Respiration artificielle

La visite d’un fils à sa mère hospitalisée.


Philippe s’était levé très tôt, il avait roulé toute la nuit, sans s’arrêter, juste le temps de faire le plein d’essence. Passé la porte d’Orléans, il décida d’aller tout de suite à l’hôpital. Il voulait voir sa mère. Il ne l’avait pas vue depuis presqu’une semaine.
Il se gara en épi sous les chênes qui longeaient le boulevard et se dirigea vers un café qui faisait l’angle. Il avala un café amer et brûlant.

Premier étage, chambre 18. Ce qu’il vit en premier, c’était la machine. Il la vit et il l’entendit. Un long souffle, suivi d’un claquement un peu sec. Puis de nouveau un long souffle suivi d’un nouveau claquement.
Elle était dans le coin gauche, près de la fenêtre. De la face métallique partait un long tuyau transparent qui finissait sur un masque posé sur la figure de sa mère. Philippe ne pouvait détacher les yeux de la machine. Il ne regardait pas sa mère, il regardait la machine. Elle vivait. Et cette vie emplissait la pièce. Cette longue et puissante respiration métallique occupait tout l’espace. Sur sa face verticale blanche, deux traits horizontaux lumineux s’étendaient et se rétrécissaient au même rythme que celui de sa respiration. Les seuls mouvements qui existaient dans la pièce étaient les déplacements de ces deux curseurs lumineux et le léger sursaut qu’avait le tuyau chaque fois qu’une nouvelle bouffée d’oxygène était expulsée par la machine.
Philippe savait depuis hier que sa mère était sous respiration artificielle. Le médecin l’avait appelé pour le lui dire. Il se souvenait qu’il y a longtemps, sa mère lui avait dit : « Je ne veux jamais être sous machine. Si jamais cela devait m’arriver, je préférerais qu’on me laisse mourir. ». Elle n’avait probablement pas eu son mot à dire. Ou alors, par crainte de l’inéluctable, elle avait accepté, puisque rien d’autre n’était possible.

Philippe eut l’étrange impression que ce n’était pas sa mère qu’il était venu voir, mais la machine, que c’était elle qui l’accueillait. C’était elle qui était vivante, elle seule. Sa mère n’était là que pour faire vivre la machine. Il regardait les branchements, les tuyaux, les fils électriques, les diodes qui s’allumaient et s’éteignaient. Tout cela était monstrueux. Dans un autre contexte, la machine aurait pu être une sculpture, une performance d’artiste. Elle se serait appelée « la sauveuse », peut-être.
Sa mère avait été accouplée à un être de métal qui serait son compagnon jusqu’à la fin de la route. Plus jamais, il ne la verrait seule. Leurs rencontres se feraient dorénavant à trois. La machine serait le confident obligatoire et permanent de leurs échanges.
Il s’approcha du lit et s’assit sur un tabouret placé à la hauteur de sa tête. La machine était derrière lui. Il la sentait vibrer dans son dos. Il l’imagina en train de se dresser sur ses pieds réglables, rassembler ses tuyaux épars pour le saisir et l’enlacer. Les tuyaux étaient devenus bras, les câbles électriques de dangereux fouets cinglant l’air et les prises électriques autant de pièges d’où pouvaient sortir à tout moment de formidables éclairs. Philippe se saisit du tabouret, fit le tour du lit pour s’asseoir de l’autre côté. Si danger il y avait, plutôt lui faire face que lui tourner le dos.
Il regardait sans le voir le visage de sa mère. Derrière ses traits qu’il n’arrivait pas à reconstituer, c’était son passé à elle, son passé à lui, leur passé commun qu’il essayait de saisir. Son visage gonflé par la maladie ne lui inspirait rien d’autre qu’un vague sentiment de dégoût et de honte mêlée. Il ne supportait pas ce qu’elle était devenue. Depuis longtemps, bien avant qu’elle soit hospitalisée, il ne venait plus la voir. De deux fois par semaine, il était passé à une fois toutes les deux semaines. Chaque fois qu’il montait l’escalier pour arriver à l’appartement, il se disait qu’il n’allait pas rester longtemps. Pour dire quoi, pour faire quoi ? Constater que le niveau de la bouteille de whisky avait encore baissé ? Laver la vaisselle laissée dans l’évier ? Il laissait cela à la gardienne de l’immeuble lorsque gentiment elle montait pour lui apporter les courses.
De ce côté-ci, le drap ne recouvrait pas totalement son corps. Le ventre était en partie découvert. Il était gonflé, orangé, obscène. Le sein gauche venait s’y échouer, abandonné. Philippe réalisa qu’il n’avait jamais vu sa poitrine.
Elle avait toujours été très pudique, trop peut-être. Sur la plage, toujours en maillot une pièce, elle enfilait un drap cabine pour se changer. Il se souvenait d’elle, le mercredi soir, lorsqu’il était encore enfant et qu’elle venait lui dire bonsoir plus tôt que d’habitude. Ces soirs-là, son père était déjà couché. Il attendait. A la place des longues chemises de nuit qui lui descendaient jusqu’aux chevilles, elle portait une combinaison ou une nuisette plus légère, plus fine aussi qui s’arrêtait juste au-dessus du genou. Elle était jolie. Elle se penchait pour lui déposer un baiser sur le front. Philippe aurait aimé jeter ses bras autour de son cou pour prolonger l’instant, sentir contre lui sa peau, sa chaleur. Elle se relevait, faisait demi-tour et ces soirs-là, refermait la porte derrière elle. Elle tournait l’interrupteur, et pendant le bref instant où elle lui disait bonne nuit, il voyait se découper, en contre-jour dans le couloir, sous le fin tissu, tous les contours de son corps. Il s’endormait alors en pensant à ce triangle plus sombre qu’il avait bien cru entrevoir lorsqu’elle s’était détournée, la main sur la poignée de la porte.
Sa main gauche était posée sur le drap. Elle aussi avait une teinte curieusement orangée. Il n’osait pas la toucher. On aurait dit une main de cire. Il avait peur de la sentir froide sous ses doigts, dure, comme l’anticipation de la main d’une morte. Il avait rarement vu de morts. Son père, dans son cercueil, juste avant qu’on le referme. Il n’avait pas voulu le toucher. Certains avaient déposé un baiser sur son front. D’autres, avaient posé leur main sur le tissu du costume. Lui n’avait même pas osé. Le toucher, même au travers d’un vêtement lui avait été impossible. Il était resté debout, raide, contemplant le corps. Il lui semblait bien qu’être là, debout, n’était pas suffisant, qu’il aurait fallu faire un geste. Il en sentait confusément le besoin. La convenance le demandait. Il savait que plus tard, il regretterait, mais il avait laissé le cercueil se refermer sans bouger, sans esquisser un signe. Entre honte, lâcheté, peur, fausse dignité, il s’était égaré.

Devant la main de sa mère, devant son ventre dénudé, gonflé par les douleurs, il était frappé de stupeur. Il restait figé, incapable du moindre mouvement. Il se demandait comment cela était possible, comment on pouvait devenir cette espèce de monstruosité. S’il avait eu un appareil photo, il aurait pris une photo. Il aurait cadré au plus étroit, de façon à ne voir que le ventre, posé entre les deux draps blancs. Orangé, doré par endroits, de la chair rebondie, tendue à l’extrême, prête à enfanter et la main, paume vers le haut, qui attend. Il l’aurait mise sous cadre. Une simple plaque de verre bordée d’un fin ruban de bois d’ébène. Il l’aurait accrochée dans le couloir près de la porte d’entrée. J’entre, je sors. La vie, la mort. S’il avait été peintre, il en aurait fait un tableau. Il aurait pris plaisir à jouer avec les ombres, les plis des draps, le rebondi de la peau sur laquelle le soleil couchant jette ses dernières lumières. La nuit avance. On en devine les prémices là-bas, au bout du lit, de l’autre côté du ventre qui lentement va s’éteindre.
Philippe regardait la main. Lentement, son bras se tendit. Il posa l’index d’abord sur les doigts. Puis, il s’aventura plus avant. Elle était chaude, ferme et molle à la fois. Il la saisit et leva les yeux vers son visage. Elle semblait dormir. On lui avait assuré qu’elle ne se rendait compte de rien, que les médicaments étaient dosés afin qu’elle ne souffre pas, qu’elle était majoritairement inconsciente, que si par hasard, elle ouvrait les yeux, cela ne voulait rien dire, qu’elle était ailleurs, dans un brouillard où rien ne pouvait l’atteindre.
Ses yeux s’étaient ouverts et sa tête était tournée vers lui. Il les vit se tourner vers la droite, vers la machine. Tout lui revenait. Les fausses promesses que l’on balance pour rassurer et éluder les conversations difficiles : « Oui, bien sûr, je ne laisserai pas les médecins faire ça. Ne t’inquiète pas, jamais tu ne mourras à l’hôpital, il n’en est pas question, d’ailleurs il n’est pas question de mourir, du tout. Pourquoi est-ce que tu dis des choses comme ça ? Franchement ? C’est complètement idiot ! »
Tellement idiot, qu’aujourd’hui au fond de ses yeux, il ne lisait que ça, la fausse promesse qu’il avait faite, tout ce qu’on dit sans y penser parce que l’échéance est loin, que l’éventualité que cela arrive est si faible, parce que cela ne peut tout simplement pas se produire.
Philippe se retourna vers la machine. Il eut l’impression qu’elle le regardait. Ses diodes le scrutaient, allaient jusqu’au plus profond de lui pour le narguer.
« Je sais que tu n’oseras pas. Regarde, je la tiens, elle est à moi, elle m’appartient. C’est trop tard, ta partie est finie, c’est la mienne qui commence. »
Philippe frissonna. Il se dit qu’il aurait dû dormir un peu avant de venir, que la fatigue lui jouait des tours.
Il ne pouvait plus baisser son regard vers le visage de sa mère. Il n’aurait pas su soutenir son regard, fût-il inconscient. « Ca va aller, ça va aller. »
Il pressa sa main, fort. Un long moment, il resta ainsi, à écouter cette respiration qui occupait tout l’espace. Il ne sentait pas son pouls. Il releva la tête vers son visage. C’était comme s’il veillait un mort, sauf qu’elle n’était pas morte, pas encore ou pas tout à fait, il ne savait pas trop.
Il décida de s’en aller, se leva et la regarda une dernière fois.
Ses yeux étaient de nouveau grand ouverts. Ils le fixaient. Comme on fixe un paysage qu’on ne reverra plus. Elle savait que c’était la dernière fois qu’elle le voyait. Cela se lisait dans son regard. Aujourd’hui était le dernier jour où elle pouvait encore capturer son image.
Elle le regardait et en le regardant, elle l’emmenait avec elle.
Il eut à peine le temps de penser à esquisser un geste, un sourire que déjà, ses yeux s’étaient refermés.
Il fit demi-tour, ouvrit la porte, la referma tout doucement.
La machine continuait à inspirer et expirer son long souffle mécanique.
Elle, il lui suffisait de respirer pour vivre.
Le couloir était vert. Les murs, le sol, le plafond, tout était vert. C’était presque aussi moche que le couloir de la maison de retraite, qui lui, était marron beigeasse. Ça se voulait pourtant gai. Philippe se demanda pourquoi il y avait tant d’imbéciles qui pensaient que peindre un couloir en vert ou en bleu dans un hôpital rendait l’environnement plus agréable. Ca rajoutait à la tristesse. Le beige, le marron, on sait qu’on est dedans, ça a un air d’automne, on sait que ça tire à sa fin, que ça va mal finir. Le vert à l’hôpital, c’est le printemps en hiver, l’illusion d’un mieux, le mensonge du futur qui n’arrivera pas.
Il se sentit soudain très fatigué. Le vert avait beau être la couleur de l’espérance, celui-là ne devait pas avoir la bonne nuance. De l’espoir, il ne voyait pas très bien où en trouver. Il n’arrivait pas à être triste. Peut-être que pleurer lui aurait fait du bien. Il n’en avait même pas envie.