Il semblait ne rien faire

Contraint à l’immobilité car convalescent, l’auteur passe ses journées à la terrasse d’un café en bas de chez lui. Et rencontre un inconnu, attablé au bar d’en face.


Je l’avais rencontré durant ma convalescence. J’avais pris l’habitude de descendre en bas de chez moi et de m’asseoir à la terrasse de Chez José, un chinois reconverti dans la pizza et le couscous maison. Je commandais une bière et je passais le temps. C’était le printemps, il faisait bon, ma jambe cicatrisait à son rythme ; je l’étendais devant moi, le soleil timide de mai la réchauffait et je sentais qu’elle reprenait lentement vie. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre tranquillement. Souvent, j’emportais un livre avec moi. Mais la lecture me fatiguait vite ; je posais alors le bouquin sur la table ronde, je me calais sur ma chaise, et je regardais les gens passer.

Bientôt, je me rendis compte de la présence, en terrasse du bistro d’en face, d’un inconnu, lui aussi attablé à siroter un verre. L’Arpenteur faisait quasiment face à Chez José. Au début, je n’y avais pas prêté attention, trop occupé à me délasser, la jambe étendue, perdu dans mes pensées. Mais, un matin, comme je venais de finir ma première bière, une rousse, onctueuse et mousseuse à souhait, comme je les aime, l’inconnu me fit un signe de la tête ; par politesse, je lui répondis d’un léger hochement du menton ; peu à peu, nous prîmes l’habitude de nous saluer de la sorte. Il était là quand j’arrivais, toujours là quand je repartais. Il semblait ne rien faire. J’avoue que je n’en faisais guère plus. Mais, du moins, avais-je un motif, cette fichue jambe cassée, et un projet, la rabibocher avec les muscles vrillés par une malencontreuse chute. Lui semblait là sans raison, ni durée. Je le regardais. Quand nos regards se croisaient, nous nous souriions. Il devait bien avoir la soixantaine, des cheveux courts grisonnants, des sourcils noirs fournis. Sinon, rien que de très commun, un visage de quidam, une chemise, col ouvert, recouverte d’un léger pull qui s’arrondissait sur sa bedaine, un pantalon en tissu léger et des mocassins, qu’il avait l’habitude de croiser l’un sur l’autre quand il allongeait ses deux jambes. Un matin, comme je m’attablais sous un rayon de soleil chaleureux, l’inconnu se leva, traversa la rue, s’approcha de moi et, me tendant une main vigoureuse au bout d’un long bras, me déclara :
– Ravi de rencontrer un amoureux des gens.
Je restai médusé, n’ayant pas bien compris l’expression « amoureuxdéjean » ; ou « amoureux des champs » ? Ou « amoureux de Jean » ? Ou « amoureux déjanté » car peut-être avais-je raté la dernière syllabe ? Surpris de ma mine déconfite, il gardait le bras tendu vers moi, debout, légèrement penché, l’œil vif. Il reprit, en articulant :
– Oui, cher monsieur, je suis ravi de rencontrer enfin un amoureux des gens.
Je saisis sa main, la serrai, bredouillai un « enchanté » inaudible, tandis qu’il attrapait une chaise par le haut du dossier, la soulevait d’une main, la faisait pivoter et retomber en face de moi, et s’asseyait.
– Vous aussi, vous aimez donc les gens ? reprit-il.
Je ne répondais pas, interloqué. Je ne m’étais jamais posé cette question. Aimais-je les gens ? Bien sûr. Bien sûr que non.
– Regardez cet homme, me dit-il, et il tendit un doigt discret vers une silhouette qui approchait. D’où vient-il ? D’Europe de l’Est, peut-être ? Ses parents sont-ils venus en France juste avant la guerre, ou quelques années plus tard ? A-t-il eu une vie difficile d’enfant né en Pologne, à la frontière de l’ancienne Union Soviétique, ou bien vient-il de ces régions mal connues de Lituanie, toujours coincées entre deux puissances ? Imaginez-vous son enfance, une maison basse à Vilnius, un père volontaire, docteur, émigré pour sauver sa famille, installé dans le Massif central, interdisant à ses enfants de parler russe, intransigeant, inflexible, mais rongé de l’intérieur, décédé il y a quelques années. Vous n’avez pas envie de lui dire quelques mots en russe ?
Je regardai l’homme qui avançait d’un pas lourd, le regard fatigué, la démarche besogneuse. La question de l’inconnu me surprit. Je tournai vers lui mon regard. Il continuait, l’œil fixé sur la silhouette qui se rapprochait, le visage légèrement de biais.
– Moi, j’aimerais lui dire quelques mots en russe. C’est une langue que je ne pratique plus depuis longtemps, mais j’aimerais lui parler pour bercer sa jeunesse mutilée, lui témoigner mon amitié, et tout ce que je ressens, fugitivement, instinctivement, comme vous sans doute, car j’imagine sa tante partie en Amérique du sud pour échapper au nazisme. Elle lui a légué un appartement dans un drôle de quartier de Buenos-Aires et lui, découvrant un jour sa filiation, a dû prouver qu’il était bien son héritier, son neveu, celui à qui revenait l’appartement. Ne trouvez-vous pas qu’il y a dans cet homme qui approche de nous et qui va bientôt nous croiser, tout le poids de cette histoire qu’il lui a fallu reconstituer pour prouver son identité, le poids du temps remonté jusqu’à lui, l’ascendance juive, le ghetto ; la petite maison qu’il a retrouvée dans les archives, qu’il est allé rechercher là-bas, aux confins de l’Europe de l’Est, et qu’il a découverte, toujours debout, le lieu où il est né. Et soudain, j’en suis sûr, il a fondu en larmes devant cette maison où son père et sa mère se sont aimés, où il a grandi. Vous le sentez, n’est-ce pas, vous le sentez ?
Je restai coi. L’homme aux pas pesants passa devant nous. Je scrutai son visage marqué par le temps. Comment l’inconnu savait-il tout ce qui était arrivé à cet homme qui déjà s’éloignait. Il boitait un peu de la jambe gauche. Sa talonnade était plus usée que la droite. Un tic traversait sa main droite, qui pendait le long de son corps. Une légère calvitie s’enroulait autour du sommet de son crâne. Je regardai l’inconnu qui croisa mon regard :
– Vous le ressentez vous aussi, n’est-ce pas ? Et savez-vous où il se dirige de son pas lent mais sûr ?
Je me taisais, interloqué, ému. Il continua :
– Et s’il allait voir ses filles ? Oui, sans doute va-t-il rencontrer ses filles, car c’est un homme à avoir des filles, n’est-ce pas ? Deux, trois peut-être. Non, il n’est pas homme à avoir des garçons, mais qui sait, peut-être en a-t-il eu un jadis, avec une jolie alsacienne rencontrée pendant ses études à Strasbourg, là où il a appris l’allemand. Parce que dans sa famille, on apprenait toujours la langue de l’ennemi. Comme son père, comme son grand-père, il a lui aussi appris l’allemand et il est allé à Strasbourg à dix-huit ans, et peut-être en effet a-t-il croisé une jolie jeune fille et a-t-il eu avec elle un garçon mais il ne le sait pas. Il ignore que quelque part, dans une autre ville, un homme râblé, pas très grand, dont les cheveux sont encore châtains, marche lui aussi. Mais nous, nous le savons, n’est-ce pas, nous savons qu’il y a entre ces deux hommes qui ne se connaissent pas, le descendant lituanien et l’alsacien sans origine, une connivence essentielle et perdue. entre cet homme encore jeune et cet homme-là, qui ne connaît que ses filles, ses deux filles, qu’il aime tant mais qu’il comprend si mal. D’ailleurs, peut-être ne voit-il plus la cadette depuis plusieurs années, car elle est bien comme sa mère, une femme de caractère, une belle femme, comme celle qu’il a aimée en arrivant à Paris. Paris, la Ville des émerveillements. Comment ne pas tomber amoureux quand on arrive à Paris, qu’on a vingt ans, un père juif polonais émigré de Vilnius et vivant à Clermont-Ferrand, l’envie de sortir du ghetto juif qui emprisonne les souvenirs, l’insolence de la vigueur et la folle insouciance de l’espérance ; oui, comment ne pas tomber amoureux de cette belle femme qui représente tout ce qu’il n’a pas eu le droit d’avoir, cette jeune fille si belle avec ses cheveux bruns, ses manières faussement prudes, cette façon de rejeter en arrière ses cheveux comme les juments indociles. Oui, sa fille est bien de la même trempe que sa mère et s’il ne la voit plus depuis trois ans, cette cadette rebelle, il ne lui en veut pas, malgré sa tristesse, malgré cette terrible interrogation sans réponse sur la raison de ce désaveu. La vie est ainsi faite, un père exilé, un fils oublié, une fille en rupture. Oui ainsi est la vie. C’est la vie.
Je dus regarder l’inconnu avec un regard glacé d’effroi car il s’arrêta et me fixa.
– Vous ne le sentez pas ? me demanda-t-il enfin
– Euh, non …
– Ce n’est pas possible. Je vous ai bien examiné, depuis des jours et des jours, j’ai suivi votre regard glisser sur le visage des passants, j’ai vu votre œil s’allumer en croisant les jambes des jolies filles, j’ai senti votre âme s’accrocher aux tristesses qui passaient devant vous. Ne me dites pas que je me suis trompé. Je le sais, intimement, je le sais.
Que dire ? L’histoire du lituanien m’avait troublé. Il avait sans doute tort, comment aurait-il connu tous les détails qu’il m’avait cités ? Mais s’il avait raison ? Cet homme aux pas lourds portait visiblement le poids du passé. Mais se pouvait-il qu’il eût deux filles, dont l’une qu’il ne voyait plus ; et un fils dont il ignorait l’existence, qu’il marchait du même pas que lui peut-être, traînant la jambe gauche ? Je regardais l’homme qui me parlait, dont je ne savais rien sauf qu’il me dévisageait depuis des jours et des jours sans que je m’en aperçoive. Qui était-il pour lire ainsi en moi et savoir qu’ en effet, mon regard glissait sur le visage des gens qui passaient ; qu’en effet, mon œil était attiré par les jupes courtes qui tressautaient au matin pour filer vers le lycée voisin ; qu’en effet, malgré moi peut-être, j’étais attiré par ces femmes tristes et ces hommes paumés qui dérivaient le long de la rue, dans ce quartier populaire de Paris ? Oui, qui était-il pour lire dans mes pensées et dans l’histoire des gens qui passaient devant lui ?
– J’aime les gens, je vous l’ai dit, je les sens. Regardez cette africaine qui marche en claudiquant, je l’aime. Elle est belle, n’est ce pas, dans son boubou à couleurs, même si elle n’est pas de ces grandes femmes magnifiques qui viennent des hauts plateaux éthiopiens et qui ont dans le regard des millénaires de fierté. Elle n’est pas non plus de ces belles Béninoises, fines et longues, entortillées dans leurs habits de fête, qui déambulent avec noblesse dans nos pauvres rues sales, alors que ce sont des princesses. Non, elle marche péniblement parce qu’ elle s’est un jour fracassée la jambe, peut-être en courant au travail, ou chez elle, tout bêtement, en montant sur un escabeau bancal pour nettoyer les vitres ; parce que c’est elle qui fait tout à la maison, les courses, la lessive, le ménage, c’est une femme courageuse, n’est-ce pas, ça se voit à sa manière de marcher. Elle est fatiguée, alors qu’elle n’est pas très âgée. Est-elle née en France ou y a-t-elle rejoint son mari, un beau nègre du Mali, éboueur à la mairie de Paris, qui lui a fait miroiter une vie dorée ? Qu’en pensez-vous ? Non, son mari est plutôt petit et rabougri, n’est-ce pas, perdu dans ses prières et le tiercé, au chômage et emberlificoté dans d’indémêlables trafics à six sous avec sa kyrielle de cousins et d’oncles. C’est elle qui fait marcher la maisonnée, rapporte à la maison l’argent en travaillant comme femme de ménage dès cinq heures du matin ; c’est elle qui élève les six garçons, dont le plus jeune s’appelle Mamadou ; Il est malin Mamadou, mais il risque de mal finir, comme ses frères aînés, qui ont déjà fait de la prison pour trafic de drogue. Non, Mamadou s’en tirera parce qu’il est fort dans sa tête, il a envie de réussir, il ne veut pas végéter comme ses grands frères dans le petit milieu sans espoir de ce ghetto à l’air. Vous le sentez, n’est-ce pas, que Mamadou va s’en sortir et s’intégrer, d’ailleurs, regardez-le, il marche derrière elle, il porte le grand sac des provisions sur son dos, il s’endurcit pour gagner les combats de la vie en rendant service, et la princesse africaine sait qu’elle pourra compter sur lui, le petit dernier, sa fierté, sa seule fierté.
Je vis en effet un petit bonhomme marchant derrière sa mère, bossu sous le poids d’un gros sac qu’il portait malhabilement, calé en travers du dos pour qu’il ne traîne pas à terre.
– Et ces filles, là-bas, qui parlent haut et gesticulent avec leurs portables. Sans doute se sont-elles confiées des secrets de filles, tout à l’heure, en buvant du Coca-Cola, et elles font les fières pour se faire remarquer des garçons. Mais elles vont rentrer chacune chez elle, à la maison, et il faudra affronter le regard maternel, le silence paternel, le bruit des petits frères et la télé qui ronronne toute seule, il faudra faire les devoirs et oublier les ongles luisants, les cils affriolants, les jeans si courts sur les hanches, et rabâcher une leçon de mathématiques ennuyeuse, dont elles ne voient pas l’intérêt, puisqu’elles veulent être coiffeuses, visagistes, mannequins, ou mieux encore vedettes d’un soir à la Star Ac’, pour faire la Une des magazines et exister, enfin… Du moins le croient-elles, n’est-ce pas ?
J’avais pris le parti de me taire. Je ne répondis pas.
– Et cet homme là-bas, ce quadra qui marche d’un pas alerte. Il voudrait traverser au vert mais le flot de la circulation l’en empêche. Où court-il ? A son travail ? Non, non. Chez sa maîtresse ? Non plus. Vous le sentez comme moi, dites, vous le sentez ?
Je restai silencieux. Je venais d’apercevoir l’individu. Il piaffait, debout sur le bord du trottoir. Le feu à peine passé au vert, il s’élança à travers la chaussée, courant presque. Où se dirigeait-il en ce matin ensoleillé de mai, avec son manteau trop chaud pour la saison, ses chaussures noires cirées, son allure conquérante ?

L’inconnu et moi restâmes ensemble une grande partie de la journée. Il parlait, m’associait à ses contes par quelques questions. J’étais stupéfait de la rapidité avec laquelle il dévisageait les êtres qui se présentaient devant nous. Comment faisait-il pour remarquer chez celle-là l’alignement disgracieux des dents, chez celle-ci l’épaisseur un peu lourde des chevilles, chez tel autre la ride verticale qui barrait son front et lui donnait un faux air de voyou ? La main du garçonnet cachée dans la poche du grand-père aux cheveux blancs ? Le pantalon taille basse de ce jeune dissimulé sous l’accoutrement d’une veste trop grande aux épaules, qu’il balançait crânement ? Comme s’il avait eu les yeux rivés sur chacun, comme s’il disposait d’un zoom lui permettant de tout voir d’un coup. Je le regardai et pensai soudain à ces saltimbanques qui, dans les foires, se mettent à suivre une personne, s’accolant à elle, empruntant sa démarche, son allure et ses mouvements, sans que celle-ci s’en aperçoive, pour la plus grande joie du public. Il y avait du clown en lui, un clown chaleureux, bienveillant.

Le lendemain, il me salua à nouveau et s’installa près de moi. Nous restâmes un long moment en silence, puis il se mit à lire nos promeneurs. Il s’interrompait parfois, me posait une question, s’enquérait de mon intérêt. Je ne répondais pas, je souriais. Puis il continuait ses lectures à haute voix. Nous nous retrouvions ainsi chaque jour de longues heures, tandis que mai puis juin défilaient. Ma jambe se consolidait. J’allais bientôt devoir reprendre quelque exercice et substituer au farniente obligatoire des marches au long cours.

Un jour, je me décidai à en savoir davantage sur cet étrange partenaire et je vins tôt le matin me placer en faction, comme à l’accoutumé. Il me rejoignit peu après. Je l’observai une dernière fois. Ses yeux balayaient le paysage, scrutaient les passants qui apparaissaient au loin puis se focalisaient sur une démarche, une trogne, un type qui marchait l’air hébété, un vieillard grimaçant qui scrutait le trottoir du bout de sa canne, un illuminé qui avançait à grand pas, un groupe de femmes qui flânait lentement, mères et filles mélangées, traînant des pieds et parlant haut sous un soleil d’Afrique du Nord bien palot. Et voilà qu’il décelait un détail, ébauchait en quelques secondes une tranche de vie, le temps que sa cible s’approche, nous frôle puis disparaisse dans le tumulte de la rue. Couple pressé dont il devinait qu’il allait rejoindre l’hôtel bon marché caché au revers de la rue, jeune homme insignifiant à la lèvre fendue sans doute échappé la veille au soir d’une rixe inattendue, grosse femme lourde sur ses jambes, coquette sautillant sur des talons aiguille, pourchassant du doigt un taxi inattentif. D’un seul regard, la personne semblait photographiée dans ses moindres détails, avec ses rides ou son visage poupin, ses cheveux gris ou ses mèches hirsutes, son embonpoint ou sa silhouette efflanquée, sa démarche un peu lourde de manchot ou son pas léger, sa façon de sourire un peu triste ou sa joie alerte. L’inconnu les dessinait d’un trait de mots, croquait une allure, un déhanchement, un balancement de bras et de cette insignifiance remontait une filiation, s’expliquait un revers de fortune, s’envisageait une espérance. Sous ses mots, chacun avançait avec son projet, ses envies, son but, chacun brassait son humeur, sa joie, son aigreur, et cette rue banale de quartier devenait sous mes yeux, par la vertu de son verbe, une gigantesque scène déroulante où s’exposaient sans retenue, fugitivement, mais dans une lumière implacable, les espoirs, les détresses, les rires et les joies d’un échantillon d’humanité. Nul jugement dans ses descriptions, nulle acrimonie. L’inconnu faisait défiler sous mes yeux une image introspective de la réalité, il donnait aux mouvements des phrases, il transcrivait en anecdotes des attitudes, il simulait des itinéraires en prolongeant un regard, un front sévère, une bouche triste, des poings fermés dans la poche ou des mains chantantes, et je me prêtais à ses inventions qui me semblaient si vraies. Ce n’étaient plus des gens qui marchaient dans la rue, mais des destins qui se croisaient.

J’aurais aimé jongler comme lui avec la vie de tous ces passants. Je lui demandai comment il pratiquait quand il était seul. Parlait-il à haute voix ? Murmurait-il pour lui-même ? Se chantonnait-il en silence toutes ces mélodies ? Non, tel un cinéaste, il voyait les scènes se dérouler et il lui suffisait d’un instant pour visionner en accéléré la vie de la personne qu’il venait d’apercevoir, avec ses cheveux haut perchés sur le crâne, son enfance douloureuse sous les moqueries, son charme inattendu avec les femmes, sa rencontre avec un caricaturiste, une relation homosexuelle bientôt brisée par la mort du compagnon et cette démarche triste, les paupières lourdes et le cœur défait. C’est pour moi qu’il employait des mots, parlant vite, les faisant défiler comme s’il les décryptait sur un prompteur.

– Mais pourquoi me dites-vous que vous aimez tous ces gens, lui demandai-je alors ?
– Vous ne les aimez pas, vous, me répondit-il ?
– Ils sont si différents les uns des autres. Imaginer leur vie ne me les rend pas plus sympathiques, ni antipathiques d’ailleurs. Plutôt indifférents.
– Parce que vous regardez avec les yeux, cher ami, me dit-il gentiment, pas avec le cœur. Si vous regardiez avec le cœur, vous verriez combien chacun est aimable, malgré les déformations que la vie lui a infligées, malgré les difformités du quotidien. Si nous connaissions chacun d’entre nous de l’intérieur, comme il se connaît, mieux qu’il ne se connaît, ne serions-nous pas amis avec lui ? D’ailleurs, ne vous étonnez-vous jamais de ce que chaque être humain soit aimé par une personne, au moins une personne, même le pire des saligauds ? Vous croisez une grosse fille, épaisse, vulgaire, eh bien, quelque part, une personne l’aime. Vous voyez un vieillard, rugueux, sentant fort, suant et ronflant en montant les marches d’un escalier, eh bien, quelque part, une personne l’aime : un père, une mère, un frère, un petit-enfant, peut-être, qui sait ? Ou seulement un ami, une amie ? N’est-ce pas bouleversant ? N’êtes-vous jamais étonné devant ces couples que rien ne rapproche, qui semblent aussi peu faits l’un pour l’autre que le jour pour la nuit ? Et pourtant, ils s’aiment. Vous me direz ce n’est pas vrai, certains couples sont ratés. Mais qu’en savez-vous ? Les avez-vous vus marcher ensemble dans la rue, se tenir par la main, êtes vous capables d’oublier vos préjugés sur leur tenue, leur manière, leur façon d’être et de se mouvoir, peut-être sans élégance, sans éducation, sans cet apprêt avec lequel la plupart d’entre nous maquillons ce que nous sommes pour que seul apparaisse notre reflet social ?
– Mais ce monde, si tragiquement inhumain ?
– Parce que tragiquement inhumain… L’abandonner ? Le condamner ? Non, non, poser sur lui un regard doux et compréhensif pour le comprendre, poser sur lui un regard bienveillant pour le faire grandir, poser sur lui un regard aigu pour lui montrer la route et dessiner devant ses yeux souvent obscurcis un chemin à suivre. Que croyez-vous que je fais à longueur de journée ?

Je le regardai une dernière fois, puis le saluai et le quittai. Alors que je m’étais déjà éloigné de lui d’une dizaine de mètres, je sentis une chaleur parcourir mon dos. Que n’avait-il vu de ma vie à venir qu’il me restait à découvrir ?