60 ans

Avoir 60 ans aujourd’hui.


À A., C., L., L., M., O., P., S., et toutes les autres initiales de l’alphabet que je ne connais pas, mais qui se reconnaîtront peut-être.

J’ai 60 ans. I’m sixty. Ça n’a pas de sens. Je répète cette phrase, encore et encore, et elle est toujours aussi obscure, comme si elle était traduite du coréen par un logiciel fou : « je » = moi –ai/suis – 60 : impossibilité d’appliquer le prédicat au sujet. Je connais chacun des éléments, mais ils sont incompatibles. Je / moi / telle que je sens / mes envies / mes projets / ma façon d’être, je connais. Et « être une femme de 60 ans », je connais aussi. J’en ai bien sûr rencontrées, côtoyées, connues, des femmes de 60 ans. Quand j’avais 8, 15, 30 ans. Je sais bien ce qu’est une femme de 60 ans. J’en ai, comme tous mes contemporains, des représentations cadrées. Seulement voilà : justement, cela ne cadre pas, ni avec moi, ni avec des gens, des amis, quotidiennement croisés, sexagénaires, et non conformes. Comment faire alors ? Comment se débrouiller entre ces images que la majorité des gens ont en tête quand on dit « 60 ans » et la réalité vivante, palpitante, de nos corps, de nos vies, de nos désirs ? Cet âge nous vient comme un vêtement inconfortable, mal taillé et, chaque jour, nous luttons un peu pour bouger, agir, comme nous le souhaitons, en nous heurtant, parfois en nous blessant, à ces coutures raides, à ces manches étroites, à ces fermetures enserrantes. Avoir 60 ans, cela ressemble à l’adolescence, on ne sait pas où on va, on ne sait pas quelle peau habiter : c’est une dissonance.

« 60 » de 60 à 80

Depuis l’enfance, donc, des femmes de 60 ans. Mais on ne dit pas alors « une femme » de 60 ans, sauf peut-être dans les rapports de police et les comptes rendus de faits divers. Non. On dit « une dame de 60 ans », et ceci à peu près sans considération de classe sociale. À 60 ans, on est une dame, c’est-à-dire une personne qui, dans tous les cas, a gagné en honorabilité, en respect : une dame est digne, elle a des cheveux gris ou blancs, des vêtements confortables et amples pour masquer les rondeurs que les enfants, puis la ménopause ont déposé sur ses hanches, elle se doit d’être toujours impeccable. Enfin, ceci est un stéréotype ; il y a de fréquentes variantes : quand ma mère a eu 60 ans, il n’était plus question de cheveux gris. Les visites hebdomadaires chez « la coiffeuse » assuraient la « mise en plis », un peu crêpée et bien laquée, édifice de dentelle capillaire qui devait tenir la semaine, s’affaissant pourtant un peu plus à chaque réveil. Et, mensuellement, une coloration rousse, ou auburn, ou blond foncé venait recouvrir les racines grises. La coiffeuse était le pivot, l’indispensable de toute femme, et plus particulièrement de celles de cette tranche d’âge, qui avaient le temps d’investir le salon en après-midi. Un lieu familier donc, où s’échangeaient les nouvelles et les commentaires sur le monde comme il va, plaque tournante des informations sur les morts, les maladies, les naissances, les mariages, une sorte de bureau d’état civil. Les dames de 60 ans en sortaient caparaçonnées de frais, ayant assuré à « Francine » que c’était« très bien », et, revenues chez elle, déjà déçues, fulminantes : « Regarde la tête qu’elle m’a fait ! Je vais lui dire ! Je n’irai plus ! » Que manquait-il alors ? Que la magie n’ait pas eu lieu ? La magie qui aurait fait qu’avec couleurs et bigoudis, mini-vague et permanente, ce soit la jeunesse qui se soit réinstallée dans le miroir à la fin de la séance. La lumière du salon de coiffure en donnait peut-être l’illusion. Mais, rentrées chez elles, elles ne voyaient qu’une dame d’un certain âge bien coiffée. Ce n’est pas cela qu’elles avaient espéré.

Une dame de 60 ans pouvait avoir deux statuts sociaux ; mais dans les deux cas, il y en avait un autre qu’elle avait perdu. Le plus souvent, ces 60 ans marquaient l’entrée dans le statut de « grand-mère », et il était entendu alors qu’une grand-mère ne pouvait être que ravie et frustrée : ravie d’avoir des petits-enfants, qu’elle gâterait au-delà de tout, et même parfois de ses moyens, ravie de les accueillir, de les garder, de s’en occuper, pleurant à leur naissance, à leur communion, à leur mariage si elle en était encore. Frustrée de ne pas les voir/avoir davantage. Quel qu’ait été son caractère dans les soixante premières années de sa vie, à coup sûr, une grand-mère devenait bonne : attentive, généreuse, ouverte, un peu dépassée par cette nouvelle génération, mais capable d’établir avec ses petits-enfants une relation de confiance, de rassurance et de joie dont les parents, trop préoccupés sans doute par le fait de devoir élever leurs enfants, s’avéraient incapables. Ma mère fut ainsi, grand-mère exclusive et heureuse : si le couple grand-parental avait bien tenté, pour mon premier enfant, un rapt discret (« Est-ce qu’il ne serait pas mieux à vivre avec nous à la campagne ? Vous, vous êtes toujours au travail, fatigués. Ici, il pourrait aller à l’école du village, on n’y apprend pas moins bien qu’en ville… »), pour les suivantes, ma mère grand-mère, seule désormais, eut une adoration exclusive. Ce qui signifie aussi qu’elle m’excluait. Ma mère ne vint pas me voir pendant les mois d’hospitalisation de ma grossesse, mais fut une grand-mère féroce pour ces deux petites-filles, au point même de mettre un peu à l’écart le petit-fils qui avait été jusque-là son objet principal d’admiration. Elle ne fit pas cette fois de tentative de détournement mais, dès le premier jour de chaque période de vacances scolaires, elle m’appelait pour me dire : « Quand est-ce que tu m’amènes MES filles ? » J’en étais devenue la gouvernante. Cependant, il m’avait fallu attendre les 60 ans de ma mère pour voir se développer ce phénomène, car mon enfance fut sans grand-mère : une femme de 60 ans pouvait mourir, et cela arrivait ; j’ai le vague souvenir, plus par les photos que par mes images, d’une femme de 60 ans assez ronde et majestueuse, aux cheveux blancs soigneusement remontés en un chignon doux et cranté, qui mourut à mes 2 ans. J’eus donc une ou deux grands-mères de substitution, mais il va sans dire qu’elles n’eurent jamais les mêmes droits ni les mêmes exigences. Essentiellement grands-mères, donc.

Ou pas. Car l’autre catégorie de dames était celle qui ne s’était pas mariées et DONC, n’avaient pas eu d’enfants : il y avait dans cette France-là un lien de cause à effet, et toute exception à cette règle d’airain était encore une honte à cacher. Elles constituaient ainsi le groupe peu enviable des « vieilles filles » : insensiblement, au fil des années de leur jeunesse où les hommes et les mariages les avaient désertées, elles étaient passées du statut de jeune fille, vierges à cueillir, à « fille à marier », étiquette qui sentait sa date de péremption, et puis un jour, quand leur trentaine avait basculé vers le 4, elles étaient devenues ces « vieilles filles », vierges moquées, regardées avec quelque commisération, acceptées dans les familles comme les amies sur qui compter, et qu’on invitait à chaque fête, Noël, Nouvel An, Pâques et anniversaires, afin qu’elles ne soient pas seules. Vingt ans déjà donc, qu’elles traînaient leur célibat honteux : aucun homme n’avait voulu d’elles. De ce fait, elles avaient bien été obligées de travailler pour gagner la vie que nul mâle n’assurait ; elles avaient fait des carrières dans des métiers « féminins » : institutrice, infirmière, assistante sociale ; elles étaient souvent devenues, à force de dévouement à leur travail, des « directrices ». Mais personne ne leur en reconnaissait le moindre mérite : on les plaignait de ce qu’elles avaient perdu, de leurs appartements solitaires, et elles venaient, comme des fées vêtues de tailleurs gris d’où émergeait le col d’un chemisier blanc, s’asseoir aux tables familiales et jouer un peu avec ces enfants dont on les avait souvent fait les marraines, mères de secours au cas où, qui offraient les montres lors des communions.

Mais grands-mères ou vieilles filles, les dames de 60 ans avaient toutes perdu le droit à l’appellation de… femme. Quelque part dans les périodes obscures de la ménopause, leur féminité s’était perdue irrémédiablement. Elles avaient encore l’apparence de femmes : le visage, le maquillage (très discret, le plus souvent limité à la poudre de riz et au rouge à lèvres), les jupes, les robes et les bas, mais comme une chrysalide évoque encore le papillon qu’elle a contenu. Il était entendu que l’intimité de leur corps s’était désormais refermée, sexe clos et endormi, seins de chair sans désir. Elles étaient des dames respectables. Il ne serait plus venu à l’idée d’aucun homme de les approcher, courtiser, désirer. Et si l’idée leur en était venue à elles (mais comment ? il y aurait fallu un grain de folie), elles n’auraient été que des objets de moquerie, de dégoût, unanimement rejetées : une vieille qui désire ? Qui aurait l’audace de vouloir qu’un homme la cajole, l’« honore » ? Ignoble. Au point que même dans les situations de violence extrême, quand les hommes devenus soldatesques s’abattent sur des villages et troussent tout ce qui est féminin, le viol des vieilles femmes apparaît comme, si c’est possible, encore pire que celui des plus jeunes ; aucun désir ne pouvant l’expliquer, aucune envie de la beauté d’une femme ne l’excusant, il met à nu ce que sont tous les viols : un désir de tuer, d’humilier, de détruire dans la honte et la douleur. Néanmoins, rarement, il pouvait arriver qu’un homme s’approche d’une femme « mûre » : s’il était plus jeune ou d’un rang social inférieur, il n’en voulait bien sûr qu’à son argent (ses quelques biens de famille, sa retraite, l’héritage d’un mari mort). S’il était de son âge et de sa catégorie sociale, alors, il n’était pas question d’autre chose que d’une amitié amoureuse et platonique, le compagnonnage de deux êtres qui s’aidaient à aller vers la mort, pendant quelques années, sans que jamais leurs peaux ne se rencontrent au-delà de leurs mains parfois liées, et de leurs joues effleurées dans un baiser rapide et respectueux.
Il est vrai du reste que la mort n’était pas loin, jamais bien loin. Les dames de 60 ans de ma jeunesse avaient traversé deux guerres. L’une avait terrorisé leur enfance ou leur adolescence. Dans le Nord de la France, l’occupation par les troupes allemandes avait été sévère, certaines villes, totalement soumises, avaient vécu sous la loi militaire de l’Empire, les villages avaient cohabité pendant de longues années avec des uniformes inflexibles qui faisaient peur aux enfants privés du nécessaire, comme des ogres à cheval. La seconde les avait atteintes dans leur trentaine, les hommes avaient d’autres soucis : fuir, s’échapper, se battre ; elles aussi : travailler, trouver de la nourriture, échapper aux bombardements. À 10 ans, elles avaient su ce qu’était la mort. À 60 ans, elles la savaient proches ; et de fait, dans cette deuxième moitié du 20e siècle, 72 ou 73 ans était, par exemple, un « bon âge pour mourir », on estimait qu’on avait « fait son temps », et que s’attarder tenait d’une obstination un peu déplacée : place aux jeunes – qui, du reste, arrivaient en masse : génération d’après-guerre, du baby boom, étouffée par cette société vieille, et qui bientôt dresserait des barricades pour mieux se libérer.

Mais à quoi passe donc son temps une dame de 60 ans en attendant sa fin ? Où sont ses points d’honneur ? D’abord et avant tout, à bien tenir sa maison : la poussière et le désordre sont ses ennemis ; à Pâques, nettoyer les vitres (on dit dans ma région : « faire ses carreaux ») est une tradition aussi ancrée que celle des œufs. Si elle a charge d’âmes, ces âmes-là ont un ventre qu’il s’agit de remplir : il va de soi que ces dames sont aux fourneaux et alimentent trois fois par jour, avec une régularité d’esclave, le mari qui attend à la table. Ce n’est même pas une question. C’est naturel. Moulinex libère la femme… en lui permettant, grâce à d’ingénieux petits robots, d’accomplir avec moins d’efforts, de peines et de maux de dos les tâches quotidiennes, mais certainement pas en lui disant de laisser tomber cela, de déposer le tuyau du merveilleux aspirateur Fulgator entre des mains masculines. Pas question ! D’ailleurs aucune d’entre elles ne le voudrait : ce serait incongru. Pire : ce serait mal fait, pas comme elles le veulent – « ils » ne savent pas. Et surtout, où serait leur raison d’être, leur fierté, si celui qui fait déjà bouillir la marmite avec son salaire ou sa retraite leur prenait leur ouvrage ? Lui, il a bien travaillé toute sa vie, à l’usine ou au bureau, il peut s’arrêter, se reposer. Elles, elles continuent. Parfois, elles ont des talents. Ma mère en avait : elle était une excellente couturière, inventive, précise, perfectionniste et infatigable ; elle nous habilla intégralement, elle, ma sœur et moi, pendant des années. Plus tard, elle passa au tricot et à sa machine et couvrit ses petits-enfants de pulls brodés comme des chefs d’œuvre. Une de ses amies mena de main de maître (?) pendant des décennies un florissant magasin de tissus : elle gérait l’équipe de vendeuses, s’occupait des achats, assurait la comptabilité et l’administration, et bien sûr vendait ; le magasin demeura toujours au nom de son mari.

Ne sortaient-elles donc pas de chez elles ? Oh si, bien sûr ! On n’était plus au Moyen Âge, ou au 19e siècle ! (Ce qui était oublier que dans ce siècle-là, les écarts de classes étaient tels qu’une bourgeoise moyenne avait au moins une « bonne » lui épargnant la plus grande partie de ces tâches ménagères ; et que devenaient les « bonnes » de 60 ans, si elles les atteignaient ?) Donc les dames sortaient : le matin, pour aller faire les courses, quasi quotidiennes. Au fil des années, elles avaient porté, poussé, tracté, monté des tonnes de victuailles. Les frigos avaient succédé aux glacières mais la famille rentrait tous les midis et tous les soirs, les menus devaient être riches et variés, les kilos de fruits et les kilos de viande pesaient le même poids sur leurs reins et dans leurs bras. 60 ans ou pas, elles portaient encore, s’offrant souvent à faire les courses pour leurs fils ou leurs filles au travail. Bien sûr, ces courses se faisaient à pied : peu conduisaient. C’était vraiment un signe d’indulgence de leur mari qu’il les laisse prendre le volant de la voiture familiale ; la seconde voiture à elles dédiées était un luxe ou un caprice. Les bonnes histoires sur les « femmes au volant » faisaient les choux gras des comptoirs où s’inventaient de nouveaux proverbes marqués de la sagesse populaire : « Femme au volant, mort au tournant ! »
Et puis elles sortaient aussi quelquefois l’après-midi, une fois la vaisselle faite et rangée, et avant que ne revienne l’heure de la préparation suivante. Elles se vêtaient au mieux, endossaient l’hiver un manteau avec un petit col de fourrure, se chaussaient confortablement de petites bottes de daim noir ou marron qui leur arrivaient à mi-mollet (il fallait cela, elles avaient toujours mal aux pieds qu’elles avaient torturés pendant les années 1950-60 dans des escarpins à bouts pointus et talons aiguilles) et s’acheminaient en ville pour quelques courses nécessaires : des choses pour la maison, des chaussures justement, des objets de décoration qui valaient signe social – il fallait de l’argenterie, de la porcelaine, du cristal, des choses à faire briller pour illuminer leur intérieur et peut-être leur vie. Parfois une belle pièce de vêtement. Mais cela n’était pas affaire de hasard : elles avaient leur boutique, de longue date, et ne faisaient confiance qu’aux conseils de la dame qui connaissait si bien ses clientes, leur taille, leur style, leurs habitudes et avait même le souvenir de leurs précédents achats. Chaque sortie était donc un événement. Pour certaines, subsistait la tradition des « thés » : la réunion hebdomadaire de quelques amies, pour des biscuits, un bridge et des papotages – le compte rendu sans surprise de la semaine écoulée. Elles ne rentraient pas très tard : une femme d’un certain âge ne traine pas dans les rues quand il fait noir, ou après 6 heures et demi du soir. Et puis, elles avaient un rendez-vous secret, discret, regardé du coin de l’œil, souvent en repassant, mais avec une attention passionnée : à la télévision installée commençaient à passer des feuilletons, des histoires de jeunes infirmières qui roulent en scooter vers l’hôpital jusqu’au jour où enfin, un médecin de grand avenir les remarque ; ou des histoires de familles scandaleuses où cynisme et coucheries transversales bouleversent les couples de tous âges.
Les dames de 60 ans, avec ou sans mari, partaient cependant régulièrement en vacances : elles avaient connu 1936, il n’était pas question de dédaigner ce progrès qu’étaient les congés. Destination privilégiée : les pensions de famille, lieux tranquilles où, enfin, elles n’avaient pas à faire la cuisine ; l’air y était bon et la table bien servie, on sympathisait avec les tenanciers, on faisait de courtes promenades dans les chemins quand il ne faisait pas trop chaud, en se plaignant des mouches. Si c’était au bord de la mer, la digue était le lieu privilégié de cet exercice physique. Elles regardaient courir et nager les enfants et les jeunes gens, évoquaient leurs équipées à bicyclettes pendant la guerre, disaient qu’elles en referaient bien, qu’il parait que ça ne s’oublie pas, même si elles n’étaient pas remontées en selle depuis 25 ans. Pour l’eau, elles n’avaient pas de souvenirs, elles n’avaient pas appris à nager. Et puis, bien sûr, elles avaient tout à fait passé l’âge de se mettre en maillot de bain !

De fait, physiquement, elles étaient le plus souvent allées vers les extrêmes. La nourriture riche et l’absence totale de sport, si ce n’est ménager, avaient enveloppé la majorité d’entre elles. Elles calaient leurs rondeurs de poitrines et de fesses dans des dessous gainants et solides qui assuraient que leurs robes seraient lisses, les combinaisons finissant de gommer les bourrelets et les élastiques. Elles avaient bien sûr fait des régimes à une certaine époque, mais c’était fini : à quoi bon ? Elles n’avaient plus à plaire ! Mais à se faire plaisir de temps en temps, à ne pas se refuser quelque douceur sucrée ou salée, le temps était encore. Elles s’arrondissaient doucement, certaines plus que d’autres, c’était leur « tempérament ». Le même tempérament en poussait, au contraire, vers la sécheresse : de fines, elles devenaient émaciées, anguleuses ; de tempérament en tempérament, on en faisait un trait de caractère. Les rondes étaient douces, les pointues acariâtres, comme si la vraie nature des caractères apparaissait enfin, ayant poussé doucement au fil des années pour atteindre et envahir la surface, une vérité montée du fond de l’âge.
Voilà. Je sais très bien ce qu’est une femme, une dame, de 60 ans. C’est pour cela que je ne comprends rien à la phrase : « J’ai 60 ans. » Certes, mes représentations ont évolué un peu, disons vers mes 50. Deux phénomènes se croisent : d’abord, l’âge rend plus indulgent à l’âge supérieur, qui devine le suivant. Et puis, j’ai commencé à voir de telles femmes juste devant moi, collègues, amies, qui ne « faisaient pas leur âge », « bien conservées ». La question du « elle a fait quelque chose ? », chuchotée, un peu malveillante, commençait à se poser : évidemment, si l’on ne laissait pas faire la nature…. ! si l’on entravait le cours des rides, des fatigues, des relâchements, si l’on ne laissait pas le jeu se jouer, avec l’aide de quelque argent. Peut-être, sans doute, peu importe : mes aînées avaient, ou non, les rides des générations précédentes, des grands-mères anciennes, mais elles commençaient à ne plus en avoir l’allure. Disparues les coiffures frisottantes, les gilets bien boutonnés, les lunettes à fines montures dorées pour qu’elles se voient moins. Pas chez toutes, bien sûr, mais mes exceptions semblaient montrer une autre voie à mettre cependant sur le compte de leur personnalité : des intellectuelles de la classe moyenne supérieure, encore actives, ayant les moyens d’être attentives à leur look. Cependant, elles s’acheminaient vers la retraite, ce mot qui signifie clairement que l’on se met en marge, qu’on se range des voitures. « En retraite », il ne s’agirait de rien d’autre que de regarder désormais passer le temps et de vitupérer la météo, d’arranger sa maison qui serait désormais rangée et astiquée tous les jours, de recevoir, toujours, ses petits-enfants, de former un vieux couple tranquille qui se tolère amicalement puisque, de toute façon, la vie est finie, et qu’il faut accepter que cet homme-là, avec qui on a déjà passé plus de trente années, sera votre compagnon pour les vingt prochaines. Le plus dur est fait, on s’est poli l’un à l’autre, et même si la retraite signifie un côtoiement dont on n’avait pas l’habitude, eh bien, chacun se crée de petites occupations parallèles qui se recroisent, encore et toujours, aux repas et devant la télé du soir. « La retraite », c’est attendre et compter les saisons, en marge de la vie comme on l’était enfant, lorsqu’on n’avait pas d’autre utilité et devoir sociaux que d’aller à l’école, faire le parcours obligé, et presque pas de droit : « plus tard, quand tu seras grand », la vie commencera. Symétrique, la retraite promet de faire, à un moment, retomber en enfance, on redescend les marches jadis montées une à une, on oublie, on se souvient, personne ne vous attend quelque part, vous êtes rangé dans votre petite maison ou votre appartement proprets ; au fond, sans le dire, toute la société, tout votre entourage attendent désormais que, dans votre cage confortable, vous mourriez ; si cela n’arrive pas dans les temps acquis, on s’étonnera de votre longévité (« Et votre mère, ça va toujours ? Ça lui fait quel âge maintenant ? » « Oh elle va sur ses 90 ans. » « Ah oui, quand même ! Enfin, tant qu’on a la santé ! Enfin, moi, je n’aimerais pas vivre jusque-là, on est quand même diminué, on ne sert plus à rien, on peut vite devenir une charge. ») Oui, si vous durez trop, on s’impatientera.

Mes 60 ans

Mais nous n’en sommes pas encore là. Je vous le redis : j’ai 60 ans. C’est un coming out que je fais là. Je ne le dis jamais. Certains de mes amis les plus proches connaissent par cœur la date de mon anniversaire, mais en ignorent l’année. Bien sûr, je triche sur tous les sites, comptes, etc., où on est invité à donner son âge, à commencer par ceux de rencontres, de sorties : je sais que ce 6 et ce 0 vont déclencher le catalogue ; les idées que j’ai en tête concernant les sexagénaires, je ne suis pas seule à me les être forgées : pour une majorité de gens, avoir 60 ans, c’est être entré dans la vieillesse. Et donc, dans nombre de circonstances, être d’emblée rayé de la liste des contacts à retenir. J’en suis même à mentir aux sites de Samsung ou de Microsoft, comme si cette année de naissance me rejetait dans un panier de vieilleries, dont l’avis n’a pas à être pris en compte ; j’ai beau tout savoir de l’anonymat de chiffres que représentent ces données, j’ai toujours l’image, au moment de cocher la case, d’un trentenaire derrière l’écran qui ricanera en lisant mon avis sur le dernier modèle de téléphone en commentant « ah la mémé, ses enfants lui ont offert un mobile, et elle ne sait pas s’en servir ». Bien sûr, il n’y pas de trentenaire pour s’occuper de ma fiche, mais il n’y a pas de paranoïa non plus : les catégories statistiques du marketing font bien commencer la classe des seniors à 55 ans, et les magazines s’esbaudissent bien sur lesdits seniors qui se sont mis aux objets technologiques, essentiellement, à ce qu’ils en disent, pour garder le contact avec leurs petits-enfants et échanger des photos de famille.

Donc je triche. Même avec les pires ruses d’un Jacadi, on ne me fera pas avouer mon âge devant… mes étudiants par exemple, ou mes collègues. Et évidemment pas dans un scénario de rencontre potentielle. J’ai honte, voilà. Je rationalise bien entendu : non pas que je ne veuille pas avoir comptabilisé soixante années d’existence : mes souvenirs philosophiques me rappellent les débats sur le temps, décompte humain, relativité, arbitraire du dénombrement. Enfin, quand même, cela fait 60 hivers que je vois passer.
Mes réflexions sociologiques m’amènent à des discours sur la subjectivité des représentations, notamment dans ce domaine. Bien sûr, nous ne pouvons en avoir que de la génération qui nous a précédés ; or, les modes de vie ont été profondément transformés, et la durée des vies (biologique, donc de couple, de travail) s’est considérablement allongée. La femme de 30 ans balzacienne était vieille, quand elle n’était pas morte – en couches, de tuberculose, d’une appendicite ou d’un mauvais rhume –, et nous ne sommes pas à 200 ans de cela. Et puis, dans d’autres cultures, l’âge avancé a de toutes autres significations : c’est encore celui du respect, de la sagesse, de l’autorité, d’un pouvoir reconnu par tous les plus jeunes. De cela, nous sommes à des années lumière.

Il n’empêche : ici et maintenant, dans notre société, 60 ans est un âge de rejet, de mise à l’écart pour une vie amoureuse par exemple, un âge où l’on ne devrait plus jouer qu’à ruser avec les maladies et calamités qui ne vont pas tarder à nous tomber dessus : cancer, AVC, Alzheimer… Il n’est, pour s’en convaincre, que d’écouter pendant une petite heure certaines radios, qui, dans leur classicisme, semblent plutôt destinées aux seniors : vous y entendrez successivement des publicités concernant l’arthrose (cette fameuse minute qu’il faut pour se lever de son fauteuil…), le taux de glycémie, les préoccupations de patrimoine (à qui léguer ?), la manière de s’assurer une fin de vie plus confortable grâce au viager et pour finir, des conventions obsèques. Dans cette aimable perspective, 6 fait seuil. Les sites de rencontre en sont un bon exemple : annoncez 55, vous pourrez jouer dans la catégorie des 50, du moins ceux qui se disent ouverts d’esprit et n’ont en tout cas plus du tout le projet de refonder une famille avec une petite 40. Posez 60, et vous n’éveillerez plus que l’intérêt des 65 et plus, aspirant à un compagnonnage pour des voyages, des expos, des sorties, relations dont il n’est pas exclu qu’elles restent tout à fait platoniques ; de toute manière, la question du « se plaire, se séduire » n’est plus du tout évoquée : c’est une alliance rationnelle de goûts communs et de résidences séparées, avec en arrière-plan et pensée l’idée d’avoir quelqu’un pour prendre soin de vous en cas de maladie.

60 ans et les hommes n’est pas une chose facile. S’ils en ont, ne serait-ce qu’un peu moins, les 4, 5 ou 8 ans qui nous en séparent sont un gouffre pour certains : leur honneur viril est en jeu. Sortir avec une femme de 60, ne serait-ce pas afficher qu’ils n’ont plus les moyens (sous-entendu : sexuels) de faire le bonheur d’une femme plus jeune ? S’ils s’y risquent quand même, parce que cette étrange créature féminine est belle et « ne fait pas son âge » (voir plus haut), c’est avec l’émoustillante impression d’être la victime consentante d’une « couguar » : compte tenu que la représentation du couple couguar est dans un rapport 40 (pour elle)/ moins de 30 (pour lui), cela les rajeunit. S’ils ont le même âge, ils considèreront facilement cette condisciple avec une grande amitié : quelqu’un avec qui on peut partager des souvenirs – on a eu la même jeunesse dans les mêmes années, on se souvient des mêmes programmes télé d’enfance, et des mêmes chansons d’adolescence. Une femme de 60 ans, pour un homme du même âge, cela fait vite un bon copain, par rapport à qui la question de la séduction ne se pose pas, et c’est tellement reposant… Secrètement, ils assaisonnent cette amitié « virile » d’une pointe de commisération respectueuse : eux se considèrent encore dans une certaine forme de force de l’âge, se lancent des défis sportifs, jouent à se prouver tous les jours qu’ils sont encore capables de… (on peut compléter au choix). Ils luttent, tout occupés d’eux-mêmes, à résister, eux aussi, à certains vieillissements ; beaucoup s’accrochent, professionnellement, à des formes de pouvoir. Mais, s’ils sont fiers de leurs performances préservées, voire améliorées, ils sont tout prêts à murmurer, sans qu’on les y pousse trop, que « oui, mais pour une femme, ce n’est pas la même chose ». Et leur gloire professionnelle les amène à s’agacer ou à interroger : « Elle n’est pas encore à la retraite, elle ? Quand est-ce qu’elle dégage ? » Les mêmes ont bien sûr éliminé de leur entourage, pour les postes de représentation, les femmes de 50 ans, « trop vieilles ! ».
Non, les hommes n’aiment guère les femmes de 60 ans dans les rapports de séduction : cet âge les choque un peu, comme une indécence : que veulent-elles ? que peuvent-elles espérer encore ? qu’ont-elles à vouloir batifoler comme des quadras qu’elles ne sont plus depuis longtemps ? des grands-mères sexuées ? des séductrices à l’âge Damart ? Il y a certes beaucoup de rôles dans lesquels on les voit : amies attentives, filles dévouées tenant pour la dernière fois la main de leurs parents octogénaires, bénévoles actives aidant des enfants ou des SDF comme d’anciennes dames de charité, intéressées culturelles remplissant par bataillons les cars des voyages organisés… Mais femmes ? Femmes avec un corps de femme et les désirs assortis, femmes nues, femmes alanguies dans un lit, femmes aux lèvres entrouvertes attendant un baiser… Allons… j’exagère, n’est-ce-pas ? Des merveilles de 60 et plus, il y en a presque chaque semaine en couverture de magazines : actrices (toujours), mannequins (anciens), people donc ; les medias paraissent ainsi faire passer l’idée de ces nouvelles seniors possibles… en mettant l’accent sur ces femmes dont le pouvoir de séduction a toujours été reconnu, depuis leurs 20 ans belles parmi les moins belles, les ordinaires, et en gardant un silence pudique sur les étonnantes prouesses de Photoshop. Ces corps et ces visages qui semblent avoir échappé au temps sont bien encore présentés comme des exceptions, et non pas comme le sort commun : admirez, encore, les stars. Pourtant, nombre de films, séries, et des plus populaires, n’hésitent pas à mettre en scène des amours « seniors ». C’est vrai : même si les représentations secrètes sont encore de la génération précédente, il n’en demeure pas moins qu’elle est bien là, cette génération de sexagénaires actifs, socialement incontournable, et les scénaristes et les médias ne peuvent les oublier sans se priver d’une cible importante de public. Alors, il y a de telles amours sur les écrans. Schéma alternatif n° 1 : un homme et une femme d’un certain âge se rencontrent, alors que chacun de leur côté, ils n’attendaient plus rien de la vie ; la femme est encore très belle et soignée, l’homme souvent un peu moins et affiche un caractère à faire fuir ; pourtant le miracle de la « dernière chance » a lieu. Schéma alternatif n° 2 : c’est un vieux couple ; des années qu’ils sont ensemble, avec beaucoup d’affection ; un événement perturbateur va leur permettre de ressentir à quel point ils tiennent profondément l’un à l’autre, et un baiser vient couronner cette entente. Schéma commun à toutes les alternatives : cette femme amoureuse émergera toujours des scènes nocturnes revêtue de quelque chose : polyester ou soie (ça dépend du milieu) d’une nuisette, chemise empruntée à l’homme qui est nu près d’elle, couette chastement remontée jusque sous les bras.
Prétendre être une séductrice de 60 ans, ce n’est pas une sinécure.

À cause de tout cela, je triche sur mes 60 ans : cette avalanche d’étiquettes me donne de l’horreur, du dégoût, du désespoir. Suis-je donc si près de la fin, de l’échec d’une vie qui n’a eu jusqu’ici que le temps de se consacrer au plus pressé : gagner sa vie, s’assurer un toit, élever les enfants ; une vie où les plaisirs ont dû être comptés ; où la liberté de disposer de son temps, de faire ce qui semble nécessaire dans l’instant, suivre une impulsion, de lecture ou d’écriture, ou même de sortie, a été plus que mesurée, toujours volée en tout cas, chargée de mauvaise conscience. Cette envie de liberté, cette envie de découvertes, cette envie d’apprendre, de développer non pas des talents, mais des activités nouvelles : apprendre enfin à jouer du piano par exemple. Cette envie, aussi, plus secrète, presque renoncée, de remettre en place une dimension amoureuse de la vie. 60 ans, c’est le temps de se souvenir de ce qu’on voulait faire de sa vie dans la lointaine adolescence ; à cette occasion, se réjouir de n’avoir pas entièrement suivi le programme, parce qu’on a eu/fait des choses différentes, et qu’elles ont donné plus, beaucoup plus (les enfants, par exemple, que l’on ne pensait pas avoir, et qui sont devenus la boussole du monde) ; mais aussi les aspirations mises de côté : certes, il n’est plus question de devenir célèbre, reconnue, simplement parce que cela n’a plus d’importance. L’âge a appris à relativiser ces paillettes, et à savoir que ce ne peut pas être cette reconnaissance publique qui « donne un sens » à la vie. 60 ans sait que l’existence individuelle n’a pas de sens, que la seule chose qu’on peut en espérer, c’est la satisfaction de soi, l’absence de regrets, l’accord entre ses actes et ses valeurs (parfois minimaliste : si je doute d’avoir fait du bien à d’autres, au moins suis-je sûre de n’avoir fait de mal à personne : c’est un acquis négatif, mais c’est aussi un soulagement). 60 ans sait déjà la beauté fulgurante des souvenirs très enfouis, qui surgissent à l’occasion d’un mot, d’une atmosphère, d’une couleur de l’air ou du ciel. Et reviennent alors des moments intenses, qui furent souvent des moments de rien : un trajet en voiture, un soir d’été, et tout au long, au-dessus, un petit nuage rose semblable à celui qui se dessine maintenant ; une clarté sur un mur de briques et une enfant qui s’en repaissait en y voyant la beauté d’un avenir où elle ne serait plus prisonnière.
Et puis je n’ai pas de mal à tricher ; je le fais avec de vrais accents de sincérité, puisque, pour moi non plus, je n’ai pas 60 ans. Dans la vérité de mes rêves nocturnes, j’en ai 30 ou 40, c’est selon, une énergie de vie où rien ne m’est refusé, ni la séduction, ni la vitesse, ni l’envie de marcher loin et longtemps, ni même la comparaison avec d’autres gens que je juge âgés. Au réveil, il me faut quelques instants pour en revenir à la réalité navrée : mais non, il n’est plus temps, mais non, certaines de ces choses qui me faisaient courir dans mon rêve ne sont plus à construire, mais non, ces aventures-là sont déplacées désormais, et la vie ne m’attend plus là.

Qu’est-ce qui pourrait donc m’en convaincre, de cette usure ? Le corps ? Le corps vieillit, dit-on, et c’est inéluctable : il suffit d’en constater les signes tous les matins pour en être convaincu. Mais voilà, mon corps aussi se fait un peu complice de cette incompréhension : il change peu, ou même, sur certains points, il s’améliore… Certes, aucune avancée en âge ne se fait sans perte de vue : les gens qui ont toujours vu clair se voient soudain frappés, et disent un jour que ça y est, et ils sortent précautionneusement d’un étui un objet technique nouveau pour eux : une paire de lunettes, qu’ils chaussent avec précaution… puis qu’ils oublient n’importe où dans les semaines suivantes, juste rappelés à leur souvenir par l’impossibilité soudaine de lire… Oui mais… ayant été très tôt atteinte d’une myopie handicapante, les lunettes, lentilles et autres instruments optiques m’ont accompagnée toute ma vie, et la presbytie n’est qu’une péripétie supplémentaire, qui passe presque inaperçue : juste une correction différente dans les petits cercles de verre ou de plastique dont, de toute façon, je ne puis me passer.
Je n’ai pas eu non plus la chance d’avoir un beau corps de jeunesse : lui et moi avons toujours été en lutte, et après ces longues batailles, avec des défaites et des revanches, j’ai réussi jusqu’à présent à le tenir en respect ; aussi n’est-il pas rare que je puise dans les richesses d’une garde-robe – où il y a bien peu de robes, du reste – pour récupérer un jean ou une tenue de soirée achetée il y a dix ans ou plus (chacun sait le grand turn over de la mode, qui permet des « recyclages » de plus en plus rapides) : cela va toujours – prétexte dont je me saisis pour NE PAS vider mes armoires.

Il y a eu aussi, voici quelques années, des épisodes de mauvaise santé, qui, pendant de longs mois, voire des années, m’ont ralentie, diminuée, souffrante, empêchée : j’ai boité bas, eu les larmes aux yeux en me relevant de n’importe quel siège, rouée par la douleur, j’ai dû renoncer à des sorties, des promenades de plus d’une heure, j’ai serré les dents sur l’instabilité, l’équilibre perdu, la jambe et les vertèbres tordues, crispées, hachant les nerfs. Une opération importante, mais banale, m’a pourvue d’une pièce de remplacement : il y a fallu quelques temps, un acharnement qui me poussait dehors béquillante à toute heure ; mais au bout de quelques semaines, les limitations traînées pendant trois ans avaient disparu, et encore aujourd’hui, j’ai souvent le sentiment glorieux et puissant de cette marche possible, équilibrée, rapide, que plus rien de la douleur du corps ne vient entraver. Telle fut mon expérience de la récupération du corps, de sa remise en bonne forme ; d’autres l’ont faite après une maladie grave, des traitements lourds, et ont aussi traduit la guérison par cette impression de renaissance. Nous y avons appris que le corps peut se régénérer, nous aimons dire « rajeunir ». Alors, non, à moins qu’on le laisse aller à sa douleur, qu’on ne le soigne pas, le corps des sociétés modernes se répare, « dévieillit ». Sans doute le mal ordinaire qui m’a frappée m’aurait conduite, il y a 100 ans, à la totale immobilité d’un fauteuil. La chirurgie m’a rendue à la course. Même dans le biologique, nos 60 ans refusent de s’inscrire sur le modèle précédent.
Alors, le visage ? Incontestablement, on ne me donnerait pas 20 ans, ni 30. Des lisses, des veloutés se sont perdus en route. Mais des éclats perdurent ; aussi, ces « rides d’expression » qui attestent des caractères, des rires, des préoccupations, peu à peu finement gravés dans les joues et le front. Ou bien est-ce l’accoutumance du miroir, image peu à peu transformée ? Le miroir ne dit pas « jeune », mais où est la vieille dame qui devrait s’y refléter ?
Mais n’est-il plus que temps de s’enrouler dans des souvenirs ? N’y a-t-il plus rien à vivre sur ces dix ou vingt ans qui sont devant, menacés, fragiles, mais qui sont la dernière chance de s’endormir au bout dans la satisfaction du temps vécu ? N’est-il plus temps, déjà, de croire à la liberté, au piano, aux notes naissant (même très maladroitement) sous les doigts ? Plus temps de croire à un amour respectueux et bienveillant ? N’est-il plus temps que de se résigner, de cocher chaque jour une ligne sur la liste des choses à quoi renoncer, la liste des « plus jamais », celle qui lutte avec celle des « encore un peu » ?

Les autres 60. Elles

Je marche dans la rue. Pas vifs évidemment. Devant moi, une paire de baskets rouges au bout d’un jean, un blouson, une besace chargée sur l’épaule. Une silhouette fine, une allure non pas conquérante, mais tranquillement assurée, l’allure de qui a le temps et le laisse venir à elle. Un retournement, un reflet dans une glace, un visage qui se révèle : cette amazone n’est pas jeune, ses joues ne sont pas duveteuses et rebondies, ses yeux ne sont pas sans ombre. Mais pour autant, il n’y a pas là de contraste grotesque. Quel que soit le visage, fin ou arrondi, maquillé ou non, il porte une histoire, une manière d’être ouverte aux choses de la vie, d’avoir vu passer des soucis, de les avoir affrontés, d’avoir ri aux éclats – ce sont les petites rides aux coins externes de yeux qui le disent –, d’avoir pleuré – c’est un cerne plus sombre, comme une vallée creusée le temps d’une vie par les eaux des larmes ; c’est un visage à la fois décidé à continuer sa route, qui sait à présent que les choses sont parfois difficiles, que les espoirs n’ont pas à être fous et les exigences violentes, mais aussi que les douleurs s’arrêtent, s’oublient, alors que l’on peut, si l’on veut, faire durer les bonheurs.

Elles sont comme ça. Elles s’habillent souvent comme leurs filles – ou leurs filles comme elles, quand elles leur « piquent » un vêtement ou des chaussures. D’ailleurs, elles font souvent les courses ensemble. Elles s’habillent comme leurs filles, mais ne courent pas derrière la jeunesse du corps qu’elles savent ne plus avoir. Derrière la décontraction, elles s’imposent de discrets interdits : les jupes ne seront pas très courtes, les robes ou les tee-shirts ne seront pas sans manches. Elles savent. Mais il leur faut des baskets pour marcher dans la vie, car elles n’ont pas fini leur chemin.
Elles ne laissent plus flotter leurs cheveux. D’ailleurs, au fil des années, ils ont raccourci : il n’y a pas de lourds chignons accrochés à leurs nuques, mais pas non plus de construction complexe et figée ; des coupes habiles, qui encadrent leurs visages comme si c’était leur mouvement le plus naturel. Comme si elles n’y pensaient pas. Tout a l’air si simple, si peu apprêté. Et ça l’est, parce qu’elles se connaissent, elles se regardent depuis bon nombre de matins et de soirs, elles savent sans s’en plaindre la courbe de leur mâchoire, le flouté du modelé, les légères griffures de la peau. La peau, oui, c’est bien le plus étrange : comment est-elle passée de ce lissé de soie repassée à cette fine résille de dentelle ? Elles regardent leurs mains ; là, le processus est clair : la peau devient fine, si fine, les tendons et les veines se dessinent, comme mis à nu par cette si légère couverture. Si vous touchez leurs bras, leurs épaules, vos doigts vous diront la même chose : elles sont désormais enveloppées d’une douceur extrême et fragile, presque transparente comme une chrysalide, une vêture comme le papier de soie dont on emballe les fleurs et les bijoux, mais d’une grande suavité. Avec le temps, leur peau a perdu toute rugosité, toute résistance affirmée sous le doigt ; mais elle est cet écran souple, et néanmoins solide, élastique, qui épouse les muscles et les contours. Non, leur peau n’est plus la même ; elle a désormais une vulnérabilité désarmante, quand elle recouvre ou souligne certaines formes nouvelles de leurs corps, pourtant souvent minces : un pli tendre au-dessus du ventre quand elles se penchent, un arrondi flouté. Pourtant, si vous les surprenez groupées autour d’une piscine, en maillots audacieux, genoux pointés vers le ciel, visages ombragés d’un chapeau de paille ou de lunettes, vous verrez la fermeté de leurs silhouettes, l’énergie contenue de leurs jambes au repos, mais prêtes à se déplier, à se camper, à arpenter leur coin de monde. D’elles, on ne dit pas qu’elles ont été belles, on dit qu’elles le sont.

Ces femmes-là sont des premières. Elles n’ont jamais eu d’équivalentes dans le monde. C’est la première fois dans l’histoire humaine que vivent et bougent ces corps jeunes de 60 ans, ces sommes d’enthousiasmes, de désirs, d’envies, de curiosités. Certaines, hasard, choix, nécessité, poursuivent la course professionnelle, se lèvent chaque matin pour engranger une nouvelle journée de travail ; mais elles ne le font pas dans une routine blasée et arrogante : elles apprennent, suivent des formations, se reconvertissent, chaque année est nouvelle. Pour bon nombre d’entre elles, en fermant des portes, en tirant des traits, elles ont recommencé – ou commencé – de nouvelles existences. Elles ont travaillé, bien sûr, accumulé les fameuses années nécessaires, et n’ont pas ménagé leur peine, puisque, d’une manière banale qui n’en recouvre pas l’inégalité, elles ont assumé, pendant des années, des tâches professionnelles, parfois chargées de lourdes responsabilités, et puis des maisons, des repas, des enfants à encourager, vêtir, laver, aller chercher à la danse, accompagner aux épreuves du bac. Un jour, tout cela a cessé : fini le travail, finis les levers d’aurore ; finis aussi, en même temps ou précédemment, les charges d’enfants, adultes, partis. Un matin elles ont été libres : de prendre leur petit déjeuner au lit en pleine semaine, de rester chez elles s’il faisait froid, de ne pas préparer un repas si elles n’en avaient pas envie, de sortir le soir sans prévenir, et sans se préoccuper d’être fatiguées le lendemain matin. Alors, elles ont regardé le monde qui les entourait, et, avec gourmandise, elles se sont mises à en grignoter des petits bouts. Comme dans une nouvelle adolescence, elles ont voulu s’exercer à plein de choses différentes : elles ont goûté des sports, des jeux de dames ou de cartes, elles se sont dit qu’il était temps d’être actrice, ou chanteuse, ou conteuse, ou musicienne. Elles ont mangé de la beauté sans se retenir : celle de la musique, du théâtre, de la danse, de la peinture, du cinéma, mais aussi celle de la nature, des chemins où se promener, ou de ceux à parcourir longuement pour aller vers des destinations lointaines ; elles ont regardé les cartes, épluché Google maps et les horaires d’avion. Elles ont posé leurs ongles vernis de clair sur les claviers pour s’emparer de tous les possibles. Elles ont regardé, aussi, ce qu’elles pouvaient faire, à quoi, à qui leurs savoirs pouvaient être utiles, transmis comme une aide ; cela, elles n’en ont pas beaucoup parlé, mais elles l’ont fait.

Non, ces femmes n’ont jamais existé auparavant. Elles inventent chaque jour une nouvelle définition de ce que peut être une vie, elles redessinent les contours des héritages inéluctables. Ainsi, certaines sont-elles, bien sûr, grands-mères. Des grands-mères que plus aucun enfant n’appelle ainsi. « Grand-mère » ? On le regarderait bizarrement, l’enfant qui dirait cela à la femme svelte en slim rouge qui arrive vers lui en courant et en riant. « Grand-mère » ? C’est un nom de conte et de vieilles histoires, un nom pour de petites femmes en vêtements noirs et chignons blancs qui berçaient des enfants en les surveillant de derrière leurs lunettes rondes. Ces grands-mères, c’est comme les fées en robe de lune, ça n’existe pas. « Grands-mères », disent pourtant l’état civil, la généalogie, le dictionnaire… mais il faut au quotidien, pour les appeler, les désigner, leur parler, inventer des mots : des prénoms, des abréviations, des mots empruntés à d’autres langues, des mots inventés doux comme des doudous pour des bouches d’enfants. Pas de règles pour envoyer par mail ou par skype des baisers à ces femmes souriantes et tendres – cela ne change pas – qui ont plus d’indulgence et de patience. La plupart sont des visiteuses de passage, ou des accueillantes provisoires, des cadeaux donnés aux enfants pendant les vacances (« tu vas aller passer quelques jours chez… » ou « … va venir passer quelques jours avec nous, pour te voir »). Elles ouvrent leurs portes, elles viennent, heureuses ; elles occupent au mieux les heures précieuses qu’elles passent avec ces petits-enfants d’elles-mêmes, dans lesquels elles retrouvent des ressemblances, des souvenirs de gestes, d’expressions, comme de petits fantômes ; elles savourent ce temps. Puis elles repartent, heureuses ; ayant fait un plein de bonheurs, juste avant que la fatigue de faire des gestes si longtemps assumés ne s’installe, ayant à retrouver ailleurs un paysage, une découverte, un amour. Si certaines, par le hasard enchevêtré des événements pas toujours heureux, se trouvent être des « grands-mères » à temps complet, elles savent dire les joies, mais aussi les contraintes, les renoncements, les frustrations que cela impose. Elles sont des femmes d’amour et de devoir, mais elles sont aussi des femmes de désirs et d’aspirations, des femmes de bonheur et de plaisirs, et, non, leurs petits-enfants ne peuvent les combler tous.

Et puis il y a eu la danse

Comment le croire ? Un groupe de danseuses – débutantes – de 60 et quelques… L’envie est née de l’une qui s’y exerçait déjà, a croisé le désir d’une autre, qui avait dansé autrefois, et au cours d’un spectacle de danse, avait éprouvé si fort l’envie d’essayer encore, de retrouver les gestes, les ploiements du corps, le déroulement des bras… Une jeune enseignante a relevé le défi de s’y confronter avec elles. Et elles se sont retrouvées, chaque semaine, pour apprendre. Apprendre comment leur corps pouvait aller au sol et en revenir dans des courbes souples et faciles. Apprendre l’espace autour d’elles. Apprendre qu’elles pouvaient s’y tenir, s’y déployer, s’en emparer. De séance en cours, au fil des semaines, des mois, les appuis se sont affirmés, les regards posés, les souplesses regagnées. Mais s’agissait-il de faire des « danseuses » de ces femmes ? Non, il était question de bien plus que cela : quelque chose est né, autour de poèmes, de textes, de musiques, d’émotions remémorées et non dites. Et ces femmes se sont mises à danser leur vie, quelque chose de leur vie. Au fil des semaines, chacune a découvert en elle ses gestes propres, le style de ses déplacements, de l’ouverture de ses bras, portée par ce qu’elle savait d’elle-même, de ses souvenirs, de ses souffrances, d’un épisode de sa vie, que l’on devinait mort et renaissance, et dont elle faisait à présent sa danse. Il s’est créé une idiosyncrasie des mouvements, un style particulier, pour un pan de vie unique. Chacune a travaillé, affiné, épuré des sentiments pour en faire un tracé et un déroulé précis. Chacune a imprimé son temps dans son parcours : il ne s’agissait pas de suivre la musique, mais bien de suivre son rythme propre, le rythme de cette histoire-là qui leur était arrivée, semaines, mois, années où elles avaient vécu la douleur, le déchirement, l’écrasement ; et des lenteurs intenses s’imposaient alors, des gestes retenus et lourds, hésitants, vacillants ; ou des folies, des têtes contre les murs, des affolements d’angoisse et de piège. Puis, et puisqu’elles étaient là, vivantes, il avait bien fallu que cela cesse, peu à peu. Et chacune racontait comment cela s’était fait, l’équilibre que l’on s’étonne de voir revenir, mais encore si faible qu’elle retombe, deux fois, trois fois. Se relever, et devoir à nouveau sombrer. Redécouvrir, un à un, une main, un bras, un pied, quand on avait pensé que l’on allait vers la mort, retrouver le toucher du sol, et le soleil dans ses yeux. Sentir se calmer les tempêtes, s’apaiser, se laisser aller encore aux plis du vent, mais sans que cela détruise encore. Dans chacune de ces courtes séquences inventées par l’une et l’autre, il y avait des années de temps. Cette année-là, la musique utilisée le plus souvent pour les entraînements était « The Hours » de Phil Glass. Des heures et du verre. Cela aussi était présent : ces danseuses chargées de vies disaient la fragilité du temps et des êtres.

Elles apprirent aussi à être en commun, à se déplacer ensemble, en sentant la présence de l’autre, comme si les auras parlaient dans l’espace ; elles apprirent à accorder leurs souffles, pour être dans un rythme partagé ; elles apprirent à être fortes, à inventer un groupe. Et tout cela finit par faire un petit spectacle, donné une fois, deux fois, pour des spectateurs plutôt bienveillants, mais aussi poliment curieux de voir ce que cela pouvait bien donner, cette troupe inattendue ; ils vinrent d’abord comme on vient à la fête de l’école voir le spectacle du petit, avec indulgence acquise, décidés à dire que c’était bien. Mais que pouvait-on attendre, vraiment, de ces corps hétéroclites, grands et petits, fins et ronds, de ces corps qui portaient les défauts du temps ? Ce qu’ils virent, ces premiers spectateurs, et les seconds, moins portés à l’indulgence et plus à l’indifférence, ce fut bien autre chose : non pas un spectacle maladroit et un peu comique, où certaines de ces danseuses improvisées se tromperaient dans les pas ; non pas un spectacle d’une belle perfection technique, réglé comme une mécanique, où chaque mouvement serait de qualité ; ce qu’ils virent, ce furent des émotions dansées, ce furent des « hiéroglyphes animés », selon l’expression d’Artaud, du sens donné, non par l’expressivité d’un mime, mais par l’intensité du geste ; ils ne virent pas des corps alourdis, des peaux un peu relâchées, des rides, des pieds tortueux d’avoir marché pendant déjà tant d’années ; ils virent des femmes belles dans ce qu’elles leur disaient. Et ils le comprirent, ils furent gagnés par le dansé de ces émotions, ils les partagèrent, ils furent touchés. Le spectacle commençait par « Gracias à la vida ». « Merci à la vie qui m’a tant donné, elle m’a donné le rire et elle m’a donné les pleurs, ainsi je distingue bonheur et déchirement, les deux matériaux qui composent mon chant, et votre chant à vous qui est le même chant, et le chant de tous qui est mon propre chant. »

J’ai 60 ans. Ce n’est pas forcément une pensée joyeuse. En tout cas, ça ne l’est pas tous les jours. Mais, grâce à ces mutantes qui m’entourent, ces 60 ans-là, et ceux qui suivront, sont un immense terrain de jeu, une jungle de vie à explorer, une aventure avec des inconforts, des moments de doute et de fatigue, et aussi des sommets, d’où l’on découvre des paysages jamais imaginés. Avec elles, la vie est à inventer.