Le chariot de livres

Les chemins de lectures à l’hôpital.


Hôpital T.B., mardi 14 janvier. Le temps est superbe, le ciel très clair, le froid vif. Les bâtiments en pierre marron sont vétustes et ridiculement petits par rapport au grand hôpital parisien que je viens de quitter. Je dois recourir à l’aide d’une infirmière pour trouver la bibliothèque, réfugiée dans une petite chapelle surchauffée. Le lieu est à l’image de l’hôpital : triste, poussiéreux et étriqué.

Service de gériatrie : je me retrouve au milieu de vieillards pauvres et malades le plus souvent. L’hospice a fait place à l’hôpital et les vieillards semblent avoir été entreposés là, faute de mieux. Des vieilles femmes sont assises en rang d’oignon, le regard dans le vague ou les yeux clos. Elles me jettent des coups d’œil furtifs ou me regardent fixement comme si je venais d’un monde qu’elles avaient depuis longtemps quitté. Je pousse mon chariot rempli de livres, multipliant les rencontres au hasard des couloirs. Je croise une femme à la robe dégrafée laissant voir ses seins vidés, mais aussi une autre marmonnant des phrases incompréhensibles. Puis, une femme à l’œil droit « mort » et à l’œil gauche « fou » qui demande inlassablement d’aller à Chaville, et, d’autres encore regagnant de leurs petits pas caractéristiques leurs chambres nauséabondes. L’odeur, par moment suffocante – habits sales, urine, renfermé –, me soulève le cœur à plusieurs reprises et me poursuit jusque chez moi.

Ici on tutoie les malades, on les appelle par leur prénom ; on laisse les cabinets de toilette ouverts. On les apostrophe bruyamment quand ils se salissent. On se préoccupe peu de leur laisser un souvenir aimable de la vie. Une très vieille femme, arrimée à son lit, me tend sa main froide et fripée, et me demande ce qu’elle va devenir. Les larmes me montent aux yeux quand je réalise que cette femme va finir sa vie dans cet endroit moche, sale et puant. Quelle image gardera-t-elle de l’humanité ?

Madame B. est petite et maigre. De longues chaussettes lui couvrent les jambes jusqu’aux genoux et une simple robe en nylon cache un corps qu’on devine décharné. La première fois que je frappe à sa porte, j’entends un « oui » interrogateur et grognon. Je rentre doucement dans sa chambre, ne voit d’abord qu’un lit et une table de nuit, avant de l’apercevoir, minuscule sur une chaise, plongée dans un livre. Quand elle comprend que « c’est les livres », comme elle dit, son humeur change. Elle se lève, presque totalement pliée en deux et me tend une pile de livres qu’elle a déjà lus. Ma collègue m’explique que, presque subitement, il y a des années, Mme B. s’est courbée, et que depuis, elle se courbe chaque jour un peu plus, sa tête rejoignant bientôt son nombril. Elle se rassoit et examine de près les nouveaux « policiers » que nous lui avons préparés. Elle en lit une dizaine par semaine mais se souvient de tous ceux qu’elle a pu lire. Elle énonce à voix haute les titres aux accents sulfureux et meurtriers et repousse ceux qui lui « disent quelque chose ». Elle ne manque pas une occasion de nous faire rire. Un jour de colère, elle s’exclame de sa voix gouailleuse « la surveillante, il ne lui manque plus que deux bosses pour être un vrai chameau ! ».

Aujourd’hui tous les pensionnaires sont déprimés. Assis devant les tables communes de la salle à manger, ils sont silencieux, attendant déjà le goûter qui n’arrivera qu’une heure plus tard. Yeux clos, regards hagards, expressions lasses, il n’y a que Mme B. pour trouver encore l’énergie de fulminer contre « cette vie de merde ». Ces jours-là, ils prennent peu de livres, les choisissent sans joie, ont l’air de vouloir en finir une bonne fois pour toute.

Au fond du couloir, à gauche, il y a Madame M. qui adore les romans feuilletons. Sa chambre sent bon la cigarette brune et le parfum. Et puis, elle sait se conserver quelques plaisirs : elle aime fumer en regardant la télévision ou en lisant, assise sur son fauteuil recouvert d’un tissu fleuri rose. Des fleurs artificielles pendent aux armoires et ornent sa table de nuit et des petits objets familiers adoucissent la solitude de sa chambre. Mme M. a une voix caverneuse et enrouée de fumeuse. Entre chaque phrase, elle laisse échapper un ronronnement guttural extraordinaire.
Une semaine sur deux, nous rendons visite aux patients du service de Neurologie-Psychiatrie. Je sonne à une porte pour entrer dans un service fermé. Les chambres sont minuscules, plus que sommaires : un petit lavabo blanc et un lit en métal.

Il y a cette très jeune femme, les bras ballants, au milieu du couloir, l’air hébété, qui est agité de mouvements irrépressibles qui m’effraient.
Il y a aussi cette autre qui vient d’arriver, sans un sou, qui n’a au monde que sa vieille mère et une voisine avec un répondeur téléphonique. Elle regarde par la fenêtre. Elle dit qu’elle voudrait rentrer chez elle, qu’elle connaît l’hôpital, que cela ne changera rien, mais que chez elle non plus, elle ne peut rien faire. Tout ça n’a plus aucun sens, elle n’a plus de médicaments. Il lui faudrait juste quelques pièces pour téléphoner à sa voisine et elle n’ose pas demander.

Monsieur T. est grand et maigre. Ses pommettes ressortent, excroissances fermes et visibles, ses joues sont creuses comme s’il maintenait constamment la chair entre ses dents. Il porte un pantalon de flanelle ou de toile terne, une chemise sans goût et un débardeur synthétique. Cela fait plus de six mois que, tous les mardis, je frappe à sa porte. Au début, sa femme, petite et ronde, était tout le temps là. Epuisée, à bout de souffle, elle choisissait des livres pour son mari, qui, prostré dans un coin, immobile, l’air perdu, ne regardait pas le chariot. Pendant plusieurs semaines, imperturbablement, celle-ci le questionnait sur ses envies de lecture ; en vain. Devant le silence ou les quelques mots à peine articulés, elle finissait par se prendre un livre. Un jour, je ne l’ai plus vue. M. T. est toujours là lui, reconnaissable entre cent, de dos. Il a une allure singulière : son corps se meut d’un seul morceau, ses cheveux sont coupés très courts sur une nuque raide et maigre et ses bras sont tendus le long du corps. Petit à petit, il prend l’habitude de me voir arriver, à la même heure, le mardi. Averti par les grincements du vieux chariot en bois, il se lève avant que je ne frappe à sa porte, entrouvre celle-ci et se tient en retrait, peureux et prudent. Il jette de brefs coups d’œil au chariot, l’effleure de ses doigts longs aux jointures marquées, puis parvient à balbutier quelques mots pour dire que, non finalement il ne prendra rien. M. T. a une peur, une peur irraisonnée et sans issue, celle de perdre les livres qu’on lui prête et d’être responsable de cette faute.