Mon héritage

Clémentine, issue d’un milieu bourgeois, a choisi d’aller au-delà de ce qu’on avait décidé pour elle.


Je m’appelle Clémentine Petit. Je dois avouer qu’il y a plus exotique et moins commun. A chaque fois que l’on me demande mon prénom, je me sens un peu comme Arthur Martin dans Le nom des gens : « Nous sommes 15 207 en France à porter le même nom et j’ai toujours eu l’impression de faire partie de l’équipe de Corée du sud. » Cette phrase résume tout. Si en effet, vous vous fiez à mon physique de blonde aux yeux bleus, propre sur elle, portant un prénom bien « français », vous pensez à une fille néo-bourgeoise, un peu coincée.

Je suis née à Saint Germain en Laye, dans le 78. Pour les papiers administratifs j’hésite toujours : Saint Germain en Laye, c’est dans le 77 ou le 78 ? Lorsque je pose la question à ma mère, Versaillaise, elle me répond : « Dans le 78, ma chérie, c’est les banlieues chics ». Je connais peu Paris, j’ai très vite déménagé à Bordeaux. Parisienne, puis Bordelaise, avouez que le CV est plutôt gratiné.

J’ai hérité d’une certaine éducation : je sais quel couvert utiliser quand il y en a plusieurs, je ne mange jamais avec les mains, même quand il s’agit de crevettes, je ne dis pas « pardon » mais « veuillez m’excuser », je ne bois que du vin rouge dans des verres à pied, je sais choisir un bon vin au restaurant. En tant que personne je suis un minimum cultivée, j’ai commencé à lire très tôt, je me rends fréquemment au théâtre, je vais au cinéma environ quatre fois par mois, je vais souvent voir des concerts. En tant que femme, je sais cuisiner, faire le ménage, je sais comment faire partir les taches sur l’argenterie, je sais repasser, trier le linge.

Je suis en deuxième année de Licence de Médiation culturelle et communication à l’Institut catholique de Toulouse, en voie de partir en Erasmus puis de tenter Sciences Po. On verra bien. Voilà, si vous vous arrêtez là comme le font la plupart des gens, vous n’avez qu’une infime partie de qui je suis, qui je suis vraiment.

Je n’ai pas eu un parcours très banal. Mes premiers souvenirs remontent à la maternelle, avant c’est le trou noir. Hormis une chasse aux œufs de Pâques, quand j’étais à la crèche, qui m’a visiblement marquée. En maternelle, je me fais une super pote qui s’appelle Victoria. Victoria est noire, et ça pose des problèmes à mes grands-parents mais moi j’m’en fous, parce qu’on rigole bien ensemble. De la maternelle Joséphine, je passe à la primaire Dupaty qui se situe juste derrière. Je stresse tout l’été de savoir si je serai avec Victoria à la rentrée. Par chance, je suis avec elle, mais le prof nous sépare vite. Il ne comprend pas que je ne peux pas attendre la récréation pour parler à Victoria de mon nouveau Tamagotchi. Du coup me voilà à côté de Zubeyde, elle est Turque et j’adore son prénom mais au début, j’ai du mal à le mémoriser. Durant cette période innocente que représente le primaire, je me fais une sacrée bande de copines qui me resteront fidèles jusqu’en CM2 : Victoria, Zubeyde, Océane et Virginie.

Le passage du primaire au collège, c’est la guerre avec ma mère. Toutes mes copines vont à Édouard Vaillant, notre collège de secteur. Malheureusement pour moi, c’est une zone d’éducation prioritaire qui a mauvaise réputation et qui ne possède pas un bon pourcentage en ce qui concerne l’obtention du brevet des collèges. Ma mère veut lancer une procédure afin que j’aille au collège privé Saint Louis-Sainte Thérèse et je la supplie du contraire. J’obtiens finalement gain de cause quand le proviseur du collège Édouard Vaillant organise une réunion dans mon école afin de rassurer toutes les mamans anxieuses : oui le collège est en ZEP mais c’est un bon collège, votre enfant fera l’expérience de l’altérité, il sera encadré ; et non il n’y a pas de réseaux de drogues organisés lors de la récréation (la question de la drogue a réellement été posée). J’ai connu des années de bonheur aux côtés de gens qui s’appelaient Mouzdalifa, Refik, Widi, Moustapha, Camillia … Nous n’avons pas vraiment appris à travailler (j’ai eu 15 de moyenne pendant 4 ans en ne faisant pas grand-chose) mais nous avons appris ce qu’est le respect, la solidarité et le vivre ensemble. J’ai obtenu mon brevet avec mention et l’heure des choix a sonné : Quel lycée choisir ?

J’ai toujours été attirée par le théâtre et lors de mon année de 3ème je m’inscris dans une compagnie : je m’éclate à balle et rencontre Jade, qui est également dans mon collège. Nous tentons toutes les deux le lycée Montesquieu qui propose une option théâtre : 4 heures de pratique par semaine et 2 de théorie. Ce lycée est dans les beaux quartiers, il est classé parmi les meilleurs lycées de Bordeaux. Un matin je reçois un coup de fil : je suis acceptée ainsi que Jade au lycée Montesquieu ! Et là c’est le drame. Je me retrouve avec des Clément, des Pierre, des Alicia, des Mathilde. Je ne me trouve aucun point commun avec eux, leur côté snobinard m’insupporte. Je ne fais pas l’effort de m’intégrer, et eux ne font pas l’effort de me comprendre. Heureusement il y a Jade et nous restons ensemble. En première, mieux dans ma peau, je prends sur moi et fais tomber les a priori. Je trouve enfin ma place dans cette classe. En terminale, j’essaie le rugby et rapidement, j’adopte son mode de vie. J’adore le contact, faire mal, le combat, le dépassement physique.

Lors d’une soirée, je me découvre une nouvelle passion : les femmes. Je le cache à mes parents mais pas à mes amis. Autour de moi, ça fait polémique. Mais je m’en fous parce que je rencontre A. et on est bien ensemble. Je perds quelques amis, ils ont peur d’attraper ma maladie : je leur dis que si c’est le cas ce n’est pas trop grave, qu’il faudra juste penser à se raser les cheveux. Ça ne les fait pas rire, tant pis.
Parallèlement à tout ça, je m’engage sur le terrain politique. La jeunesse est porteuse d’utopies et de promesses. Les quadras roulent des yeux car je m’emporte à la moindre contrariété : « Toi t’es riche, pourquoi tu es de gauche ? Si t’aimes tant les pauvres que ça, invite-les chez toi ! » Cet argument m’insupporte : j’en aurais vu des têtes de cons dans ma vie. Et j’en aurais vu des SDF dans mon salon.

Ton éducation ne définit pas qui tu es, ou qui tu vas devenir : je suis moi et je représente tout ça. J’ai réussi à donner un sens à ma vie : être au service de l’Homme, de mon prochain parce que j’ai choisi d’être humaniste.