Jour de grève

Comment se déplacer en pleine grève ?


On se bouscule, on piétine les autres, un peu, beaucoup, c’est selon. Emmanuelle a mis deux heures pour arriver au bureau. Une heure de plus que d’habitude. Pascale, même chose. Monique a appelé pour dire qu’elle ne viendrait pas. Elle préfère poser un RTT. Danielle râle un peu. Elle lit un bouquin par semaine. Trois heures de trajet quotidien, sans compter les retards éventuels, ça fait à peu près 4 à 5 livres par mois. En période de grève, impossible. Privée de lecture ! Gilles, lui, il vient à vélo, donc il s’en moque. Il écoute et compatit, c’est déjà bien. Laure se plaint : elle a mis deux heures et demie pour rallier Paris en voiture. Elle espère que ce soir la circulation sera plus fluide, et surtout que sa voiture ne va pas la lâcher.

Dans les couloirs, on croise des gens en jean/baskets. Le marqueur social de l’habitat transparaît dans les tenues. Aux combattants du rail, la tenue de campagne. Aux citadins établis, l’élégance quotidienne du nanti parisien. Pour les banlieusardes, finis les talons hauts et les petits escarpins, sauf peut-être pour les prévoyantes qui se changent en arrivant au bureau. Il y a celles et ceux qui disent : « Oh moi, je ne suis pas touché, j’habite dans Paris intra-muros. » Important le « intra-muros » ! Maintenant qu’on parle du Grand Paris, il ne faudrait quand même pas tout mélanger. Tout ce qui se trouve de l’autre côté du périphérique, même proche, ne sera jamais Paris, quel que soit le nom qu’on lui donne. Il y a aussi ceux qui ne disent rien, par pudeur, par discrétion, ou plus simplement parce qu’ils s’en moquent.

Midi, restaurant d’entreprise. Tout le monde en parle. Pas du talk-show du samedi soir, mais de la grève ou plutôt de ses conséquences. L’événement a remplacé les traditionnelles conversations de retour de week-end, les commentaires sur l’émission de télé de la veille ou le dernier match de foot.
A la cafétéria aussi :
− Et toi combien de temps ?
− Moi, ça va, je m’en suis bien tiré. Ça aurait pu être pire.
− C’est pour ce soir que je m’inquiète.
− On parle d’un durcissement.
− À ton avis, combien de temps ça va durer ?

Premier réflexe en remontant au bureau : un petit tour sur Internet pour vérifier l’état de circulation des trains. Quelques commentaires, acerbes à droite, fatalistes à gauche. Un coup d’œil sur la montre. Dans trois heures, grand maximum, je rentre chez moi.
A 17h, tout le monde est parti, ou presque ; les uns prient pour que les trains ne soient pas supprimés au dernier moment, les autres pour qu’il y ait moins de monde sur les routes que le matin. Hervé, qui habite dans le quartier, s’est éclipsé lui aussi. Il n’allait quand même pas rester tout seul !
Marie-Calixte lance : « Aux Antilles, on dit « à demain si Dieu veut ». Là c’est « à demain si la SNCF le veut bien ! »

Quand, par chance, on arrive à monter dans un wagon, ne rien faire. Surtout ne pas regarder la tête de ses voisins. Il faut regarder ailleurs, c’est à dire nulle part. Avoir le regard dans le vide, faire comme si on n’était pas là, voilà la bonne attitude. Le regard dans le vide mais la tête dans le cou du voisin ou de la voisine. Après, il n’y a plus qu’à se laisser porter par le mouvement. Pas la peine de se tenir à quelque chose, de toute façon c’est impossible. La masse vous maintient en équilibre. Le bloc compact formé par l’ensemble des voyageurs oscille lentement au gré des courbes et des ralentissements de l’engin.
Le moment pénible, c’est l’arrivée en gare. Pour ceux qui restent, qui vont plus loin, il leur faut laisser sortir sans se faire éjecter de peur de ne pas pouvoir remonter. Pour les autres, se débrouiller pour être dehors avant que les entrants ne bloquent le mouvement. C’est à ce moment précis que l’exaspération peut se réveiller et se traduire par des commentaires désobligeants, voire même quelques insultes.

La seule préoccupation du moment, c’est d’arriver à destination, pas d’arriver à l’heure car à ce stade, il n’y a plus d’horaire qui compte. Arriver, tout simplement.
Sur les routes, les records de bouchons sont battus. Il y a ceux qui sont partis beaucoup plus tôt, ceux qui partent plus tard, dans les deux cas pour essayer d’éviter les créneaux horaires les plus sensibles. Résultat, un embouteillage permanent échelonné entre 6h et 21h. Seuls gagnants de l’histoire, les stations-services devant lesquelles les queues s’allongent. Et s’il n’y avait plus d’essence ? Si les transporteurs se mettaient eux aussi en grève et bloquaient les raffineries. C’est déjà arrivé. Dès que le réservoir est à moitié vide, on fait la queue. On ne sait jamais. On commence à stocker. Dans les supermarchés les paquets de pâtes, de farine et de sucre vont bientôt manquer.

Dans toutes les têtes, le souvenir de la grande grève de 1995. C’était en hiver. Elle avait duré trois semaines. Il faisait froid, il neigeait et la glace recouvrait les trottoirs. Plus de trains, plus de RER, plus de bus. L’armée avait mobilisé des effectifs pour pallier le manque des transports. Image irréelle de gens montant dans des camions militaires bâchés pour faire les trajets banlieue/Paris et se rendre sur leur lieu de travail. Les marchands de cycles avaient triplé, quadruplé leurs ventes. Dans Paris intra-muros, tout le monde pensait à acheter un vélo. C’est ce que Valérie avait fait, on le lui a volé le troisième jour. Les voleurs de vélo, eux aussi, ont fait de bonnes affaires à cette époque. Du coup, elle a acheté des chaussures de sport pour venir au bureau à pied.
C’est à cette occasion que je suis passé au scooter. A moi la liberté du deux roues. Finie ’attente sur le quai à espérer que la rame suivante soit moins chargée. Un deux roues, c’est dangereux, d’ailleurs j’ai arrêté, mais qu’est ce qui n’est pas dangereux, aujourd’hui ? Même respirer est devenu risqué.

Tous les soirs, on scrute les infos. Durera, durera pas ? Images de gens compressés dans les wagons, de quais saturés par des centaines de personnes attendant un train qui sera bien évidemment bondé quand il entrera en gare. Interview d’usagers. Le quota est respecté. Un résigné pour un révolté. Usager, ça sonne vieux, démodé. Presque comme un mot d’autrefois. Usager : personne qui a recours à un service, en particulier à un service public, ou qui emprunte le domaine public. Au bout d’une semaine de grève, les usagers sont usés. Usé, un autre mot pour usagé. Il n’a suffi que d’une semaine pour que la boucle soit bouclée. Des usagers usagés !

Si encore il faisait beau. Même pas ! C’est le printemps et il fait froid comme en automne. Un automne avec des feuilles vert tendres sur les arbres.
Consolation, s’il faisait chaud, ce serait pire. La chaleur, les odeurs, la sueur… Mieux vaut encore ça. S’il faisait beau, on accuserait les grévistes de vouloir profiter du beau temps.
A la gare Montparnasse, des « Cégétistes » et des « Sud Rail » ont bloqué le boulevard. Des cheminots ont pris possession des voies. Hurlements, applaudissements. Banderoles et gilets fluo. La gare a été évacuée. Même les trains se sont mis à klaxonner.
Un petit coup d’infolignes pour avoir une idée du trafic. Le train de 17h est supprimé. Si je n’y vais pas maintenant, c’est mort. Le train de 16h30 est parti à 16h20. Si maintenant les trains partent en avance… Deux possibilités. Métro, bus puis finir à pied soit un minimum de deux heures. L’autre possibilité, attendre, prendre son mal en patience comme on dit. Je choisis la patience. C’est la voie de la sagesse. Je vais aller boire une bière et méditer sur la ligne de fuite de ces deux rails qui rythment mon quotidien. Peut-être bien que je vais racheter un deux roues, un vélo électrique, pour me donner bonne conscience. C’est tendance, le vélo électrique.

Dans la salle des pas perdus, un stand « Accueil SNCF » a été dressé. On y sert des verres d’eau, du soda. Le matin on distribue du café. Une suggestion : distribuer des calmants. La journée sera longue et éprouvante ! Des personnels facilement identifiables grâce à leurs gilets « couleur TGV » répondent aux questions des égarés, des inquiets. Je me demande qui ils sont. Des administratifs à qui on a demandé d’abandonner leurs tâches quotidiennes et de venir donner un coup de main, des intérimaires peut-être…
Sur les quais, on note, somme toute, très peu de gens agacés. S’ils le sont, ils ne le manifestent pas. Les annonces indiquant les départs provoquent des mouvements massifs vers les quais indiqués. La foule se presse. Les premiers courent. Ils auront les places assises, les derniers risquent de rester sur le quai. Les plus bas instincts se réveillent.

Sur mon smartphone, les dernières nouvelles tombent. Les syndicats poussent à la reconduction de la grève. Le bras de fer est entamé. Le matin, ils ne désarmaient pas, l’après-midi, ils en sont au bras de fer. La grève est reconduite. La météo dit qu’il fera beau. Une chance ! Rien de pire qu’un jour de grève sous la pluie.