J'ai appris des solitudes

Une jeune fille qui ne s’en sort pas.


Jusqu’à 9 ans j’ai grandi dans un quartier populaire
Des Blacks des Arabes et le foulard des mères
Mais je n’oublie pas la frontière
Nos pavillons et leurs tours
J’imagine le goût amer
À 35 ans cinq ans dans l’93
Je découvre je comprends je retiens le département l’Île-de-France le 75
Et dans l’92 quartier d’la gare Asnières direction Paris
Marcher rue d’Rivoli
Il y a tellement à faire
Tu t’traînes terre la misère
Lève et pas s’taire guerre
Tu t’essouffles dans la galère
Gère

J’ai du respect pour mes voisins d’palier
Foulard kippa ou une croix ou athée

J’la vois marcher perdue dans le vide
Elle vient me parler une voix livide
Un flow d’camée des yeux humides
Une main qui tremble une cigarette pas allumée
Un tee-shirt noir des chaussures trouées
Une voiture de flics j’sens qu’faut bouger
C’est rien juste une fille en France en état d’souffrance
Une fille des cités
Qu’est-c’qu’on en à battre c’est pas nos quartiers
Une fille à la ramasse dans nos quartiers friqués
Nos regards de blancs la mentalité
J’comprends son errance j’voudrais bien l’aider
Mais pas d’ordonnance une fille en France
Pas d’argent en banque une carte bloquée
Je sonne à une porte ça la réconforte
Un médecin distant qui ne fera rien
Faudrait son dossier vous comprenez bien
Faudrait déjà pouvoir entendre qu’elle ne vous dira rien
Si vous n’prenez pas un peu de temps pour la rassurer
Prenez-lui la main et dites quelque chose comme humanité
Mettez-là en confiance j’vous vois la juger
Son médecin absent elle compte sur nous
C’est pour ça que j’ai insisté en sonnant chez vous
La fille veut partir j’l’encourage à parler
À donner les noms d’ses médicaments
Vous lui proposez juste d’être hospitalisée
Mais dans son regard moi j’vois son tourment
Et qu’ça la fait flipper
C’est rien juste une fille en France en état d’souffrance
Une fille des cités

Elle n’est pas en danger ça vous m’l’avez dit
C’est vrai j’suis pas médecin moi j’n’y connais rien
Tout c’que j’sais c’est qu’on ressortira sans une ordonnance
C’est rien bientôt on prendra des vacances
Toujours les même histoires de regards fermés
Une fois dans la rue elle me parle de son père elle voudrait ne pas l’avoir connu

À bout
Souffle un peu
Respire
Les écoute pas
Qui t’aime te suit
Qui te suit t’ennuie
Qui la douleur et la peine
Qui le bonheur et la reine
T’es la lionne dans l’arène
Qui du fou ou du roi
La couronne ou le rire
Les clowns et le cirque
Qui du tromé ou du trauma
Dans le métro tu vas nous faire un coma
Rigole pas avec ça
Règle tes pas
Qui du pas ne sait pas
T’en penses quoi
Tu parles pas
Je sais bien
Tout le monde se barre
Tout le monde s’écarte
Tout le monde s’en fout
Trie les cartes
C’est pas ton jeu
Vire les cartes
C’est pas ton jour
Vire ton mec
C’est plus son tour
Toujours à droite à gauche
Tu parles d’un tour
Fais le ménage
Pas le manège
Déménage
Un peu d’air
Souffle un peu
Prends la route
L’autoroute
Peuvent pas te verbaliser
C’est toi le verbe
Pas les pvs
La chair et le sang
L’enfance et ton enfant
L’héritage dans une cage
Tu en sors
Tu t’enfermes
T’en sors pas
Tourne pas
Te braque pas
T’es pas armée
T’es pas une banque
Va pas te cramer
Fume un truc
Si tu veux t’allumer
Peut-être que ça va te calmer
Un peu apaiser la douleur
Un peu te laisser entrevoir le bonheur
Balance des mots
Si c’est trop lourd

Je sais bien
Ton histoire
C’est un poids lourd
T’es au point mort
Mais t’es vivante
Prie qui tu veux
Mais les dieux sont des prothèses
Au pire au mieux des béquilles
Tu parles d’un jeu de quilles
Les cieux sont des foutaises
Les fous des feux de détresse

La nuit on est libres
Le jour on s’arrange
L’exil n’est jamais très loin
On prend des routes des paysages des visages
On traverse des plaines des peines
On prend dans les yeux des vies qui défilent des vies qui s’effilent
On garde les souvenirs dans l’ombre
On se souvient on oublie on abandonne on pardonne
On s’en veut on veut croire encore
On prend la vie à deux on se découvre seul
On rage on nage on coule
On oublie la naissance
On garde l’amertume
On habite on survit on s’exile pour vivre
On laisse les terrains vagues
On se perd dans la foule
On marche loin du temps
On continue on se refait
On jette au vent les livres
On déchire on respire on espère
L’autre page l’autre rive un rivage
L’oxygène la lumière la peinture les images
Les mots le silence l’absence le vide un parfum
Les cargos solitaires qui traversent l’horizon
La pluie en hiver sur des visages qui s’effacent

J’ai pris seul des routes
J’ai pris seul des paysages
J’ai pris dans mes mains des visages seuls
J’ai traversé des plaines et des peines
J’ai pris dans les yeux des vies qui défilent des vies qui s’effilent
J’ai appris des solitudes et des mains tendues