Je travaille trop

Quand l’ambition professionnelle éloigne de tout et conduit au pire.


Impossible. Je n’y arrive plus. Je ne respire pas normalement. Mon souffle est rapide et court, ma poitrine se soulève bien trop vite et des gouttes de sueur perlent sur mon front. Je ne sais pas ce qui m’arrive. Je n’ai jamais connu une telle sensation. Mon bras me fait mal. C’est la première fois que mon corps prend le contrôle et je n’aime pas. Je ne m’appartiens plus. Les choses se passent sans que je puisse les maîtriser et c’est insupportable.

D’habitude, je contrôle tout, je gère, je supervise ma vie, mes choix. Je ne me trompe jamais, mais là... Impossible à comprendre. Je fais pourtant attention à mon alimentation, je fais du sport régulièrement, je surveille mon poids sur la balance, je bois peu d’alcool. Pourquoi ma vue se trouble-t-elle ainsi ? Les objets, les couleurs, les sons se mélangent provoquant un cocktail explosif dans ma tête et m’embrumant encore un peu plus l’esprit. Que se passe-t-il ? Est-ce la mort qui me tend les bras ? Là ? Comme ça ? Sans prévenir ?

Impossible. Je n’ai pas encore atteint la trentaine, pas d’enfants, pas de femme, une carrière qui n’en est qu’au tout début ; il doit y avoir erreur sur la personne. Vous vous êtes trompé, c’est ça ? Vous m’avez pris pour quelqu’un d’autre ? Les erreurs, ça arrive, je peux le comprendre... Je ne vous en veux pas, tant que vous me laissez vivre ma vie.
Je suis un jeune cadre dynamique engagé à 200% dans son job. Je suis exemplaire dans mon travail, dans mon investissement. Je ne suis jamais malade, contrairement à mes collègues. Je mange sur place, je ne vais jamais au restaurant. Je fais tout ce que mon patron me demande. Je suis un modèle pour les autres. Quoi ? Je travaille trop ? Mon corps me le rappelle ? Mais que va-t-il m’arriver ? Mon cœur va cesser de battre ? Je vais partir vers la mort ? Sans dire au revoir à mes parents, à mes frères, ma sœur, ma famille et mes amis ? Mais quels amis ? Je n’ai que des collègues de bureau avec qui je prends un verre de temps en temps le soir. Personne n’est jamais venu chez moi. Je réalise que je suis le seul, avec le commercial de l’agence immobilière qui m’a proposé la location, à pénétrer dans mon petit appartement. Personne d’autre ne connaît mon « chez moi ». C’est un autre vide qui s’installe dans ma tête, un vertige énorme : JE SUIS SEUL. Je ne partage rien avec personne : lorsque je fais du sport, je cours seul au bord de la Seine, mes écouteurs sur les oreilles, mes lunettes de soleil sur le nez, impossible d’accéder à mon univers.

Le soir, je mange seul devant la télé ou mon ordinateur ; je consulte ma messagerie professionnelle, je jette un œil sur Facebook, mais mis à part ma famille, quelques rares amis d’enfance et des collègues de travail qui ne sont pas vraiment des amis, je n’ai personne. Personne à mes côtés qui me retienne à la vie. C’est douloureux de s’avouer cela. De se dire qu’aveuglé par ma réussite professionnelle et sociale, j’ai sacrifié le moindre contact « humain ». Je n’ai pas cherché à connaître les autres autour de moi. Pourquoi faire ? Ce ne sont que des collègues de travail, rien de plus. On fait le job, puis la journée finie, chacun chez soi... et moi tout seul chez moi.

Ce n’est plus la même douleur qui me bloque la poitrine maintenant, non, c’est autre chose. Je perds l’équilibre, me rattrape à une chaise. Elle n’est pas assez solide pour me supporter et tombe à la renverse m’emportant avec elle. Couché sur le sol, je devine le plafond de mon appartement ; mes yeux sont brouillés par les larmes et la sueur. Le plafond est blanc, vide, sans relief. Il me renvoie un peu plus à ma solitude citadine, à cette issue à laquelle je pense ne plus pouvoir échapper.
Je me rends compte que j’ai négligé une seule chose : moi. J’ai trop travaillé, je me suis usé plus vite que la normale. J’ai tout donné. Tout donné pour quoi ? Pour quelle reconnaissance ? Plus d’argent ? Plus de pouvoirs ? Je ne pourrai même pas en profiter. Je sens mon cœur qui se calme. Les battements ralentissent ; la douleur dans mon bras a disparu. Finalement, je suis bien, allongé par terre. Je n’ai ni chaud, ni froid. Les battements continuent de ralentir de plus en plus et résonnent dans mes tempes. Le sol n’est pas si dur que ça et je pense que je vais rester là plus longtemps que prévu. Il se passera deux, voire trois jours avant qu’au boulot, ils ne se décident à prévenir la police. Je serai déjà parti loin, très loin.

Je me résous donc à mon sort. Je finis ainsi. Est-ce que je méritais cela ?
Est-ce que quelqu’un sur terre mérite ça ? Je ne sais pas. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir à la question. C’est juste que, pour moi, ça se termine. Impossible de faire marche arrière, oui, impossible.