Fille à papa

« Mon père, il est PDG. Oh, mais d’une toute petite boîte. Il est entrepreneur en fait. Et il a galéré pour en arriver là. » Chaque fois que la question tombe, dans les milieux un peu alternatifs que je fréquente, la même réponse, un peu gênée. Comme si je me sentais obligée de m’excuser pour la famille dans laquelle j’ai grandi. Et souvent, le même regard. Celui qui dit : « Ah ok, tu es ce type de personnes. » Quel type de personne suis-je ? Je suis une fille à papa. La vie m’a épargné beaucoup de tracas, j’en ai conscience.

Je n’ai jamais manqué de rien. J’ai toujours eu un endroit chaud où dormir, de la nourriture sur la table, des loisirs, les vêtements que je souhaitais. À l’âge de 20 ans j’avais déjà mis les pieds sur les 5 continents et roulé ma bosse dans près d’une trentaine de pays. J’avais un petit-ami parti faire des études en Argentine ? Mon père m’offrait un billet d’avion pour aller le voir. Mon frère était en Nouvelle-Zélande ? Allo papa ? Me voici au pays des Maoris.

Durant mes études, je ne touchais pas d’APL. Et pour cause, j’étais propriétaire de mon appartement ! Merci papa encore une fois. J’arrive dans un pays où je dois payer un an de loyer en une seule fois. C’est la coutume. Un petit mail à papa et voici l’argent viré sur mon compte. Les exemples sont légion. Pas de doute, je suis une fille à papa.

J’ai eu une chance énorme, chance inouïe. Et non, je ne veux pas porter cette chance comme un fardeau.

Je ne pense pas être moins bien que d’autres à cause de mes origines. Dans les milieux bien-pensants dans lesquels j’évolue, il vaut mieux être fils d’ouvrier que fille à papa. Le fils d’ouvrier est méritant. Il s’est forgé tout seul, grâce à l’école de la République. Il a su passer au travers des obstacles qui lui étaient tendus pour créer sa propre réussite. Et puis, s’il n’a pas réussi, ce n’est pas sa faute, il n’avait pas les bonnes cartes à la distribution. La fille à papa, elle, a tous les atouts dans ses mains. Elle commence la partie avec les quatre bottes du Mille Bornes. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. La fille à papa n’a pas de mérite si elle réussit. Et si elle échoue, c’est qu’elle a vraiment tout gâché ou qu’elle n’avait de toute façon pas d’autre ambition que de se marier à 20 ans avec un riche industriel dont elle serait la compagne souriante et présentable.

J’ai travaillé. J’ai bossé dur. Et l’argent de mon père n’aurait pu m’acheter aucun diplôme.

J’avais 6 ans quand la première entreprise de mon père a commencé à battre de l’aile. Une petite crise économique passait par là et a décidé de nicher quelques mois dans notre beau pays. Mon père avait une entreprise de publicité, premier budget à sauter lorsque les entreprises font le dos rond pour laisser passer l’orage. Son entreprise y est passée. Avec notre maison et notre famille.
Il avait bâti lui-même cette maison, choisissant le terrain, redessinant les plans, surveillant les chantiers. Il ne l’avait pas bâtie de ses mains mais a tout supervisé. Cette maison, elle était comme il la voulait. Une chambre par enfant à l’étage. La chambre parentale au rez-de-chaussée pour être tranquilles. Une vue à couper le souffle. Un grand jardin. Une piscine en contrebas. La garrigue tout autour. La gloire de mon père, au crépuscule du XXe siècle quand Pagnol écrivait pour sa part à l’aube de ce même siècle. La faillite est venue, emportant la maison.

Je n’idéalise pas mon père. Il a une main de fer dans les affaires. Il n’a probablement pas géré la faillite du mieux qu’il le pouvait. Ses anciens employés sont venus le menacer jusque devant la maison, remplissant la piscine qu’il avait bâtie d’immondices. Ma mère m’a placée chez des amis quelques temps, craignant pour ma sécurité. Mes parents ont cherché à me protéger de tous ces bouleversements. Mais ce sont des choses que l’on ressent malgré tout, en tant qu’enfant. Je dormais sous mon bureau, cachée par une armée de peluches, de peur que des méchants viennent m’enlever, voire me tuer dans mon sommeil.

Nous avons déménagé dans un appartement bien plus petit, que nous louions. Ma sœur était partie à l’université donc nous avions besoin d’une chambre en moins. Quand elle viendrait, on lui installerait un petit lit d’appoint dans ma chambre, dont les deux bouts du lit touchaient les portes des placards. Officiellement ma mère m’a dit que nous déménagions pour être plus proches de l’école. Nous étions à 20 minutes de mon école. Nous avons déménagé à environ 18 minutes de cette même école. Exit le grand jardin, exit la garrigue, exit la piscine. Des problèmes de riches, probablement.

Les amis du Lions club de mes parents leur ont tous tourné le dos, petit à petit. Mon parrain a coupé les ponts avec moi. Je n’étais plus invitée aux anniversaires de mon meilleur ami depuis la petite section de maternelle car ses parents ne souhaitaient plus m’avoir chez eux. Nous étions nés à 2 jours d’intervalle, autant dire qu’il fallait une sacrée organisation lorsqu’il fallait que l’on décide lequel de nous fêterait son anniversaire. Jusque-là, nous le fêtions souvent ensemble. Nous avions les mêmes amis de toute façon.
Dans les quelques mois qui ont suivi, la situation s’est dégradée entre mes parents, jusqu’à ce qu’ils m’annoncent leur séparation. Cette période est extrêmement floue dans mon esprit car j’ai un hippocampe ultra-protecteur qui efface de ma mémoire les souvenirs trop durs. Je ne peux que me baser sur les récits qui m’en ont été faits pour dire que j’ai passé plusieurs mois à me réveiller toutes les nuits en pleurant et en hurlant, prise de panique. J’ai pris beaucoup de poids dans les années qui ont suivi et suis devenue une petite boule d’agressivité boostée aux hormones de l’adolescence.

Ma mère a acheté une petite maison grâce à l’argent lui provenant de sa famille et un prêt bancaire. La maison comprenait 2 chambres et un long couloir non chauffé menant aux toilettes et à la salle de bains. L’hiver, il fallait y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans l’expédition polaire qui menait aux toilettes. Je dormais avec ma mère, mon frère dans l’autre chambre. Lorsque ma sœur venait en visite, elle dormait avec ma mère et moi. Nous appelions ça la chambre des filles et la chambre des garçons en notant la malchance que nous avions d’être plus de filles que de garçons. Puis mon frère est à son tour parti à l’université et j’ai pu récupérer sa chambre.

De son côté, mon père a remonté une entreprise, dans un tout autre secteur. Il est reparti de zéro, convaincu qu’il ne pouvait pas être salarié et devait être son propre patron. Il louait un espace qui lui servait à la fois de bureau, d’entrepôt et de chambre. Il possédait en tout et pour tout un canapé lit et une télé. De toute façon, c’est tout ce qui tenait dans la pièce qui lui servait de chambre. Il ne s’est pas payé pendant plusieurs années. J’ai vu l’un de ses amis lui glisser un billet en fin de semaine pour qu’il puisse aller faire quelques courses. Les rares week-ends où je venais chez lui, nous dormions dans le canapé lit. La plupart du temps, c’était plutôt lui qui passait à la maison. Ma mère l’a toujours qualifié de père de l’exceptionnel et non du quotidien. Elle a raison.
Progressivement son affaire a décollé. Il a acheté le reste de l’entrepôt, a agrandi les bureaux, s’est installé un vrai loft. Il a pu se payer à nouveau des voyages, son loisir favori. Et il nous a emmenés avec lui. Il m’a fait découvrir l’Himalaya, les merveilles de Samarcande, le temple de Louxor, l’armée enterrée de Xi’an, le salar de Uyuni, la chaleur du Sahel, et bien d’autres. À 17 ans, je lui disais « Il faut que j’allonge la liste des choses que je souhaite avoir vues avant de mourir parce que nous nous apprêtons à grimper sur le Machu Picchu et, si je m’en tiens à ma liste, je peux officiellement mourir demain ».

Et puis mes parents se sont retrouvés. Ils ont agrandi la maison de ma mère pour en faire une belle villa pleine d’espace. Mais toute cette histoire n’est pas visible lorsque l’on dit « Mon père ? Il est PDG. » Et tant mieux.

Aujourd’hui, je travaille dans la solidarité internationale. Ça veut dire que je navigue entre la France et l’Afrique de missions en missions, pour mettre mes compétences au profit d’un développement partagé. Cette vocation m’est venue par les voyages que mon père m’a permis de faire. J’ai rencontré des personnes en Afrique, en Asie centrale, en Asie du Sud-Est, en Amérique latine. J’ai perçu une partie de leurs forces et leurs vulnérabilités.

Ça n’a pas été un parcours linéaire pour moi. J’ai d’abord considéré que la solidarité internationale, c’était une sorte de rêve d’enfant, comme vétérinaire ou astronaute. Donc je suis partie vers des postes plus conventionnels, plus en phase avec mes études, prestigieuses comme ils disent, à Sciences po. J’ai fait de la communication dans un grand groupe du CAC 40 qui travaille dans les hydrocarbures pour ne pas le nommer. J’avais décidé de combler ce besoin d’être utile en donnant de mon temps à côté du travail. J’étais donc bénévole au 115 de Paris où je notais les signalements de sans-abris potentiellement en détresse. Pas exactement ce que je voulais faire mais le Samu Social m’avait assuré que c’était là que je serais le plus utile alors je l’ai fait. J’étais sur un plateau téléphonique avec une dizaine de travailleurs sociaux qui répondaient aux appels des SDF.
Nous avions une pause pour le dîner prévue lorsqu’on travaillait de nuit. Une nuit, à la pause, l’une des employées me demande ce que je fais dans la vie. Sentant bien que nous sommes sur un terrain glissant, je lui réponds que je travaille dans la com’ pour une compagnie qui travaille dans l’énergie. Sous son insistance, je finis par lui révéler le nom de la compagnie. Elle me rétorque « Ah mais toi en fait, le Samu social, tu fais ça pour racheter ton âme », mi-moqueur, mi-sérieux.

Non messieurs, dames, je n’ai pas à racheter mon âme. Mon âme va très bien et elle n’est pas à vendre, ni à racheter. Je fais ça parce que j’ai envie de me sentir utile. De voir que je travaille, à mon échelle, à rendre le monde un peu meilleur. J’ai mes défauts : je suis colérique, cynique, susceptible, etc. Mais rien de tout ça n’est dû à la famille dans laquelle j’ai grandi.

Je ne me suis pas formée aux claques de la vie comme d’autres, même si j’en ai moi-même prises. Mais j’ai conscience de la chance incommensurable que j’ai eue et j’essaie de rendre un peu la pareille à l’univers, au destin, au hasard.

J’ai eu aussi la chance de naître et grandir en France, en étant française. J’ai eu une éducation gratuite et de qualité. Si je n’avais pas eu les moyens, l’État m’aurait même payée pour que je puisse suivre des études universitaires.
J’ai été soignée presque gratuitement. Je n’ai jamais eu à me demander, ni personne autour de moi, si oui ou non nos moyens allaient nous permettre de suivre un traitement vital. Si je n’ai plus de travail pendant un petit moment, l’État ne m’abandonnera pas. Même à la retraite, la France aura toujours une pensée et un petit chèque pour moi. Un chèque parfois trop léger mais qui a au moins le mérite d’exister.
Je peux voter, exprimer mes opinions sans craindre d’être emprisonnée, me promener librement dans la rue sans peur pour ma vie, ne pas porter de voile si je n’en ai pas envie, coucher avant le mariage si ça me dit, et même avec une autre femme si c’est ce que je veux. Et maintenant, je peux même épouser cette femme et adopter ses enfants ! Je peux être une femme et conduire une voiture ou travailler sans l’autorisation de mon mari, prendre la pilule et me faire avorter. Je peux demander et obtenir des visas pour presque tous les pays du monde. Si je dois être confrontée à la justice, je peux être assistée d’un avocat. J’ai accès, en partie gratuitement, à la culture, à d’immenses bibliothèques, à des concerts, des expositions, des cinémas et des musées. Et mes enfants bénéficieront de tous ces avantages.
Et surtout, je vis dans un pays en paix. Quand j’entends un avion au-dessus de ma tête, je n’appréhende pas une bombe. Quand j’entends des cris dans la rue, je pense à des enfants qui jouent, là où d’autres comprennent que le pire se joue. Je ne verrai pas demain des hommes en uniforme charger ma porte pour détruire le moindre de mes biens.

Alors oui, j’ai de la chance de n’avoir manqué de rien. Mais quand je regarde autour de moi, dans les pays où je travaille, je me dis que la plus grande chance que j’aie, ce n’est pas celle d’être une fille à papa, mais d’avoir grandi dans mon pays, même s’il n’est pas parfait. Les gens que je rencontre aujourd’hui, dans ces pays en développement, ne me demandent pas de m’excuser. Voilà pourquoi j’y suis bien.