça ne peut pas faire de mal. J’ai joué le jeu, lever les jambes, courber l’échine, tordue dans tous les sens. Quand le moniteur m’a demandé de m’asseoir en tailleur et de faire des bruits bizarres, la bouche ouverte, j’ai commencé à comprendre que ce n’était pas fait pour moi.

Les courses

Je me force à consommer bio. Je vais au marché acheter mes légumes, j’essaie de manger moins de viande, j’achète du café issu du commerce équitable. J’ai bonne conscience.
Au supermarché. Je prends un chariot, quelques sourires, des hochements de tête. On se sourit, on se salue presque. Mais ce ne sont que des semblants de sourire, des hochements timides de la tête. Je compare les produits, je fais attention aux prix. Je travaille mais je dois faire attention. Comme je veux consommer bio, dilemme. Finalement j’achète bio chez Aldi.

On est à Pâques et déjà, on nous bassine avec l’arrivée de l’été. Articles de plage, de jardinage, paquets de merguez. Tiens, j’ai envie de planter des fleurs. Passage rapide en caisse. L’employé jette mes articles dans le caddy, il n’a pas fini de les scanner qu’il veut déjà connaître mon moyen de paiement.

A la maison

De retour à la maison. Depuis qu’il est parti, je vis en colocation. Au début, j’ai appréhendé ce changement. Partager notre appartement avec un étranger. Il est parti. Il a bien fallu trouver une solution. Le loyer est trop élevé. Peut-être que l’année prochaine, je déménagerai. Il y a quelques années, j’aurais eu honte de devoir vivre en colocation à 30 ans alors que je gagne ma vie. Je voulais à tout prix mon chez-moi. Ma cuisine, ma baignoire, mon balcon. Finalement, j’aime bien la colocation. Le soir, je ne suis pas seule.
Un week-end, ma coloc n’est pas là. Je devrais me dire : « Enfin, l’appartement à nouveau pour moi toute seule ! » J’ai peur d’être bientôt vendredi. Ne pas savoir quoi faire. Être tentée de l’appeler. Ça ne te dit pas de passer ? Se sentir obligée de sortir, voir du monde, s’amuser. Mes collègues sont en couple, mes amies célibataires ont changé de ville. Ici, c’est mignon mais c’est trop petit. Aller à Ikea, tester les canapés, ouvrir les tiroirs des cuisines, toucher les tissus, le linge de lit. Manger à la cafétéria. Et finalement, ne ressortir qu’avec deux ou trois bougies.

Les hommes

Deux semaines après ma dernière rupture, je suis retournée en ville. Il fallait bien y retourner un jour. Je me suis faite belle et suis allée boire un verre. Je suis entrée dans un bar à vin, me suis assise sur un tabouret et ai regardé les gens. Pour me donner plus de prestance, j’ai pris des notes. Ce premier pas, il a été dur. Mais je l’ai fait. Les soirs suivants, je suis retournée au même bar, ça m’a plu. Ça aussi, maintenant, ça m’est passé. Je n’ai pas envie d’écumer les boîtes de nuit et les brasseries à la recherche de quelque chose que je ne peux pas avoir. Pourquoi est-ce que je sors ?

Je regarde les hommes. Ils me regardent. Je plais. Ça me flatte, en général, j’ai du mal à croire que je puisse plaire. C’est grisant mais ça aussi ça passe. Je regarde les hommes, je leur parle et tout en parlant, en les regardant, je visualise ma vie avec chacun d’eux. Je m’ennuie déjà.

Je me suis inscrite sur un site de rencontres. Sans grande conviction. Mais il faut bien faire quelque chose. J’ai répondu à un test de personnalité. J’ai même téléchargé une vieille photo, de l’époque où j’avais encore les cheveux longs. Je reçois des messages, des sourires virtuels. Au début, je les ai lus. Depuis quelques jours, je ne les ouvre même plus. Samedi dernier, j’ai dîné chez mon ami Marc. Lui, le spécialiste des petites annonces dans le journal. Ici, cette pratique est courante. On me rédige une annonce, histoire de voir. Je ne suis pas sûre de vouloir faire ça. En tout cas, je préfère le journal et des vraies lettres qu’Internet. C’est plus romantique. Comment paraître sympathique, authentique sans faire « tarte » ? On se creuse la tête. On s’amuse bien. Finalement, mon texte ressemble à ceci : « Les femmes qui lisent sont dangereuses. Mais pas forcément ennuyeuses. J’ai 30 ans. J’aime bien être une femme et je veux un homme qui n’a pas peur d’être un homme. » Prix de l’annonce : 34 euros. Est-ce-que ça vaut le coup ?
J’aime bien être une femme. Être féminine, me maquiller, me pomponner. Pas pour jouer la pin-up. Juste pour prendre soin de moi. Travailler pour « gagner ma vie ». Être indépendante financièrement. Je ne veux pas dépendre d’un homme ni être une charge pour lui. J’aime bien être une femme. Sexuellement parlant. Je ne baise pas, je fais l’amour mais je déteste les mièvreries ou niaiseries du même genre. J’aime le sexe. Mais pas avec n’ importe qui. Je veux un homme. Il y a peu, à la radio, une émission : « Est-ce que l’homme peut encore être un homme ? » Je veux un homme qui assume ce qu’il est. C’est tellement plus simple quand les rôles sont clairement définis. J’ai confirmé mon annonce. Elle sera publiée dans 2 jours.

La famille

Je m’entends bien avec mes parents. Quand je vais mal, ils s’occupent de moi. Quand j’ai eu besoin d’argent, Maman a renfloué les caisses. Je pars encore en vacances avec eux. Je dors sous la tente. Je me comporte comme l’enfant que j’étais. Mes frères sont bientôt papas tous les 2 mais ils sont encore un peu gamins. Pour son anniversaire, Guillaume nous a demandé de l’argent pour la nouvelle Xbox, Nicolas est un fan de Lego Technic. Quand leurs enfants grandiront, ils ressortiront à coup sûr leurs Playmobil.
Je vois régulièrement mes parents. On s’appelle, on s’écrit des sms, on skype. On parle de tout, il n’y a pas vraiment de tabous entre nous. A 15 ans, j’ai fait ma crise d’adolescence. J’ai répondu, je me suis pris des taloches, je voulais être cool, jouer ma rebelle. Tout est rentré dans l’ordre. Je suis partie à l’étranger, les parents m’ont fait confiance. Je m’entends bien avec eux. J’aspire à « réussir ma vie » comme ils ont réussi la leur.

Parfois, j’aimerais être en révolte vis-à-vis d’eux, de leur génération. Bafouer les principes qu’ils nous ont inculqués, cracher sur les modèles qu’ils nous proposent – j’ai failli écrire imposent. J’essaie. Mais rien à faire, nos générations s’entendent. Avec le temps, leurs amis deviennent mes amis. Ils parlent de leur retraite, de leur pouvoir d’achat. Je les écoute mais je me sens lâche. Lâche pour ma génération ou celle qui viendra. Celle qui, malgré des études, enchaînera stages et CDD. Celle qui a besoin de deux garants pour prétendre devenir locataire ou qui, à bac + 5, ne peut pas espérer plus que 1500 euros par mois.

Les vacances

A 17 ans, je prenais le train pour la première fois. Maintenant, je prends l’avion comme je prendrais le train. Il y a quelques années, j’ai eu un copain espagnol. Si je suis honnête, j’ai entamé cette relation juste pour me mettre en scène comme une aventurière, capable de prendre un vol pour seulement 2 nuits. Je n’étais pas amoureuse mais quand j’arrivais à l’aéroport, j’avais l’impression de vivre. Un peu comme dans le film « Vicky Cristina Barcelona ». L’idylle n’a pas duré. Un jour, mon copain espagnol m’a demandé de partir. Cette fois-ci, je suis rentrée en train.

J’ai beaucoup de vacances. Très tôt, j’ai compris que pour ma génération, le luxe ne se mesurerait pas en argent mais en temps libre. J’ai beaucoup de temps libre. Heureusement, ça me permet de chercher. Me chercher. Écrire, écrire, écrire. Écrire pour combler le vide. 40 heures par semaines, 5 semaines de congés par an, quand 76 pour cent des gens n’aiment pas leur travail, est-ce bien sain ?
Je voyage beaucoup. Je me sens bien en Europe. Maintenant, je rêve de destinations plus lointaines. Exotisme, quand tu nous tiens.

« Les grandes causes »

Je suis triste quand j’entends les médias parler des bombardements sur les civils en Syrie, je suis révoltée quand j’entends que 200 lycéennes nigériennes ont été enlevées pour devenir esclaves. Mais qu’est-ce que tout cela m’apporte ? On s’engage pour des causes qui nous sont plus ou moins proches. En moi, je ne suis pas heureuse. Je m’occupe de handicapés, j’applaudis des initiatives comme les Restos du Cœur ou Solidays, j’admire le travail de mon frère avec ses lycéens de Seine Saint Denis. Je suis syndiquée et fais souvent la grève, si mon porte-monnaie me le permet. Mais quand je me lève ou rentre chez moi, le soir, je me dis : « encore une journée ».

Les autres

Battements de cœur. Je veux des battements de cœur. Chez moi, chez les autres. Dire non aux visages tièdes, presque contents mais pas tout à fait. Me projeter pour contrer le gris. Mais ne pas trop me projeter, essayer aussi de goûter le présent, peut-être pour essayer de le retenir. On n’est que des humains mais on ne peut pas se contenter que de ça.

Les autres me sont à la fois proches et étrangers. Parfois, en ville, au supermarché ou dans le tram, je suis pleine d´empathie pour des gens que je ne connais pas. Je leur souris, ils me rendent mon expression. On échange même quelques mots. Quand ils descendent à l’arrêt suivant ou qu’ils s’éloignent avec leur chariot, je trouve ça dommage. Je sais que je ne les reverrai pas. Avec mes proches, c´est le contraire. Je crois les connaître par cœur, mais, souvent, ils m´échappent.

Je regarde les autres. Les autres me voient. Mais me voient-ils vraiment ? J’entends ma voix sur le répondeur. Je me vois dans un film. C’est moi, ça ? Voix traînante, rien de bien dynamique. Épaules un peu courbées. Parfois, du mal à montrer sa tête. En vacances, je me mitraille. Beaucoup d’autoportraits. Je les poste ensuite sur Facebook, pas narcissique pour un sou. Je cherche à savoir. Qu’est-ce qui relève de moi ? Et du regard des autres sur moi ? Je souris. Un peu crispé le sourire.

Écrire. Moi Moi Moi partout sur mon « mur ». J’en mets partout. Comme un lendemain de fête quand on vomit le champagne et les escargots mal digérés. La gueule de bois des lendemains qui déchantent.

Pourquoi ai-je souvent peur de ne pas suffisamment profiter ?
Toujours profiter de tout, tant qu´on peut. Profiter, profiter, profiter.

Finalement

Quand j’étais petite, pour moi, à 30 ans, on était grand, on était vieux. Un travail, un mari, des enfants. Je ne connaissais pas l’ennui. J’ai 30 ans. J’attendais des réponses mais tout reste en suspens. Je vais bien, je vais mieux que nombre de jeunes de ma génération mais cet équilibre est fragile.
On a beau travailler, être en bonne santé, avoir un logement, une voiture, de l’argent… Finalement, toujours le vide. L’ennui et le vide. On a tout et on n’a rien. On est gâté, choyé, aimé par nos parents. Oui mais gâté au sens de pourri comme des fruits trop mûrs.
Je ne sais pas à quoi ressemblera demain. Mon métier me rattache à la réalité. A quelle réalité ? On travaille, on s’engage, on s’agite… A quoi bon ? Je cherche des réponses dans les médias, auprès des intellectuels. Ce qui manque cruellement à ma génération, c’est une aspiration, un message stimulant, porteur d’espoir. Un mode d’emploi pour être heureux. Nos aînés invoquent Camus, Sartre, Beauvoir... Nous, nous n’avons personne.
Aux yeux de tous, j’ai « réussi ma vie ». Mais qu’est-ce que je m’emmerde.