Lettre à Philippe

Le souvenir d’un immeuble détruit.


Vendredi dernier je suis allé au Zanzi Bar, où tout Grenoble en goguette était là – il faut dire qu’ils aiment bien se montrer. Surtout depuis que la ville est devenue la Silicon Valley de la région Rhône Alpes. Tous bourrés aux as, bourrés tout court, aussi. Je veux te parler des Américains, ceux qui font grimper l’immobilier nous obligeant, pauvres grenoblois à passer de l’autre côté de l’Isère. Je ne t’apprends rien, la GRESIRH a vendu mon immeuble à la « tronçonneuse » et j’ai été obligé de quitter le centre-ville. Depuis, je regarde la façade, je ne peux pas m’empêcher de faire autrement. Un si bel immeuble, qui a vu mon adolescence et une bonne partie de ma vie d’adulte, la meilleure pour moi. Rue Sonay, au 3ème étage, une bâtisse Haussmannienne au cœur des commerces et des épiceries ouvertes très tard, là où j’achetais de quoi me dépanner, le frigo était toujours vide. J’y avais mon café et ma cantine, chez Henry, une vraie cuisine dauphinoise, avec en prime Marianne, la serveuse.

J’avais 13 ans lorsque mes parents sont venus vivre en ville. L’exode rural c’est dur, mais nous n’avions pas le choix, à la maison il y avait plusieurs bouches à nourrir, mon père avait trouvé un travail de gardien de nuit et ma mère faisait des ménages. Adieu les ballades en raquette à la sortie de l’école et les soirées autour de la cheminée. Au début, j’ai eu du mal à m’y faire, j’avais comme tous les montagnards la nostalgie de mon village. Puis, petit à petit, l’adolescence a fait que je me suis ouvert aux autres, j’ai adoré mes années de lycée, d’ailleurs c’est là que je me suis fait mes meilleurs amis. Cet appartement, c’est aussi nos premières « boum » du mercredi après midi, mes premiers flirts, mon premier amour aussi. Bref, les choses importantes de la vie.

Je vivais au centre, sans voiture, le tram c’est si agréable ; on peut l’emprunter tant qu’on veut, avec le même ticket, y rester le temps désiré, observer qui monte et qui descend. Une même ligne n’a pas les mêmes abonnés d’un bout à l’autre, de quoi écrire des brèves, des nouvelles. J’observe, j’ai fait cet apprentissage au bahut, je me souviens des cours de français avec Simone Legendre, elle m’a marqué ; c’était elle qui nous avait annoncé la mort de De Gaulle, le 9 novembre 70, nous étions en seconde. Legendre, une littéraire, une vraie, pas une prof modelée comme « l’EN » nous en fabrique, elle n’écrivait pas dans le canard du coin, elle publiait déjà à l’époque. Puis le passage à la fac, parfois les cours séchés – mais bien récupérés – pour des après-midi neige et soleil à Villard de Lans, du vin chaud en rentrant, la neige de printemps. Des forfaits que l’on achetait à prix réduit avec nos salaires de pions. Tout ça je le ramène à cette époque, ce quartier, la rue Sonay, les liens que je fais, et que je ferai toujours. Parfois tout se mélange dans ma tête. J’assume de vivre dans le passé, je ne refais pas le monde, nous l’avons tellement fait autour de bonnes bouteilles du temps où l’on pouvait débarquer à la maison, des soirées qui n’en finissaient pas, des rencontres, mêmes furtives, mais des rencontres.

J’ai l’impression que c’était hier ; quand je vivais toujours au 3ème, que ma voisine me réveille le samedi matin à 8h avec le vacarme de son aspirateur, et que les couvercles des poubelles se referment avec un bruit de plastique qui me fait bondir de mon lit. Maintenant je vis dans un nouveau quartier, intégré paraît-il, à quoi, je ne sais pas. J’ai toujours le même bureau, je n’écris plus avec mon Olivetti, mais avec un Apple, malgré mes revenus. J’écris et ne relis jamais ce que j’écris, je ne peux pas. Je ne peux pas car si je le faisais je ne sais pas si j’y résisterais. J’écris puis je stocke, j’ai toujours dit qu’un jour j’irai voir ce que j’ai écrit. Je sais ce que j’ai écrit, mais je ne suis pas capable de le lire. Point par point, pas dans les détails, si les principaux, ceux dont les odeurs m’interpellent. Je me souviens des crêpes au Sarrazin que ma mère nous préparait les jeudis après-midi du mois de février. Je voulais toujours être le premier à les faire sauter, ça me rapprochait d’elle, je l’a sentait si inaccessible, c’est souvent comme ça dans les familles nombreuses, celui du milieu a le sentiment d’être lésé. Il fallait qu’elle s’occupe des derniers, il y en avait trois. C’était quand même bien, des images au polaroïd que Serge a toujours conservées, même si elles sont décolorées. Des images du passé que je regarde parfois dans cet album pêle-mêle que j’avais eu pour un anniversaire. Des photos de Jacqueline, les vacances au bord de la mer, Perpignan, l’Espagne. Des lettres oubliées que j’ai lues le mois dernier. Des lettres qui ne m’étaient pas destinées. Je savais qu’elles existaient mais je n’avais jamais voulu voir ce qu’elles contenaient. Maintenant je sais.