Comment faire autrement ?

Philippe décrit les tourments, les dégoûts et la culpabilité d’un petit-fils chargé d’accompagner sa grand-mère en maison de retraite.


Le vent s’était calmé. Ils avançaient lentement et en silence vers la porte d’entrée.
La grand-mère de Philippe crut bon de lui dire : « Tu verras, la chambre est très bien. J’ai pu faire venir quelques meubles de la maison. » Silence. « Et puis, ce n’est que pour cet hiver. » Bien sûr, ce n’était que pour cet hiver, mais Philippe avait l’impression qu’à partir de l’instant où elle franchirait cette porte, elle ne serait plus jamais la même. « Maman 2 » – c’est comme ça qu’il surnommait sa grand-mère depuis tout petit – allait devenir une vieille comme les autres. Il faudrait venir la voir le dimanche après-midi, au début souvent, puis de moins en moins, parce que c’est vrai, c’est loin, et puis, se retrouver dans une petite chambre de 20 m², c’est triste. Et puis quoi dire ? Parler de la maison, du printemps qui arrive, du jardinier qui a enfin fini de tailler les thuyas, de la femme de ménage qui continue à passer deux fois dans la semaine pour « aérer », de ceux qui s’en vont, de Madame X qui y voit de moins en moins, la pauvre ?

La porte vitrée s’ouvrit automatiquement devant eux. A gauche de l’entrée, un palmier. Sur les murs et sur le sol, du beige. En regardant bien, on aurait pu distinguer des nuances, les murs tirant sur le beige foncé alors que les sols étaient tendance marron clair. Sur la droite, une rangée de fauteuils vides. De chaque côté du mur du fond, deux couloirs. Un sur la droite. L’autre sur la gauche. Sur le mur de droite, une porte à double battant laissait apparaître des alignements de tables et de chaises. La salle de restaurant, enfin c’est ce qui était indiqué sur la porte, ressemblait plus à un réfectoire qu’à une vraie salle de restaurant. Sur le mur de gauche, une porte, fermée, avec l’indication « Direction ». Il fut saisi par l’odeur. Un mélange de soupe aux légumes, de nettoyant pour sols, d’eau de javel, et par-dessus tout cela, une vague senteur florale, provenant sans doute d’un mauvais désodorisant.

Tout d’un coup, devant lui, un vieux monsieur, sans âge : « Pourquoi vous n’avez pas ramené Jack ? Vous deviez le ramener, vous aviez promis. Salaud, voilà ce que vous êtes, un salaud. » Il se détourna, et lentement, tête baissée, se dirigea vers la porte de la salle à manger. « Salaud, salaud, tous des salauds. Où ils l’ont mis mon Jack ? Salauds, bande de salauds... » Une femme, habillée d’une blouse blanche sortit de la salle à manger : « Monsieur Raymond, un peu de patience, on va vous le ramener votre Jack. Et, ce n’est pas encore l’heure de manger ; pas la peine d’insister ; revenez tout à l’heure. » « Jack, c’était le nom de son chien, avant. », jugea t’elle bon de préciser en se tournant vers Philippe. Avant, c’était bien ça le problème. Il y avait bien un avant, mais après, qu’y avait-il après ? Rien, rien d’autre que ces murs beiges, ces couloirs sombres éclairés par des veilleuses tout aussi sombres, et au fond desquels le panneau « sortie de secours » jetait une note colorée inattendue. L’après se résumait à des allers et venues entre chambre et salle à manger, chambre et salle de spectacle, même pas sûr qu’il en existe une. Une chapelle, il était sûr qu’il y en avait une, sa grand-mère le lui avait affirmé. Et pour compléter, peut-être une balade dans le parc, le jardin aurait-il dû dire, et encore, uniquement par jour de beau temps. Il se retourna, regarda dehors. Un rayon de soleil avait réussi à percer les nuages et faisait luire le goudron du parking. Les feuilles, alourdies par la pluie, ne volaient plus. Elles formaient un tapis marron qui devait être sacrément glissant, surtout pour des personnes âgées. Mais qui donc ici, allait se risquer à sortir par ce temps ?

L’idée de voir un vieux, coincé là, planté sur ce bout de goudron au bas des quelques marches, immobilisé par la peur de faire un pas en avant et de risquer un vol plané se soldant, qui sait, par une fracture du col du fémur, le fit sourire.
Entendant un bruit de pas derrière lui, bruit qu’il identifia comme le claquement d’une paire de talons, il fit demi-tour pour se retrouver face à une petite dame sans âge, habillée d’un tailleur marron qui tendait la main à sa grand-mère :
– Bonjour Madame B. Ravie de vous accueillir. Votre petit-fils, je suppose ? ajouta t’elle en se tournant vers moi.
– Oui, mon grand petit-fils qui a bien voulu m’accompagner. Vous comprenez, mes enfants sont tellement occupés !
– Oui, oui, bien sûr, je comprends ; vous avez de la chance d’avoir un petit-fils aussi grand.
– Suivez-moi, je vais vous accompagner jusqu’à votre chambre, afin que vous puissiez vous installer. La grand-mère de Philippe se retourna vers lui.
– Tu peux y aller si tu veux mon grand. Il ne faudrait pas te mettre en retard. Tu dois rentrer à Paris, et la route est longue.
Philippe hésita Il était exact que la seule chose dont il avait réellement envie, c’était de ramener la vieille 3 chevaux à Saint Hughes, de reprendre sa voiture et de partir vite, de laisser tout ça derrière lui, de rouler le plus vite possible, trop vite, beaucoup trop vite, de mettre « Pink Floyd » à fond, d’enfiler la route de la forêt, vitre baissée, le bruit du vent dans les oreilles, juste histoire de faire encore plus de bruit. Il se dit que, tout de même il ne pouvait pas partir comme ça. Ça aurait trop l’air d’une fuite, d’un abandon. Il se devait d’y mettre un minimum de formes.
Philippe suivit sa grand-mère et la directrice de l’établissement. Ils pénétrèrent dans le couloir situé sur la gauche. Le sol était recouvert d’une sorte de « linoleum » sur lequel se reflétaient les lumières des appliques du couloir et des panneaux lumineux « sortie de secours ». Une planche en bois sombre, presque noire, courait le long des deux murs. La quatrième porte sur la droite était la bonne.
La directrice l’ouvrit, s’effaça pour laisser passer sa nouvelle pensionnaire : « Bienvenue chez vous. Je ne vous fais pas faire le tour du propriétaire. Vous connaissez. Installez-vous tranquillement. Je passerai vous chercher à 19h pour vous conduire à la salle de restaurant. A tout à l’heure. »
Ils étaient seuls dans cette nouvelle chambre. Sa grand-mère faisait déjà le tour de la pièce, ouvrant les placards pour s’assurer que ses affaires, qui avaient été amenées la veille, étaient correctement rangées. Elle vantait les mérites de la salle de bain, sa propreté et sa fonctionnalité. Philippe ne regardait rien, n’écoutait rien. Il était ailleurs. Sa tête était vide. Incapable de réfléchir, ni même de penser, il restait debout, entre la commode et le lit. Tout juste s’il remarqua que le mobilier courant avait été remplacé par des meubles de la maison de « Maman 2 ». Seul le lit était conforme au standard de l’endroit, donnant ainsi un air décalé au mobilier qui l’entourait. Pris d’une soudaine lâcheté, il dit à sa grand-mère qu’il commençait à se faire tard et qu’il allait vraiment devoir partir. Après un au revoir bâclé, il sortit de la chambre, se jeta dans le couloir et fut stoppé dans son élan en plein milieu du hall par la directrice de la maison de retraite : « Vous verrez, votre grand-mère sera très bien ici ; tout le monde va être aux petits soins pour elle. Monsieur le curé a promis de passer la voir 2 fois par semaine et dès le mois d’avril, elle pourra rentrer profiter de la belle saison chez elle. Vous savez, ça va passer très vite. »
Philippe se demanda ce qui allait passer très vite. Les quelques mois d’hiver après lesquels sa grand-mère pourrait espérer vivre le printemps et l’été chez elle. Ou bien le nombre d’hivers qu’il lui restait à vivre.

Tout en l’écoutant, il s’aperçut que les fauteuils tout à l’heure vacants étaient maintenant occupés par des pensionnaires qui attendaient visiblement l’heure du repas. Il resta interdit devant cet alignement de vieillards. Ils étaient 6 le long du mur, assis sur les fauteuils qui se trouvaient entre les deux ficus. Ils étaient sales, mal rasés pour les hommes, édentées pour les femmes, ridés. Leurs vêtements étaient marrons ou beige ou gris. Il vit des mi-bas qui s’arrêtaient sur des mollets couverts de varices, des charentaises, des casquettes, des gilets, des pantalons de velours informes aux couleurs improbables. Tout semblait hors d’usage, d’un autre temps. A portée de main, certains avaient posé une canne. C’étaient d’horribles cannes métalliques, des cannes orthopédiques à embout de caoutchouc gris qui faisaient probablement partie de la « welcome box » que la sécurité sociale offrait à tous les vieux sans argent qui s’engageaient dans l’impasse qui allait les mener droit au cimetière. Et il vit pire encore. Il les vit, à table, mâchant lentement mais régulièrement, emplissant leurs bouches sans même s’accorder de pause. Incroyable ce qu’ils pouvaient avaler. De la purée, du hachis, du poisson, de la salade dont la vinaigrette coulait aux commissures des lèvres, du fromage blanc, de la tarte aux pommes, tout cela arrosé d’un mauvais vin dont ils se resservaient régulièrement. Avec en fond sonore, les bruits de succion, de déglutition, de mastication. On n’entendait rien d’autre. Ni voix, ni rire, que des dentiers qui s’entrechoquaient, avides, impatients de mastiquer et d’avaler toujours plus. Et cette rapidité, l’avidité obscène avec lesquelles ils se goinfraient, le dégoûtaient.
Ils les imaginaient, plus tard, dans leurs chambres, affalés au fond de leurs fauteuils, la tête baissée, le menton posé sur le haut du torse, en train de dormir, terrassés par la digestion. Ils étaient maintenant incapables de bouger, lourds de tout ce dont ils s’étaient gavés. L’activité de transformation de toute cette nourriture dévorait leur énergie, les laissait sans force, échoués, abandonnés à leur solitude digestive. Tout à l’heure, ils iraient s’asseoir sur la lunette des WC pour se vider, se libérer de la merde qui leur pesaient. De tout ce qu’ils avaient bouffé, il ne resterait rien.
Il les voyait se lever lentement, avec difficulté faire un pas, puis deux, attraper la canne posée contre le bord du lit, se diriger vers les WC. Tout cela allait durer 15 minutes, peut-être 30. Autant de temps occupé dans cette après-midi qui allait se traîner comme celle d’hier et celle de demain, les rapprochant inexorablement de l’issue fatale.

Il se rendit compte qu’il fallait qu’il bouge, qu’il ne pouvait pas rester planté plus longtemps devant eux sans rien dire, ni rien faire. Il fit un rapide signe de tête, et en lâchant un vague « Bonsoir messieurs dames », il se retourna et se dirigea à grandes enjambées vers la sortie. Une fois les marches descendues, il sut qu’il ne fallait pas qu’il s’arrête, ni qu’il se retourne. Il fallait qu’il se dirige vers la vieille 3 chevaux, qu’il ouvre la portière, qu’il démarre tout de suite, qu’il enclenche la marche arrière, puis la première pour sortir du parking et retourner à Saint Hughes, qu’il récupère sa voiture, qu’il rentre à Paris et puis qu’il dise à tout le monde, sa mère, ses tantes, que tout s’était bien passé, que, oui, elle était contente, que, oui, la maison de retraite était bien, que bien sûr, elle allait être bien là-bas, surtout que le curé avait promis de venir la voir deux fois par semaine, que, évidemment au début, ça ne serait sûrement pas facile, mais que, oui, c’est vrai, la directrice de la maison a l’air très gentille et très compétente aussi, comme s’il avait pu juger de cela en à peine une heure ! Dit autrement, il allait falloir qu’il mente. N’était-ce pas ce que tout le monde attendait de lui ? Pouvait-il dire que tout était moche, qu’il n’y avait que des vieux, qu’ils étaient tous sans exception, laids, mal habillés, qu’ils donnaient l’impression d’être sales, qu’ils n’étaient pas du même milieu social, d’ailleurs ils n’étaient d’aucun milieu, sauf peut-être celui des invisibles, ceux qu’on ne veut plus voir et qu’on cache dans des établissements tout aussi tristes qu’eux ?
Pouvait-il dire que c’était indécent, ignoble d’avoir accepté qu’elle se retire là-bas, au milieu de tous ces gens qui ne lui ressemblaient pas ?
On allait lui répondre, que bien sûr, on n’avait pas voulu ça, qu’elle avait insisté, qu’elle restait près de sa maison, près du curé qui était son confesseur depuis maintenant plus de 10 ans, qu’on ne pouvait pas, à son âge, l’obliger à tout quitter, que, oui, c’était triste, très triste même, mais « comment faire autrement ? »

Philippe ouvrit la portière de la voiture et se laissa tomber sur la banquette. Il n’eut pas le temps d’introduire la clef de contact et encore moins de démarrer la voiture. Il eut juste le réflexe de refermer la portière doucement, comme s’il avait peur de casser la vieille 3 chevaux, avant de sentir qu’il ne pourrait pas contenir le flot de larmes qui se pressaient derrière ses yeux. Il posa ses bras à plat sur l’immense volant, et la tête sur les bras, laissa l’émotion faire son travail. Les larmes coulaient, sans bruit. Impossible de les arrêter. Sa poitrine se libérait progressivement de la charge qu’elle avait accumulée depuis le matin.