Le Grand Paris

Le quotidien de périurbains.


Nicole est fatiguée. Elle est ballottée, brinquebalée de partout, comme tous ceux qui sont serrés près d’elle dans cette rame bondée et surchauffée du RER B. Elle regarde autour d’elle les visages qui l’agressent et reconnaît le sien, des cernes sous les yeux, des gouttes de transpiration sur le front, des traits marqués, la fatigue – celle qui plombe les jambes et abaisse les paupières en cette deuxième semaine de grève. Une femme a ouvert toutes les fenêtres en entrant à la station Gare du Nord, elle étouffait sous ses 50 ans. Du coup, le courant d’air traverse la rame et s’enroule autour des cous, s’accroche aux gorges. Nicole craint de prendre un coup de froid – il ne manquerait plus que cela : tomber malade. A l’arrivée à Sevran, il faudra encore prendre le bus, comme chaque jour, traverser ces confins de banlieue perdus au bout du monde, puis marcher 10 minutes et enfin arriver à la maison.

Nicole est pressée d’arriver, d’en finir avec ce trajet qui s’étiole. Bientôt 2 heures qu’elle est partie du bureau. Avec la grève, les horaires sont incertains, des trains manquent, les gens sont exaspérés, des disputes éclatent. Mais le plus souvent, les gens se tassent en silence, vaguement compréhensifs vis-à-vis des grévistes, apathiques, fatalistes. Il faut dire que les retards, les arrêts intempestifs sans explications, les incidents techniques à répétition, sont légion sur cette ligne. De guerre lasse, les gens se sont habitués, même si parfois, une femme craque et se met à pleurer sur le quai. L’autre jour, un homme s’est soudain mis à hurler. La rame était arrêtée, il allait à un entretien d’embauche. Nicole, pourtant, aujourd’hui, malgré la fatigue, n’a pas envie d’arriver. Elle se tient debout, la main attachée mécaniquement à la rampe gluante, la tête dodelinant de gauche et de droite, les yeux mi-clos, les jambes plantées dans le sol de ce wagon sale et puant. Une voix lui murmure qu’elle resterait bien là, sans bouger, sans avoir à faire l’effort de sortir de cette rame dans 4 stations, ne plus avoir à marcher, ne plus devoir avoir la volonté d’un quelconque mouvement pour rentrer. Pourtant elle compte inconsciemment les stations, plus que 3, plus que2. Elle entend les portes s’ouvrirent, elle sent les gens descendre, les poussées dans le dos, les gens monter, les portes qui se referment, la secousse du départ, l’accélération, le bras qu’il faut bander et la main qu’il faut serrer le long de la hampe poisseuse, le corps qui fait contre poids, qui oscille, les jambes qui amortissent les vibrations, le dos qui souffre.

« Sevran-Livry », Nicole sort de la rame comme une automate, suit les voyageurs qui longent le quai, s’engage dans l’escalier mécanique. Elle ferme les yeux et compte. Puis elle les rouvre, enjambe les dents métalliques de la dernière marche de l’escalier, traverse le hall, franchit le péage, sort de la gare. Une bouffée d’air frais la suffoque. Elle enroule autour de sa gorge son écharpe, baisse la tête, traverse rapidement la rue sombre pour rejoindre la station de bus, serre les épaules. 5 minutes d’attente. Elle ferme de nouveau les yeux. 5 minutes. Elle bénit l’installation récente de ce panneau lumineux qui indique le temps d’attente. Jadis, elle était sans cesse inquiète, se demandait toujours si elle ne venait pas de rater le bus, s’impatientait, s’énervait. Aujourd’hui, elle sait le temps à attendre. Elle en profite pour souffler en fermant les yeux, toujours debout, car d’autres personnes occupent déjà les quelques places assises sous l’auvent, pas que des vieux ou des vieilles. Les jeunes ne savent plus offrir leurs places, c’est devenu tellement ringard, Nicole d’ailleurs ne s’en émeut même plus. C’est à qui arrivera le premier, occupera les places vides. Enfin, parfois non, mais c’est si rare. De surcroît, un soir de grève, même pas la peine d’y penser. Nicole reconnaît sa voisine Adeline. Elle lui fait un signe et se rapproche d’elle. Elles montent maintenant ensemble dans le bus qui vient d’arriver, déjà rempli. Adeline vient de Guadeloupe, comme elle. Elles se passent des recettes de colombo, de dombrés, de poulet boucané. Elles n’habitent pas loin l’une de l’autre. Chaque jour, elles vont à Paris pour travailler. Parfois, elles font le trajet ensemble et bavardent gentiment. Adeline a 2 filles, deux belles filles. Annette, l’aînée, a épousé il y a 3 ans un antillais converti à l’islam. Elle s’est voilée. Ils viennent de quitter la France pour s’installer en Arabie Saoudite. Adeline ne s’en remet pas. Elle ne comprend pas. Nicole non plus. Elle pense souvent à Adeline et se dit qu’elle ne supporterait pas de voir Fifi se cloîtrer dans un habit noir, renoncer à sa féminité, accepter la polygamie, couper les ponts avec sa famille. Nicole se demande comment tourne le monde pour qu’une jolie fille comme Annette ait choisie cette voie extrême, radicale, incompréhensible.

Dans le bus, des jeunes rigolent fort, avec leur vocable du 9-3 et leurs capuches qui leur couvrent la moitié du visage. Quelques personnes somnolent. Une jeune maman beur tente désespérément de faire taire son gosse qui n’en finit pas de geindre dans sa poussette. Deux sikhs, assis à l’arrière, les traits fins, les cheveux noirs plaqués, discutent à voix basse à l’arrière. Une grande femme, en niqab, semble indifférente au bruit et à la chaleur.. Nicole s’effraie parfois des tenues de Fifi, de ses jeans taille basse et du piercing qui orne désormais son nombril. Elle lui a dit la semaine dernière qu’il était hors de question qu’elle aille dehors en montrant son ventre et en allumant les garçons avec son string qui apparaît dès qu’elle se baisse. Fifi l’a regardée comme si elle était une extraterrestre, elle, sa mère. D’ici quelques semaines, elle aura 18 ans et Nicole s’inquiète un peu. 18 ans, c’est le moment qu’Annette a choisi pour informer sa mère de son choix de se marier et de se convertir. Qui aurait imaginé sa décision, son choix de réclusion, cette fuite insensée ? Nicole et Adeline rentrent rarement ensemble. Nicole s’est organisée avec sa collègue Françoise. Françoise prend son poste un peu plus tard et quitte plus tard. De la sorte, elles couvrent à elles deux toute la plage horaire de la journée, en alternant également leur heure de pause méridienne. Ainsi elles assurent une permanence au secrétariat, ce que leur chef leur a demandé. Mais, avec les grèves et les trains annulés, Nicole doit attendre longtemps à la gare du Nord et elle perd le bénéfice de son départ anticipé. 2 heures aller, 2 heures retour. Combien de temps tiendra-t-elle ce rythme ? Encore, si Daniel et les enfants l’aidaient un peu plus. Mais inutile de leur en demander trop. Chacun vit dans son tunnel. Nicole fait tout, veille à tout, supervise tout, supplée à tout. Nicole est fatiguée.

Ce n’est pas que Daniel soit un mauvais bougre. C’est plutôt un bon mari, affectueux et attentif. Mais, en dehors de la mécanique, rien ne l’intéresse : « Que veux-tu, lui dit-il en riant, de quoi te plains-tu, je suis le roi du piston ! » Nicole aimerait parfois qu’il délaisse ses vieilles motos et la folie de cette Maserati qu’il s’est mis en tête de restaurer, pour réparer le sèche-linge, remettre d’équerre la bibliothèque qui va finir par terre ou refixer l’interrupteur branlant de la cuisine. Mais il s’en fiche et n’en fait qu’à sa tête. Parfois, Nicole le regarde et elle se demande s’il a vraiment grandi. Elle a souvent l’impression d’avoir 3 enfants : Fifi, Kevin et… Daniel. Et puis, il y a les copains. La vie serait belle sans les copains, elle se satisferait de l’insouciance gentille de Daniel. Mais les copains le détournent, l’entreprennent, le dévoient dans leurs sorties. Daniel est un faible. La perspective de boire un coup lui fait oublier de passer à la Sécu, comme il avait promis. Il rentre trop tard, certains soirs. Nicole s’est endormie sur le divan, devant la télé. Il lui reproche de ronfler. Mais s’il avait été là, dans leur lit, elle ne ronflerait pas toute seule. D’autant qu’elle doute de l’amitié de ces copains très intéressés. Elle n’est pas idiote, elle a bien remarqué leur manège quand ils passent à la maison : derrière leur salut sympathique, elle devine sans peine leur jeu sournois pour demander à Daniel de jeter un œil sur le moteur ou de vérifier ce qui se passe sous le capot. Avec les doigts de sorcier qu’il a ! Et lui, flatté, le benêt, ravi de rendre service, il ouvre le capot, il se glisse sous la voiture, et les heures passent. Et voilà qu’ils arrivent dans la cuisine, « Dis donc Nicole, il reste bien un bout de barbaque, Maurice reste manger sur le pouce ! » Ce Maurice, elle ne le supporte plus, avec son air finaud, sa façon de toujours demander un coup de main, sans doute paie-t-il des coups à boire à Daniel par-derrière, car Nicole ne comprend pas ce que son mari trouve à ce potache pour lui rendre tant de services. « Mais c’est un copain » se défend Daniel, « tu ne sais pas ce que c’est, toi, l’amitié, tu ne sais pas t’amuser ! » « Tu parles, coupe toi les mains, et tu verras s’il restera ton copain » lui rétorque Nicole. Cela met Daniel en colère. Il claque la porte en sortant de la cuisine, elle l’entend quitter la maison pour filer dans le garage qu’il s’est aménagé à côté de la maison, cette petite maison qu’ils sont parvenus à s’acheter au bout de 12 ans de mariage. Ils y ont mis toutes leurs économies, ils ont calculé le montant maximal de l’emprunt qu’ils pouvaient obtenir de la banque, et ils se sont décidés, en se promettant de se serrer la ceinture, mais ils n’en pouvaient plus de cet H.L.M. bruyant et sale près de la zone industrielle d’Aulnay, des cris dans la nuit, de l’escalier où Nicole retrouvait régulièrement des seringues et des préservatifs usagés. Oui, il était temps qu’ils s’en aillent. Fifi devenait mignonne et Nicole n’imaginait pas qu’elle puisse se faire embêter par tous ces petits morveux encagoulés qui traînent toute la journée entre les barres et qui méprisent les filles.

Nicole est très reconnaissante à Daniel d’être peu dépensier, excepté pour la Maserati. Mais, même-là, il se débrouille pour récupérer des pièces pas trop chères, pour échanger ce qui l’intéresse contre un petit service, une réparation gratis, un coup de fil à qui il faut pour revendre une voiture au meilleur tarif et au meilleur moment. Il sait y faire quand il veut obtenir quelque chose. D’ailleurs, s’ils se sont mariés, avec Nicole, c’est qu’il a su persévérer et se mettre dans la poche les parents de Nicole. Parce que, Nicole, au début, elle n’en voulait pas de ce gars-là, toujours fichu sur sa moto. Mais il a su se faire aimer et, finalement, elle ne le regrette pas. Quand elle bavarde avec ses collègues, au bureau, et qu’elle entend les tours pendables de leurs maris, quand ce ne sont pas leurs aventures amoureuses, elle se dit que celui-là n’est pas si mal, même s’il la laisse porter un peu seule le poids de la maison, l’éducation des enfants et assurer le quotidien.

Nicole est rentrée à la maison. Daniel est dans le garage, Fifi et Kevin chacun dans leur chambre. Naturellement, personne n’a eu l’idée de préparer le dîner. Kevin regarde la télé. Nicole referme la porte de sa chambre. Elle s’agace toute seule des émissions que son fils regarde. Quand elle lui a demandé s’il avait fait ses devoirs, il a bougonné un « bien sûr » inaudible et désagréable en jetant les yeux au ciel. Elle sent très bien que Kevin lui file entre les doigts, qu’il se replie sur ses 16 ans pour construire son monde à lui, sur lequel elle n’a plus prise, dont elle ne sait plus rien. Ses copains ? Elle ne les connaît pas. Ils passent leur temps sur Facebook à se raconter elle ne sait trop quoi, à se passer des photos, dont elle ne veut pas trop savoir de quoi, de qui, à écouter de la musique, à prévoir des sorties. Elle a demandé à Daniel de parler avec Kevin. Peine perdue. Daniel, derrière ses grands airs, est complètement intimidé par son fils. Lui crier dessus à l’occasion, oui, peut-être, fausse rodomontade qui cache une vraie incapacité à parler vrai, à parler tout court. « Laisse-le s’amuser, il est jeune » rétorque-t-il à Nicole. Elle sent bien que les filles tracassent Kevin, que lui et ses copains visionnent des pornos. Elle s’en veut de ne rien dire mais elle ne sait pas comment aborder le sujet, comment lui dire que tout ça, c’est du chiqué, que l’amour, c’est autre chose, de bien plus subtil, de bien plus compliqué, mais de bien plus agréable que de « niquer une meuf » et de faire circuler sa photo sur les portables des copains.
Kevin s’éloigne, avec sa voix devenue subitement grave, avec sa peau criblée de cratères qui disparaissent sous ses mèches un brin sales, avec ses habits trop grands et sa démarche faussement bravache. Pourtant, dans son lycée professionnel, ça marche plutôt bien. Il devrait s’en sortir avec un BEP d’électronicien, puis peut-être tentera-t-il un bac pro. Nicole est fière de lui, il devrait trouver un job sans trop de difficultés.

Depuis la cuisine, Nicole entend sa fille au téléphone. Depuis que Fifi est en apprentissage pour devenir coiffeuse, elle se prend pour une grande dame, elle passe son temps au téléphone avec ses copines pour soi-disant parler coupes, couleurs et esthétique. Nicole n’en croit pas un mot. Elle ne comprend pas comment sa fille peut passer tant de temps sur son téléphone portable à envoyer des sms au monde entier. Parfois elle se moque d’elle en lui parlant de son téléphone insupportable. Fifi se vexe et part en boudant. Ce qui préoccupe Nicole, ces temps-ci, c’est la sortie de samedi soir. Paulo, un cousin, doit passer chercher Fifi et sa copine Nadia pour les emmener danser. Il passera en voiture. Nicole n’aime pas les voitures le samedi soir. Régulièrement, dans la cité où ils vivaient auparavant, le samedi soir ramenait des blessés. Les jeunes n’ont pas d’autres moyens de transport pour aller s’amuser à Paris, il faut les comprendre. Nicole soupire. Paris est si près, et si loin. Rien que pour aller au boulot, en pleine journée, elle met plus d’une heure et demie en temps normal, alors, elle est bien consciente que les jeunes ne vont pas aller s’amuser en transport en commun. D’ailleurs, Nicole ne serait pas plus rassurée. Elle n’imagine vraiment pas Fifi rentrer en RER à 2h du matin, seule, puis prendre le bus puis marcher 10 minutes à pied. Samedi soir la préoccupe. Elle sait qu’elle ne fermera pas l’œil tant qu’elle n’aura pas entendu Fifi rentrer. Et toute la soirée, elle va divaguer, imaginer le pire, bêtement, bien sûr, elle n’est pas comme Daniel, qui dormira comme une brute, tranquille. « Tu te fais toujours du souci pour des broutilles. Ils sont jeunes, c’est normal qu’ils s’amusent » et il se retourne dans son oreiller. Nicole n’apprécie pas sa façon de sous-entendre qu’elle ne sait pas s’amuser. S’amuser, elle aimerait bien, Nicole, si elle en avait le temps, l’énergie et les moyens. Mais c’est vrai, elle ne sera pas tranquille.

A Sevran, il y a peu, des bagarres ont éclaté un samedi soir. Pour une histoire sans queue ni tête, comme toujours. Un rien et ça a explosé. Des couteaux ont été sortis. Résultat, 2 blessés ont dû être conduits à l’hôpital. Une bagarre entre bandes. Mais on est si facilement pris entre deux. Il suffit de si peu de choses pour que ça dégénère. Sans compter ces fous qui agressent les passants sans motifs et qui les laissent parfois battus à mort au bord de la route. Nicole lit Métro et 20 minutes, qui sont distribués gratuitement dans le métro. Elle ne peut s’empêcher de lire les faits divers. Elle sait que le 9-3, ce n’est pas que cela, que des jeunes s’en sortent, que la solidarité existe dans les quartiers, elle sait que la presse se délecte à ne mettre en lumière que ce qui va mal, qu’elle sert la soupe pour mieux vendre ses feuilles de choux ou ses images. N’empêche que cette sortie de samedi l’inquiète. Elle a toutefois un espoir. Peut-être, avec les grèves, Paulo ne pourra pas venir et, du coup, Fifi restera à la maison. Mais si ce n’est pas pour cette fois-ci, ce sera pour une autre. Mais, tout de même, au moins, ces grèves lui rendraient service.

Car Nicole n’y comprend rien. Elle n’ose pas trop le dire, mais elle n’arrive pas à savoir s’il faut être pour ou contre la réforme des retraites. Intuitivement, elle comprend bien que, la vie s’allongeant, il faudra bien travailler davantage. Elle a commencé à travailler tôt, Nicole. Elle ne se voit pas aller jusqu’à 65 ans. Voilà qu’on lui parle de 67 ans, cela l’effraie. Elle a bien conscience que ses vieux parents ont bénéficié d’une situation avantageuse. Ils ont pu arrêter de bosser dès 60 ans pour sa mère et 58 ans pour son père, qui a pu bénéficier d’une pré-retraite. Voilà plus de 20 ans qu’ils sont partis à la retraite. Son père est mort l’an dernier d’un cancer des poumons. Il a été enterré au cimetière de Pantin, Nicole pense d’ailleurs qu’il faudra qu’elle y fasse un saut le 1er novembre, elle devra accompagner sa mère qui voudra se recueillir sur la tombe de son mari. Elle soupire. Non pas qu’elle n’ait pas envie de déposer une fleur sur la tombe de son père, mais aller au cimetière est toute une affaire, d’autant qu’il faut passer chercher sa mère auparavant, il y aura des bouchons, tout le monde est sur les routes ce jour-là, encore une journée de fichu, alors même que Nicole n’a pas besoin de se rendre sur la tombe de son père pour penser à lui. Il est là, dans son cœur. Elle pense souvent à lui, jamais tristement, elle a vécu une si belle histoire avec son papa, ce fut formidable de l’avoir comme père, toute sa vie, jusqu’à l’an dernier. N’empêche que, même s’ils n’avaient pas une très grosse retraite, les revenus cumulés de ses parents leur avaient permis de vivre gentiment et de faire quelques beaux voyages organisés, au point qu’à une époque, quand Fifi et Kevin étaient petits, ses parents n’étaient jamais disponibles pour lui donner un coup de main. Toujours en goguette aux quatre coins du monde à envoyer des cartes postales ensoleillées, quand Nicole se crevait à transporter les enfants, d’un côté, de l’autre, chez la nounou, le docteur, sans crèche naturellement, les crèches, c’étaient – et c’est toujours – pour les parisiens et les riches, eux ils devaient se débrouiller avec les nounous, mais Nicole en avait trouvé une très affectueuse, et pas très chère.

La mère de Nicole vit toujours à Rosny, toute seule dans un petit appartement. Impossible d’aller la voir sans prendre la voiture. Pourtant, c’est à 2 pas, mais les liaisons de banlieue à banlieue (comme ils disent dans la presse) sont si déplorables que Nicole préfère encore prendre la voiture pour aller la voir, alors même qu’elle n’aime pas beaucoup conduire. Mais Daniel s’est fâchée avec sa belle-mère et ne veut plus lui rendre visite. Nicole en a pris son parti, à regret, même si elle ne comprend pas qu’on puisse se buter de la sorte. Du coup, elle est obligée de prendre la voiture. C’est toujours long et fatigant. Maintenant, en plus, il faut l’amener au cimetière, puis la ramener chez elle, puis, après avoir bu un thé et bavardé en dégustant quelques petits gâteaux, rentrer dans les bouchons – car il y a toujours des bouchons. Et essayer de ne pas trop s’énerver. Quand donc vont-ils se décider à construire ce métro circulaire ? Là non plus, Nicole ne comprend pas. Décidément, tout est devenu si compliqué.

Dans ce débat public entre les 2 réseaux de transport en commun, elle n’arrive pas à se faire une idée. Elle a reçu les dossiers d’information. Daniel lui a aussitôt déclaré que « c’était de la merde », que « ça ne se ferait jamais ». Nicole a tendance à croire Daniel. Les voitures, les trains, il s’y connaît. S’il juge que ce débat n’a pas de sens, c’est sans doute qu’il a raison. Elle ne comprend pas pourquoi tous les hauts décideurs, tous ces gens qui savent n’ont pas réussi à se mettre d’accord, pourquoi le maire de Paris et le président de la région ne parviennent pas à se mettre d’accord avec le président de la République pour construire ce grand métro tout autour de Paris, une « double boucle », comme ils disent. Elle a regardé plusieurs fois la télé et elle a eu le sentiment d’avoir bien compris les arguments des uns et des autres. Mais, très vite, elle s’est perdue et, entre retraite et Grand Paris, elle finit par reconnaître qu’elle ne se repère plus. Et ce constat l’accable. Car pourquoi ne comprend-elle pas ? Pourquoi est-ce si compliqué ? Pourquoi ne l’aide-t-on pas à comprendre, simplement ? Et puis, elle n’a pas le temps de lire tous les papiers, d’écouter toutes les émissions. Et voilà qu’elle a reçu, avec Daniel, des documents sur le débat public. « Non, mais, on n’en sortira jamais de toutes ces conneries », a lâché Daniel en fichant les papiers à la poubelle. Nicole pense qu’il n’a pas tort, mais elle est allée rechercher en douce les papiers dans la poubelle pour les lire tranquillement, car Nicole, elle veut comprendre.

Nicole a sorti des légumes, carottes, pommes de terre, poireaux, choux fleurs et potimarrons. D’une main experte, elle les épluche, ouvre le gaz sous l’eau pour les faire bouillir. Il suffira ensuite de les broyer pour en faire une soupe délicieuse en glissant un morceau de fromage de chèvre frais pour obtenir un velouté onctueux. Nicole aime les soupes le soir. Elle se contenterait bien d’une soupe, avec un verre d’eau et un fruit. Mais Daniel réclame toujours du fromage et du vin, les enfants renâclent à la soupe et ne jurent que par les frites. Nicole aurait parfois envie de leur jeter la soupière à la tête. Elle se retient. Peut-être a-t-elle tort ? Peut-être mériteraient-ils d’être laissés parfois les bras ballants avec leurs assiettes vides et le plat jeté aux orties ? Mais Nicole n’aura jamais le courage de leur envoyer le plat à la figure. Elle se sent responsable d’eux. Elle fait partie de ces Mères courages qui font marcher le monde. Elle le sait. Parfois elle le regrette. Mais c’est ainsi.

*

Daniel a fait signe à sa sœur Flora et elle est passée ce samedi soir avec son beau-frère Dimitri. Leurs amis Sylvie et Jean-Louis se sont joints à eux. Kevin est parti passer la soirée chez un copain, ils regarderont PSG/OM à la télé. Paulo a confirmé qu’il passerait chercher Fifi et Nadia. Paulo est sérieux. Il a 22 ans, est inscrit à la fac. Nicole a confiance en lui. Elle sait qu’il ne boira pas. Mais, tout de même, avec tout ce qu’on entend. Daniel lui a dit un peu sèchement qu’elle devait laisser vivre sa fille, que Fifi avait tout de même le droit de sortir. Nicole l’a mal pris. Du coup, la venue de Flora et Dimitri, de Sylvie et Jean-Louis, lui change les idées. Nicole aime bien Dimitri, il a toujours des histoires drôles à raconter, il est amusant, il aime danser et chanter. Avec lui, elle passe toujours de bonnes soirées. Ils ont sorti le sucre de canne, coupé le citron vert, versé généreusement le rhum et touillé avec la petite cuiller. Nicole raffole du rhum, surtout le Bologne, ça vous emporte la bouche et ça brûle délicieusement en descendant dans la poitrine. Elle boit son verre à petites goulées, en le dégustant, pas trop vite, en y cueillant toutes les saveurs des îles, il y a si longtemps qu’elle n’y est pas retournée. Au pays, elle a encore quelques oncles et tantes ; un de ses frères s’y est même installé et lui propose régulièrement de venir passer quelques semaines pendant les vacances. Mais le voyage coûte cher. Jusqu’à présent, avec les mensualités pour la maison, ce n’était guère possible. Mais, l’hiver prochain, si tout se passe bien, Daniel et elle ont prévu d’y aller en décembre. En savourant son rhum, elle se met à imaginer la plage ensoleillée le 25 décembre. Ah, se couler dans une mer chaude le jour de Noël, quel plaisir ce sera ! La conversation roule sur l’actualité, les grèves, le gouvernement qui s’obstine, les syndicats qui mobilisent. Dimitri n’est pas étonné par la vigueur des grèves, même s’il reconnaît que tout le monde est convaincu de la nécessité de réformer les retraites. Chacun donne son point de vue, ça discute. Sylvie n’a pas d’avis, elle n’a jamais d’avis, elle se tourne vers son mari. Jean-Louis est inquiet, il travaille dans une boîte de déménagement et se soucie de l’approvisionnement en essence. Flora fait part des réactions de ses clients, elle travaille dans un salon de coiffure, du côté de l’Opéra. Les riches flippent, selon elle, ils rient tous de bon cœur.

« Et le grand huit, Dimitri, tu m’expliques un peu ce qu’il faut en penser ? » demande Nicole à son beau-frère. Daniel s’exclame. Voilà bien sa femme en train de vouloir passer pour une intellectuelle. « Comment ça, une intellectuelle ? T’es toujours en bagnole, mais moi, je me tape les transports en commun, tous les jours. Et puis, c’est notre vie quotidienne ! » « Tu seras à la retraite quand il sera construit, ce métro ! » « A la retraite, ben, justement, c’est le problème », ricane Flora. « Il y a plusieurs débats dans le débat », déclare Dimitri, soudain sérieux. C’est fou comme Nicole aime sa façon toujours très claire et posée de disséquer les problèmes. Elle n’a jamais trop compris ce que faisait Dimitri dans son agence immobilière. En tous cas, quand il parle, tout devient simple et Nicole boit ses paroles. Elle n’a pas poussé très loin ses études, Nicole, mais elle est courageuse, ordonnée, travailleuse et elle a grimpé tranquillement jusqu’à devenir secrétaire de direction dans cette PME installée à Paris. Elle écoute et, comme elle n’a ni les oreilles, ni la cervelle dans la poche, elle pige vite. Elle se doute que ce teuf-teuf autour de Paris, c’est essentiel. Peut-être pas pour elle, mais sans doute pour ses enfants. Elle ne veut pas qu’ils passent, comme elle, leur temps dans des transports stupides. Elle veut leur donner toutes les chances de réussir et elle se rend compte combien la vie est devenue difficile, combien l’insertion professionnelle reste aléatoire, combien, malgré tous les diplômes et les années d’études, les jeunes ont du mal à se faire embaucher. Car elle en voit passer des CV à son travail, et elle en classe. Elle n’arrive pas à s’y habituer, parce que devant chaque CV, elle imagine ceux de ses enfants. Elle les lit et elle n’en revient pas de tout ce que ces jeunes ont fait, des années et des années d’études, en vain. Elle se demande souvent ce qu’elle devrait conseiller à Fifi et Kévin. Faudrait-il les pousser à partir au loin, dans les pays émergents, en Chine, en Inde, en Amérique du Sud ? Elle les pousse à ne pas négliger les langues, à travailler leur anglais, leur espagnol. Elle va même jusqu’à les encourager à écouter de la musique, pour qu’ils apprennent l’anglais sans s’en rendre compte. Mais son cœur se brise à l’idée qu’ils puissent un jour s’expatrier. Alors, elle est toute attention quand Dimitri se penche en avant et se met à dessiner sur une feuille de papier blanc : « Là, tu vois, c’est le projet régional. Mais il faut imaginer tout un enchevêtrement de lignes de bus, de tram, de transport en site propre, bref, un véritable maillage qui décongestionne toutes les zones à l’intérieur du trait, là où les gens habitent, OK ? » Nicole hoche la tête. Dimitri a sorti de sa poche de veste un feutre rouge et il se met à dessiner deux autres boucles, plus au large : « Et là c’est le projet de l’État. Dans le premier cas, une rocade de 60 kilomètres centrée sur le cœur de l’agglomération avec des stations rapprochées d’environ 1,5 kilomètre, au plus près des habitants, et un coût de 6 milliards d’euros, pour demain. Dans le second cas, une liaison rapide entre huit pôles majeurs de développement, à horizon 2025, c’est à dire pour après-demain, avec une facture de 23 milliards d’euros. » « Mais ça se recoupe en partie ? » interroge timidement Nicole. « Oui, d’ailleurs, beaucoup d’observateurs et d’acteurs politiques conviennent qu’il faut trouver une solution qui concilie les deux tracés, parce qu’on n’aura jamais l’argent pour faire les deux. » « Mais nous, ici, près de Sevran, si je comprends bien les schémas, on a tout intérêt à la grande boucle de l’État ? » reprend Nicole. « Tout à fait, c’est d’ailleurs, une force du projet de l’État, de désenclaver tout l’est, Sevran, Clichy Montfermeil, Chelles, Villiers sur Marne. » « Mais pourquoi on ne l’a pas fait plus tôt, ça fait des dizaines d’années qu’on en parle ? » s’insurge Nicole. 30 ans qu’il n’y a pas eu de véritables travaux, 30 ans depuis les RER, 30 ans que tout se dégrade, le confort, la qualité, la fréquence, la sécurité, les horaires, etc. « C’est vrai, ajoute Dimitri, L’État n’a plus fait de travaux pendant des décennies. Il considérait qu’il ne devait pas aider la première région de France, la plus riche, et qu’il fallait aider en priorité les grandes villes de province. Du coup, autour de Paris, on a trinqué. » Nicole contemple le dessin, effondrée. Dimitri a tracé en quelques traits les lignes de RER. Pas besoin d’être savant pour constater que tout est en radial et converge vers le centre de Paris. Rien ne fait le tour, rien ne relie les lignes entre elles. Nicole se demande d’où a pu venir une telle myopie. Ça saute aux yeux, pourtant ! Chaque matin, à la radio, avant de partir, en écoutant les informations à la radio, elle entend le point sur le trafic. Et chaque matin, c’est en centaines de kilomètres qu’on compte les ralentissements. Elle n’en revient pas que les gens qui savent aient pu laisser faire ça, , comme si les usagers n’étaient que des animaux, seulement bons à être stockés sur des kilomètres d’autoroutes, à être entassés dans des rames de RER et de métro, sans égard pour leur vie, pour leur santé, pour leur temps, comme si leur temps ne comptait pas, ou seulement pour du beurre, oui, pour du beurre. Elle sent la révolte gronder en elle, Nicole, et elle n’a plus du tout envie de prendre sa retraite à 65 ou 67 ans, parce qu’elle a le sentiment que les gens qui savent vont encore la tromper, volontairement, et qu’elle n’a plus du tout confiance en eux.

« On peut discuter longtemps, ajoute Dimitri, faut-il s’éloigner si loin à l’ouest, faut-il desservir des territoires qui ne sont actuellement occupés que par des champs, comme à Saclay, faut-il privilégier le métro souterrain, qui est très coûteux, ou jouer sur différents modes de transports, pour dépenser le mieux possible, aller vite, desserrer les conditions actuelles des gens, qui, comme toi, prennent les transports tous les jours et ne veulent pas attendre dix ans pour apercevoir des améliorations ? Faut-il prévoir dès maintenant les conditions de l’après-demain, de telle sorte que nos enfants ne se retrouvent pas dans la même galère que nous ? Faut-il considérer que la Grande Boucle étend la Ville dense ou qu’elle la contient, dans les deux sens du mot contenir ? Par contre, il y a des consensus. ». « Sur quoi, par exemple ? » l’interrompt Nicole. « Par exemple, l’idée d’avoir une ligne, la 14, qui rejoindrait tous les aéroports, Orly, Le Bourget, Roissy, en traversant Paris, ça paraît une bonne chose, ou encore l’idée de créer un chapelet de grandes gares pour désengorger les gares parisiennes, ça aussi, c’est pas mal. Parce que les gares de demain seront comme les portes du Grand Paris, tu comprends, les portes d’entrée et de sortie de cette ville-monde. Mais il y a un autre consensus, c’est un formidable silence sur deux sujets clés, où personne, je te dis bien, personne, ne veut remettre en cause le statu quo actuel, malgré les grandes déclarations publiques où tout le monde dit qu’il faut le faire. » « C’est quoi ? » s’étonne Nicole. « Le logement et la solidarité financière. Tu n’en entendras pas un qui soit contre, tu ne liras pas une seule déclaration qui ne réclame la construction de davantage de logements et une meilleure répartition des ressources, mais pourtant, sur ces deux sujets, rien ne bouge, rien, parce que, sur le fond, les populations, majoritairement, n’en veulent pas et que les élus suivent leurs électeurs. Et tant qu’on ne changera pas l’organisation de ce Grand-Paris, tant qu’on ne s’occupera pas de la gouvernance, comme ils disent, il ne se passera rien, je te le dis, Nicole, vraiment rien. »

Nicole aurait tellement encore à dire, tellement à comprendre. Elle se verrait bien parisienne, elle. D’ailleurs, quand elle rencontre des personnes pendant les va-cances, elle dit toujours qu’elle est de Paris, et c’est vrai. Elle est de Paris, parce qu’elle y travaille, que ses enfants vont y faire la fête, qu’elle en est fière de cette Ville, bien qu’elle soit inaccessible. Si seulement sa vie quotidienne pouvait être améliorée. Si seulement, elle n’avait plus cette heure et demie de transport chaque jour. Si seulement elle était proche de tout ce dont elle a besoin, parfois à Paris, parfois dans la petite couronne, parfois pas très loin, à quelques kilomètres d’ici, mais c’est tellement la galère pour les faire, ces quelques kilomètres non desservis, ne serait-ce que pour aller au supermarché le samedi matin, pour visiter sa mère à Rosny, pour se rendre au cimetière, pour aller chez leurs amis à Champigny… Nicole aurait tellement de choses à dire, mais Fifi et Nadia viennent de descendre. Paulo arrive, il les a appelées sur le portable. Nicole regarde les deux filles et elle se sent jalouse de leur beauté. Elles sont resplendissantes toutes les deux, avec leurs yeux maquillés, leurs boucles d’oreilles, l’innocence radieuse de leurs visages. Elle est jalouse mais fière en même temps d’avoir fait une si belle fille, parce que, c’est vrai, sa métis de Fifi, elle rayonne. Fifi a descendu comme une star l’escalier qui mène de sa chambre au salon. Dimitri, Jean-Louis, Flora et Sylvie la regardent, épatés, éblouis. Nadia la suit, dans un genre plus terne, moins affolant. Fifi joue de son effet, elle tourne sur elle-même, vire volte sur ses escarpins à hauts talons. Dimitri vient de prendre son appareil photo. Il se tourne vers Fifi, la fixe. – « Allons, arrête de bouger deux secondes » dit-il. Fifi écarte le col de son manteau, rejette en arrière ses cheveux qu’elle laisse tomber en cascade sur ses épaules et prend la pose dans un déhanchement étudié. Elle porte un top léger, qui met en valeur sa poitrine. Elle se tourne, fait à Dimitri des yeux de biche, sourit. Daniel soudain bondit vers sa fille. Il écarte le manteau, découvre la jupette, les bas résille.- « Mais tu ne vas pas sortir comme ça ! », s’écrie-t-il. –« Mais, Papa, je ne vais pas avoir froid, ne t’en fais pas » et Fifi roule des yeux langoureux vers Dimitri. Daniel reste cloué. A peine parvient-il à bafouiller un « mais… ». Flora, Sylvie, Jean-Louis, Dimitri et Nicole sont écroulés de rire. Nicole en rajoute à l’attention de son mari. – « Mais il faut la laisser vivre sa vie, mon chéri, tu sais bien, il faut qu’elle s’amuse, non ? ». Daniel est blanc comme un spectre. On sonne. Nadia file ouvrir et Paulo entre, joyeux, dyna-mique, chaleureux. –« Bonjour Paulo, ravi de te revoir ». Embrassades, tapes sur les épaules, bises. Les filles virevoltent, séductrices, prêtes à partir en campagne. –« je te les confie, Paulo, dit Nicole, prends soin d’elles ». Elle fait la fiéraude, Nicole, elle joue à la libérale, oui, sa fille va s’amuser en boîte, va danser et se faire draguer, puisque c’est cela qui allume une étincelle dans le regard de Fifi, eh bien, tant mieux, qu’elle en profite. Elle joue fair play, Nicole, elle fait confiance à sa fille pour ne pas se laisser embarquer, elle lui fait confiance pour tenir droit le bateau de ses rêves et savoir domestiquer son désir et celui des autres, des gars, qui tourneront autour d’elle durant cette soirée, et comment pourrait-il en être autrement, puisqu’elle est belle comme un cœur, séduisante à souhait, maquillée comme une princesse, qu’elle vive, qu’elle s’amuse. Nicole en profite pour se venger du temps qui passe et qui a oublié de la faire danser depuis des années, elle en profite pour narguer son mari qui reste coi et n’ose plus rien dire de peur de passer pour le pire des ringards, oui, elle s’en donne à cœur joie, Nicole, avec un sentiment ravi de revanche. Même si, au fond d’elle-même, voir sa fille si femme l’affole un peu.

*

Dimitri, Flora, Jean-Louis et Sylvie sont partis. Daniel et Nicole rangent rapide-ment. Nicole tombe sur le croquis que Dimitri a laissé inachevé près de la fenêtre. –« Qu’est-ce que tu en penses, toi, du Grand Paris ? » demande-t-elle à Daniel. – « Oh, moi… ». – « Ca ne te dirait pas d’aller à un des débats publics pour mieux comprendre ? » -« Euh, oui, peut-être, pourquoi pas, si tu veux » répond distraitement Daniel. Ils sont maintenant au lit. Nicole a les yeux grands ouverts. –« Dis, Dany, tu en faisais une tête quand Fifi est partie ! ». Daniel se tourne vers elle, étonné de son étonnement. –« Tu trouvais sa tenue normale, toi ? – « C’était une tenue pour aller danser ». Daniel regarde sa femme. – « Pour aller danser, tu es sûre ? » fait-il circonspect, « avec un corsage à moitié transparent et une jupe au ras des fesses ? ». Nicole tourne la tête vers Daniel. – « Dis donc, tu te rappelles comment j’étais habillée quand on s’est croisé pour la première fois ? » Et Daniel se souvient de Nicole, il a envie de dire « eh bien justement », mais Nicole ne lui en laisse pas le temps. Demain, ce sera encore la grève, elle ne sait pas à quel âge elle prendra sa retraite, elle ignore si le Grand Paris se fera un jour ou ne se fera pas, mais peu importe, ce soir, elle a envie d’être la reine, elle aussi, alors elle vient de prendre les choses en main et on peut lui faire confiance.