En manque

L’auteur explique les raisons de sa démission. Elle ne sera plus travailleur social


LES YEUX GRANDS OUVERTS DE NE RIEN VOIR

Et déjà tu te souviens même plus
Qui t’étais avant, du temps où t’avais des couilles
Où t’étais fier, du temps où t’avais même
T’avais même des rêves

Coincée au milieu de la nasse, je suffoquais, tel un poisson de haut fond capturé, trop loin d’une maille d’où j’aurais pu m’échapper. Je les connais bien, les fonds marins, pour régulièrement y plonger. Il n’y avait plus qu’au fond que je me sentais en sécurité.

Quand je la rencontre la première fois, je ne sais pas encore qu’elle va me conduire vers la lumière, et que, dans la violence, je vais finalement échapper à ma lente agonie. Elle se présente à ma permanence, et d’une voix douce, me raconte la douleur de l’abandon familial, la drogue, la violence. L’amour et sa grossesse. Certes, il serait violent, toxicomane, inquiétant. Elle doit le quitter ; en tout cas, c’est ce qu’on lui a dit à l’hôpital, l’autre jour. Mais si elle a accepté de rencontrer un travailleur social, le dépôt de plainte lui semble inconcevable. Il va changer, car il l’aime et ce bébé à venir va lui donner la force de décrocher.

Le service d’addictologie est dans le coup, le suivi de grossesse est en route. Très bien. Quelles sont ses attentes envers le service social ? « Moi, je pense que je n’ai besoin de rien. J’ai arrêté la drogue, et l’autre jour à l’hôpital, on s’est mal compris. Tout va bien, mais ils se sont inquiétés. Bon, maintenant, si je dois vous voir, je veux bien. »
Formulé ainsi, cela s’appelle une contrainte. Je lui propose de me mettre en lien avec l’équipe médico-sociale du centre d’addictologie pour mieux cerner leur orientation. Eux ont une autre version de Cendrillon à me présenter : « Il est très connu de notre centre ; il est toxico depuis plus de 15 ans. Chez nous, il utilise un autre prénom que celui affiché sur sa carte d’identité. Elle vit avec lui depuis peu de temps, et souffre aussi d’une lourde addiction, même si elle est moins abîmée que lui par l’héroïne. On ne sait pas grand-chose d’elle. Sauf qu’elle est enceinte. Lui nous dit qu’elle consomme encore, elle nie. Elle a été hospitalisée l’autre jour, après s’être présentée d’elle-même aux urgences. Lui est venu la voir, complètement défoncé et ils ont eu une altercation dans le hall. »
La nasse se resserre un peu plus. Je demande un entretien avec Elno, un de mes responsables :
– Trouve quelqu’un d’autre pour ça, je ne vais pas y arriver.
– Au contraire, tu as de l’expérience, tu as de bonnes analyses. Garde le dossier, tu vas bosser en trio avec la sage-femme et la puéricultrice. Elles veulent bosser avec toi.
– Je le garde si on avance à quelque chose. Si c’est juste pour contempler le désastre, je me retire.

Mes deux collègues me ménagent et accompagnent la grossesse avec le service d’addicto pendant le deuxième trimestre. De mon côté, je dois gérer avec le couple des questions de paperasses administratives, car nous découvrons que la jeune maman n’a plus de couverture sociale, pas de mutuelle et des dettes à foison. Je dois constituer avec elle un dossier de surendettement, qui vient nous éclairer sur son parcours ces dernières années. Elle me livre en vrac une tonne de papiers, avec des adresses sur trois régions différentes, avec trois noms d’hommes différents. Les papiers sont crasseux, écornés mais en sa possession. Elle a donc le souhait de se maintenir à minima dans son histoire, car il serait assez aisé de faire table rase de toutes ces traces. Ce sont à mes yeux les seuls éléments concrets dont je dispose. Trois adresses, trois vies de couple. Et un jugement des affaires familiales. C’est ainsi qu’apparaît Louis, 10 ans. Confié à la garde de son père il y a 9 ans. Penchée sur le document, je réfléchis à une entrée en matière pas trop lourdingue, sans succès :
– Qui est Louis ?
– Mon fils
A question creuse, réponse de peu de contenu.
– Comment va Louis ?
– Je ne sais pas

Je lui glisse quand même que je vais informer mes deux collègues de l’existence de Louis, sans lui préciser que c’est un élément troublant de plus à mes yeux. Du côté du staff médical, le degré d’inquiétude est monté de quelques crans ces derniers jours. Lors des examens médicaux, ils constatent un retard intra-utérin important et la maman s’est présentée à plusieurs reprises alcoolisée aux rendez-vous. Elle cumulerait tout cela avec un traitement antidépresseurs et des prises de Subutex massives. Lors d’une réunion de concertation, je m’étonne naïvement qu’on lui prescrive toutes ces drogues, certes légales : « Le traitement antidépresseur est nécessaire compte-tenu de sa pathologie. Et pour le Subutex, vous imaginez bien que ce n’est pas nous qui lui prescrivons des doses pareilles... »
Le futur père, toujours prompt à l’enfoncer, a en effet laissé entendre qu’il lui donnait son propre Subutex pour qu’elle tienne le coup. Une âme charitable, en quelque sorte ; ceci l’autorisant à racheter de la bonne came pour sa consommation personnelle. Elle est enceinte de 7 mois, défoncée quasiment du soir au matin ; accompagnée en cela par un toxico notoire qui l’aide à sombrer. Et nous tous, en réunion, nous constatons le désastre. Autour de la table, les points de vue s’afrrontent : alerter le Procureur de la République sur sa situation de majeur vulnérable ? Ses facultés mentales ne sont pas altérées au sens de la loi de 2007 ; alerter les services de police sur le trafic de Subutex de son mec ? Impensable pour des sociaux ; la soustraire à cette relation toxique et l’admettre en centre maternel ? Sans son consentement, impossible.

Les jours suivants, je toque chez Elno :
– Je t’avais prévenu. Il n’y a rien à faire pour eux. Je ne veux pas être empathique, je ne veux pas les aider. Retire-moi le dossier.
– Il va sans doute falloir protéger ce bébé quand il naîtra. On a encore besoin de toi.
– On ne va pas leur laisser le petit, Elno ? Enfin, je te dis ça...On ne sait même pas s’il va survivre à sa grossesse !
– Elle vient de prendre une décision importante : elle accepte d’aller en centre maternel, à 50 bornes d’ici.
– C’est bien beau comme projet, mais comment peut-on croire qu’elle va décrocher comme ça ?
– Elle dit que c’est la chance de sa vie. Et l’hôpital du coin va organiser son suivi d’addictologie. Lila, on doit tout tenter, tu le sais aussi bien que moi.
– Avec tout le respect que je te dois Elno... C’est des conneries tout ça ! Ne me dis pas que tu y crois ?!
– Tu fais bien de rappeler le respect que tu me dois. Je suis effectivement ton responsable, et présentement, c’est moi qui décide. Fin de la discussion pour aujourd’hui. Tu conduiras la future maman avec la puéricultrice la semaine prochaine.

Dans la voiture, aucune des trois n’a envie de parler. Le rendez-vous d’admission dure une heure, au cours de laquelle la jeune femme ne se montre pas plus bavarde. Nous croisons plusieurs femmes et (très) jeunes filles, qui jaugent la nouvelle. L’endroit se veut accueillant ; un peintre sous ecstasy nous a barbouillé de la couleur criarde partout ; mais l’ambiance est lourde, emplie de toutes ces histoires d’amour qui n’en sont plus. Sur le trajet du retour, nous la jouons rebelles et fumons dans la voiture de service, préférant mille fois l’odeur du tabac que celle aseptisée du centre maternel. Cela donnera une bonne raison à Elno de me rappeler le règlement.

La jeune femme tient deux jours au foyer et rentre chez elle, enfin, chez lui. La fin de grossesse est chaotique et le bébé naît prématurément, affichant un poids d’à peine 2 kg. La maternité nous appelle dans la foulée ; et alors que Simon n’a pas 12 heures de vie extra-utérine, je suis déjà penchée au-dessus de son berceau. Il est minuscule, maigrelet et tout tremblant. La puéricultrice me voit en arrêt sur le bébé et me dit :
– Il trémule
– Il quoi ?
– Il trémule. Il est en manque.

Je me revois devant Samuel quelques années et plus tôt, mais cette fois, je n’ai même pas envie de pleurer. Samuel était rond, beau, endormi quand je l’ai rencontré ; il aurait pu être mon bébé. Mais là, je regarde Simon et des pensées acides traversent mon esprit : lâche l’affaire, p’tit gars, ne lutte pas. J’ai honte et jette un coup d’œil autour de moi en espérant ne pas penser trop fort. Ma collègue puéricultrice a bossé 10 ans en néo-nat et est plus pragmatique que moi. Elle me souffle : « Il est blette. Il n’y a pas trop à espérer sur le plan cognitif. »

Le premier jour, la maman descend fumer pendant plus de deux heures, laissant Simon seul dans sa chambre. Le staff médical fait une première mise au point, et lui propose de garder le bébé durant ses pauses cigarettes. Le deuxième jour, Simon passe plus de temps avec le personnel qu’avec sa mère, qui remonte visiblement allumée de ses escapades. Elno est interpellé par la cadre de santé de la maternité et se déplace en personne à l’hôpital. Le message est clair : la prise en charge de Simon lors de ces deux premiers jours de vie n’est absolument pas satisfaisante. Soit la jeune maman réintègre volontairement le centre maternel, soit un signalement est transmis au parquet pour protéger Simon. Lui, défoncé comme un lapin, prend à parti Elno et voudrait se montrer menaçant. Cependant, pour être menaçant, faut à minima tenir debout sans tanguer.
Elle sourit. Elle va réfléchir. J+3 après la naissance, nouvelle visite en maternité pour la puéricultrice et moi. Pas de bol, lui est clean et vraiment énervé :
– Je vous préviens, personne ne touche à un cheveu de mon bébé et de ma femme. Je suis prêt à tout... J’ai peur de rien et rien à perdre.
– Et vous, qu’en pensez-vous ? Si une décision de justice ordonne le placement de Simon, les menaces de votre ami n’y changeront pas grand-chose.
– Je ne veux pas être séparée de mon bébé.
Il explose alors :
– Mais putain, c’est ça qu’elles veulent ! Que tu choisisses le petit à ma place.
Elle répète :
– Je ne veux pas être séparée de mon bébé.
– Et moi dans tout ça ! Il ne faut pas céder, on les laisse pas toucher le petit et on reste ensemble.

Après lui avoir jeté un regard condescendant, elle exprime son souhait d’intégrer le centre maternel avec Simon. Il ne moufte pas. De peur qu’elle change d’avis, nous repassons dans la journée pour lui faire signer le contrat d’accueil. Deux jours après, la puéricultrice du service conduit la jeune maman au centre maternel, et il nous faut gérer son mec, qui vient pleurer à l’accueil, prenant à témoin toute la salle d’attente : « On m’a pris ma femme et mon bébé ! Je veux la voir ! Donnez-moi de l’argent pour aller la voir ! »

Le trajet de la gare routière au centre maternel lui revient à environ 7 euros. L’autre se pique quotidiennement avec de l’héroïne pour dix fois plus et trouve encore le moyen de brailler. Le lundi suivant, appel de la chef de service du centre maternel. Notre pleureur a trouvé le moyen de venir voir sa belle, et ils se sont défoncés, alors que Simon était pris en charge par le staff. Le contrat est clair : si elle reconsomme, elle doit partir. Et nous protégerons Simon. Elno me transmets la nouvelle, que j’essaie de recevoir sans sourire.
– Ok, je prépare le rapport !
– Ne t’emballe pas. Le centre lui a donné une deuxième chance.
– Ah, ok. « Attention çà va tomber » mais ça ne tombe jamais. C’est bien, c’est éducatif.

La semaine suivante, même scénario. A la mine grave d’Elno, je vois venir la troisième chance. Bingo. Bébé fragile, nécessité de travailler le lien mère/enfant, et puis elle allaite. C’est important l’allaitement. Et là, la digue saute. Je voudrais retenir toute cette vulgarité qui sort de ma bouche, parce qu’Elno ne mérite pas d’assumer seul toute ma colère.
– Je démissionne.
– Lila, ne prends pas de décision hâtive. Il y a d’autres opportunités pour toi que de démissionner. Passe des concours, prends des responsabilités !
– Devenir responsable ? De décisions que je vomis ?

Simon a finalement été confié à l’Aide Sociale à l’Enfance à l’âge de 6 mois. Alors qu’il fêtait son premier anniversaire, je fêtais mon départ du service.