Ça crève les yeux

Un secret de famille éclate au grand jour.


Enfant, je passais beaucoup de temps avec mon grand-père. Je vivais chez mes grands-parents. Ils tenaient les bains-douches municipaux et ils s’occupaient aussi de l’entretien des salles et des terrains de sport attenants. Ils étaient concierges. Du moins mon grand-père. C’est lui qui touchait le seul et maigre salaire de la famille. À cette époque (on est dans les années 60), les municipalités employaient un couple quand il y avait du travail pour deux, le logeaient dans les locaux dont le concierge avait la charge mais ne rémunéraient qu’une seule personne — le chef de famille, « cela va de soi ». Ma grand-mère a donc travaillé gratuitement pendant trente ans. Et puis, quand son mari est mort à 54 ans, elle s’est retrouvée sans logement, sans argent, officiellement sans expérience professionnelle — donc sans point de retraite.

Mort d’une cirrhose du foie, j’ai toujours entendu dire beaucoup de mal de mon grand-père. Mais moi, je l’aimais. Il me promenait dans sa brouette. Il m’achetait des pains au chocolat avant le repas. On faisait des batailles de feuilles mortes, même s’il venait de passer trois heures à les entasser aux pieds des tilleuls. Il m’ouvrait en cachette le local où les instruments de musique attendaient le bal du samedi soir, et me laissait jouer du piano et de la guitare ; il me donnait une raquette et une balle et ouvrait pour nous deux le portail des cours de tennis que je croyais réservés aux médecins et aux pharmaciens ; me confiait les ballons de basket à ranger dans les filets, chronométrait mes progrès sur la piste d’athlétisme, m’expliquait les règles du foot en traçant sur le terrain des lignes à la chaux, muni d’une astucieuse machine à réservoir qu’il avait lui-même fabriquée.
Je l’aimais, oui, je respectais son pouvoir incontestable de gardien des clés, et je l’admirais pour son ingéniosité et sa manière rieuse de braver les interdits. Et je n’appréciais pas que ma grand-mère l’engueulât.

Il dormait en bas et elle, à l’étage. On m’avait donné différentes explications au sujet de cette séparation des corps dont la plus plausible était le risque de chute quand il rentrait saoul. Comme il est vrai qu’un concierge se doit d’être disponible, on m’avait aussi fait remarquer que rez-de-chaussée rime avec proximité. Cela constituait une autre version du bannissement de lit conjugal, pourquoi pas. Dans sa chambre, mon grand-père gardait toutes les clés. Et c’était pour faciliter ses allées et venues incessantes que la pièce s’ouvrait sur la rue. Pour quitter la maison, rien ne l’obligeait alors à traverser la cuisine, où ma régnait ma grand-mère. C’était d’ailleurs mieux ainsi. Dès qu’ils se croisaient, je retenais mon souffle. J’avais hâte qu’il sorte, qu’il s’enfuie. Loin de cette grande femme qui parfois le poursuivait, brandissant le tisonnier de la cuisinière à charbon.


Ma mère me téléphone : « J’ai quelque chose à te dire mais pas au téléphone. T’inquiète pas, c’est pas grave, on va bien. » J’aime pas ça. En général les bonnes nouvelles n’ont pas besoin de tant de précautions pour être annoncées. J’abandonne le balai dans un coin de la cuisine et j’attrape mes clés. Défilent 150 kilomètres de questions, en mode autoroute, au bout desquels je rejoins enfin la petite commune de Vendée où vivent mes parents.

« T’inquiète pas, c’est pas grave. Mais je préfère te le dire de vive voix. »

Une dame l’a appelée. Elle voulait aussi lui parler de vive voix. Ma mère, méfiante envers les inconnus, a tout d’abord refusé, mais la dame insistait, pleurnichait même. Elle tenait à lui révéler « une chose importante avant qu’il soit trop tard », une chose qui concernait aussi ma mère. Elle a fini par céder et s’est rendue à l’adresse indiquée. La dame l’a accueillie chaleureusement, l’a remerciée et a fait trainer la conversation, le café, le gâteau, les poils du chat sur sa jupe. « Elle n’est pas très soignée cette femme, tu vois ? »
Elle a fait trainer l’aveu, comme ma mère le fait avec moi, alors que je n’ai même pas pris le temps d’enlever mon manteau.
« À la fin, je me suis impatientée. Tu comprends, faut pas exagérer ! J’étais pas venue goûter son quatre-quarts ! Alors elle a fini par cracher le morceau. Elle m’a dit… [Un temps] Je t’assure que c’est une drôle de nouvelle. Apprendre ça à 75 ans, ça fait un choc ! J’ai même du mal à t’en parler, tu vois ? »
Les sanglots, la voix cassée. Ma mère ne nous a pas habitués à ça. Elle me fixe. Elle prend de l’élan. Mais ne réussit qu’à murmurer, dans un souffle : « Elle m’a dit qu’elle était ma sœur. »
C’est la seule fois où ce lien de parenté sera nommé.
Ma mère se tient très droite au bord du canapé, mais je vois bien qu’elle est perdue. Je sors un mouchoir de mon sac et le lui tends, elle me remercie et se met à pleurer tout en faisant mine de s’asseoir plus confortablement.
— C’est bête de pleurer pour ça, mais ça m’fait quelque chose.
— Ben oui maman, tu m’étonnes !
Et, pour la première fois de ma vie, je m’enhardis à lui frotter le bras pour la réconforter.

Elles ont le même âge (à deux mois près). Elles se ressemblent, paraît-il. « Pas besoin de test ADN, ça crève les yeux ! »
Pourtant, en la voyant, ma mère ne se doute de rien. C’est un peu plus tard seulement qu’elle remarque les yeux bleus de son père, le teint mat, l’invincible épi de la frange, le nez droit. Elle pose des questions. Beaucoup. Et des plus indiscrètes, ce qui ne lui ressemble pas.
« Mais que veux-tu ? Après c’qu’elle venait d’m’annoncer, j’allais pas prendre des gants non plus ! »

Elle espérait une erreur. Mais chaque réponse confirmait la filiation. Mon grand-père avait donc eu sa famille officielle et une autre, qu’il voyait de temps en temps. Pas souvent. La dame le regrette, d’ailleurs, car il fut un père aimant. Chaque mot ajoutait à l’émotion de ma mère et nourrissait sa colère. Et comme elle ne pouvait pas en vouloir à cette dame d’être la fille de son père, elle lui en voulut de ne s’être pas tue.
« Je lui ai dit de ne plus me contacter. On continue chacune de son côté et c’est tout. Tu comprends, vis-à-vis de ta grand-mère je veux pas avoir de lien avec cette dame ! »

Je me risque à lui rappeler que mémé est morte depuis dix ans, mais elle n’entend pas. Elle veut juste que je le sache, et qu’on épuise le sujet. Ce que nous avons fait toute la soirée. Et à la fin, elle m’a ordonné de ne plus jamais lui en reparler. C’était il y a 3 ans. On n’en a jamais reparlé. J’ai même oublié le prénom de ma nouvelle tante.

Ma grand-mère est morte trente-cinq ans après son mari, chez sa fille.

— Tu crois qu’elle savait mémé ?
— Certainement pas ! Si elle avait su, elle lui aurait fait la vie impossible !