39 mois de cabane

Florian a 26 ans, il était détenu.


Trouver un bon compagnon de cellule, c’est encore plus galère que trouver la femme idéale. La cohabitation peut vite devenir laborieuse, surtout quand tu sais que tu vas passer le plus clair de ton temps avec la même personne, sans pouvoir sortir prendre l’air. Un soir, je me suis pris la tête au téléphone avec ma copine. Mon codétenu n’a pas apprécié le bruit. Il voulait dormir, peut-être un peu jaloux de ne pas avoir de petite jeune pour l’appeler jusque tard le soir. Je me suis enfermé dans les toilettes pour être plus tranquille, sauf qu’il est quand même rentré pour m’arracher le combiné des mains avant de le fracasser par terre sous le coup de la colère. Ça m’a bien remonté mais j’ai laissé couler ; il a fini par s’excuser. Peu de temps après, j’ai changé de cellule. En taule, on peut tout de même choisir avec qui on veut être, en fonction des affinités. Il suffit d’adresser un mot au chef de bâtiment. Il n’y a pas que des connards, il y a toujours des gens bien. Se mettre avec des personnes avec qui l’on s’entend permet d’adoucir un peu les conditions de détention. Les violeurs, dits « les pointus », et les balances, dites « les poucaves » ne sont pas les bienvenus. Une fois, j’ai vu un violeur se faire fracasser par une quinzaine de « pélos » : il s’est retrouvé paraplégique.

En l’espace de cinq ou six ans, j’ai enchaîné les établissements. J’ai d’abord passé cinq mois à La Talaudière, vers St-Etienne. A un moment, on était quatre dans la cellule, mais on formait une bonne équipe, on rigolait bien. A St-Paul/St-Joseph, on manquait de place malgré la hauteur de plafond, les grandes voûtes : on nous entassait tellement dans un espace réduit qu’on était obligés de rajouter un matelas par terre. Et dans un 9m², autant dire qu’il fallait une certaine organisation pour pouvoir circuler. Le décor laissait à désirer : la peinture s’effritait et la porte des toilettes était défoncée, on devait tendre un drap pour faire nos besoins. C’était sale, sombre, ça puait le moisi et le renfermé : il n’y avait que les rats pour s’y plaîre. Parfois, les fenêtres de la cellule n’avaient même plus de vitres. Les détenus les cassent l’été, à cause de la chaleur, et celles-ci sont rarement remplacées. Arrivé en plein hiver, on n’avait pas d’autre choix que de boucher les ouvertures avec les moyens du bord.
En cellule, les occupations varient selon l’état d’esprit du détenu. Il y a ceux qui culpabilisent et acceptent leur délit ‒ en règle générale, ce sont eux qui participent aux activités proposées en détention. Il y a aussi ceux qui sont « entre les deux », et puis ceux qui n’en ont rien à foutre, et ne participent à aucune activité, sauf sportive (comme la musculation). Moi, j’avais la télé, j’en profitais, je jouais à la Play, aux cartes, je téléphonais. Je rechargeais le portable sur les fils de la télé. Je fumais aussi. Je n’allais pas à la bibliothèque. J’ai essayé au début, mais ça n’a jamais été mon truc. On avait droit à trois douches par semaine. Bien souvent, elles sont à l’extérieur : jusqu’à trois ou quatre par étage. Ça fonctionne par battements : les détenus de deux cellules disposent d’entre dix et vingt minutes pour se laver.
L’imaginaire des douches collectives en prison, c’est des conneries. Il y a beaucoup plus de risques de se prendre un coup de lame de rasoir que de se faire agresser sexuellement. Les viols peuvent arriver, j’ai vaguement entendu une ou deux histoires de ce genre, mais finalement, c’est très rare. Les douches sont surtout le lieu des règlements de comptes, des trafics en tous genres. J’ai déjà entendu parler de détenus qui se sont suicidés, mais je n’en ai jamais connu. Par contre, je me souviens d’un gars qui a foutu le feu à sa cellule, je voyais la fumée de là où j’étais. Le personnel pénitentiaire a mis au moins une heure et demie avant d’intervenir, alors que tout le monde criait. Ses codétenus ont réussi à s’en tirer de justesse. Ça s’est passé la nuit, et à ce moment de la journée, les cellules sont fermées ‒ seul un brigadier en détient les clés. Le temps qu’il se réveille, tu peux toujours crever. En théorie, la cellule ne doit pas être rouverte entre 19h et 7h ; en cas de souci, il y a peu de chances de pouvoir en sortir.

*

Il y a trois types de prisons : les maisons d’arrêt, les centres de détention, et les centrales. J’ai surtout connu les maisons d’arrêt ; une seule fois le centre de détention. En maison d’arrêt, on est enfermés 21h sur 24, avec deux promenades par jour : une le matin, une l’après-midi. Les détenus sont palpés avant de sortir, puis en rentrant, sauf s’il y a des projections – des colis remplis de drogue et d’alcool, balancés par des gens de l’extérieur : dès lors, toute la promenade peut passer à la fouille corporelle. Celle-ci est systématique à chaque entrée ou sortie de la prison, mais aussi au moment des parloirs. On est moins enfermés si on décide de faire des activités comme des études, du sport ou des formations. L’ouverture des portes est à 7h30 chaque jour : les surveillants font l’appel et s’assurent que chaque détenu est bien vivant.
Une deuxième ouverture a lieu à 11h30, pour le repas de midi. Un gameleur, c’est-à-dire le détenu chargé des repas, se présente à la porte accompagné d’un surveillant pour distribuer la nourriture : entrée, plat chaud, dessert et pain. Les régimes (normaux, végétariens ou sans porc) sont respectés : les détenus l’indiquent lors de leur arrivée. Le repas du soir est à 18h30, suivant le même schéma que le midi, avec un peu de beurre et de confiture, préemballés (comme dans les avions) pour le petit déjeuner du matin. La bouffe qu’ils donnent est vraiment dégueulasse. L’idéal est de réunir assez d’argent pour pouvoir s’acheter ses provisions personnelles. Moi, j’ai fait des petits boulots en atelier qui m’ont permis de survivre, en plus de l’aide financière apportée par mon père. A Villefranche, je crevais la dalle. C’était pas évident de se faire à manger, la cuisine n’était pas fonctionnelle, il y avait souvent des problèmes. Mais certaines personnes démunies, comme les SDF, font en sorte d’aller en prison pour être nourries et logées. Malgré les mauvaises conditions, c’est souvent mieux que la rue. Comme quoi, les gens sont prêts à tout pour quelques bouchées de pain.

L’accès aux soins et aux médicaments est possible si le personnel juge que c’est nécessaire. Il y a déjà eu des cas de détenus qui sont morts des suites de leurs maux, parce qu’ils n’avaient pas été pris au sérieux. Moi, je n’ai jamais été malade. Pour les lessives, je ne m’embêtais pas, je refilais régulièrement un sac plein à ma mère, par le parloir. Parce qu’au sein de la prison, c’est compliqué : t’as un jour dans la semaine pour déposer ton linge, mais il y a des risques de le retrouver en mauvais état, ou de se le faire voler. C’est pour ça que la plupart des détenus ne laissent que de vieux vêtements. Certains sont payés à ramasser le linge, et à changer les draps – les couvertures ne sont lavées qu’une fois par an. Ils sont rémunérés entre 350 € et 450 € par mois, comme les gameleurs. En prison, les meilleurs salaires grimpent jusqu’à 800 € – ce qui est rare.

Je me souviens de mon passage de St-Paul au centre de détention de Riom, vers Clermont-Ferrand. C’était difficile, j’avais fini par m’intégrer, et je devais tout recommencer. J’ai perdu tous mes repères. Il y a plus de libertés, en centre de détention. Ils sont réservés à ceux qui écopent de plus de 18 mois. T’as le droit de sortir lorsqu’ils ouvrent les portes à 7h30. Ils referment à midi, et tu peux à nouveau ressortir à 13h, jusqu’à 19h30. Dans ces établissements, il y a un grand réfectoire avec des tables, des fourneaux et des ustensiles : on a la possibilité de cuisiner, d’organiser des repas type anniversaires. T’es pas obligé de faire à manger dans ta cellule. Mais il ne faut pas s’imaginer une salle bruyante et animée comme dans les prisons américaines. C’est vraiment calme, le but étant de se préparer le plus possible à la réinsertion. Tu peux aller en promenade comme tu veux, jouer au foot ou autres. T’es moins enfermé dans ta cellule, tu peux aller dans celle de tes copains, faire une partie de cartes, jouer à la console. En centrale, c’est encore autre chose. C’est réservé aux grands criminels, ceux qui en prennent pour dix ans et plus. Dans un sens, ils sont encore plus « libres » : ils peuvent même faire leur jardin, ils ont un bout de pelouse. C’est limite s’ils n’ont pas leur petite maison. Ils sont généralement un par cellule, parfois deux. Il y a plus de formations proposées, une aide à la réinsertion renforcée.

*

Je ne viens ni d’une classe aisée, ni d’un quartier populaire, mais d’un milieu simple et sans histoires : comme pour une majorité de Français, on pourrait croire que je n’ai rien à raconter. Et pourtant, à l’âge de 24 ans, j’avais déjà fait 39 mois de prison. Entre février 2007 et décembre 2012, j’ai fréquenté sept établissements. De mon entrée à La Talaudière à ma sortie de Villefranche, le parcours a été plutôt mouvementé. Je me suis retrouvé mêlé à trois affaires différentes, toutes liées à la drogue. Pour la première, ils n’avaient rien contre moi, hormis une série d’appels anonymes, et une liste d’anciens contacts. Rien d’assez sérieux pour être emprisonné, juste de quoi être inquiété.
Ils sont venus fouiller mon domicile à plusieurs reprises, sans rien trouver, à part un joint. Confiant, j’ai continué mon petit trafic, qui me permettait de vivre au jour le jour. J’étais dans un bled paumé entre Rive-de-Gier et Saint-Chamond, on jalousait mon succès, ma capacité à m’en sortir malgré les faux plans, les mauvaises fréquentations ou les clients qui n’avaient pas l’argent. Jeune sans diplôme, sans expérience professionnelle notable et sans attaches, il n’y avait de toute façon pas de travail pour moi, ici encore moins qu’ailleurs.
Je ne m’en suis pas tiré comme ça, la police a fini par m’appréhender pour du sérieux. J’en prenais pour deux ans. Je pensais réduire ma peine, mais l’enquête a continué entre temps sur d’autres affaires, et de nouvelles sentences se sont ajoutées à la première.
Je consommais et vendais de tout. J’ai commencé par le cannabis, mais la coke a rapidement suivi ; l’héroïne aussi. Ça, je pensais pas tester, et puis finalement... mais je n’ai jamais été assez accro pour me perdre. Disons que j’ai eu des phases. C’était périodique. Entre mes premières peines, j’ai déconné, j’en prenais beaucoup. Par la suite, j’ai mûri et freiné la conso. Une fois, j’ai voulu séduire une fille en lui faisant « découvrir la drogue » – elle connaissait déjà un peu, mais de façon occasionnelle. Elle avait déjà beaucoup entendu parler de moi et semblait m’admirer. Je me suis laissé prendre au jeu, elle est devenue ma petite amie.
A ma sortie d’Uzerche, j’ai ralenti la cadence progressivement. J’ai fini par rencontrer cette fille, Fanny, avec qui je suis parti m’installer dans le Sud. Dès lors, j’ai petit à petit calmé le trafic jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. Une autre, plus tard, m’a aidé à ne pas replonger. Ça remonte à ma sortie de la maison d’arrêt du Puy. Elle avait la tête sur les épaules. Par contre, Karine, celle avec qui j’étais encore pendant ma première peine d’emprisonnement, m’a quitté sans prévenir, à mon entrée à St-Paul. Je ne m’y attendais vraiment pas, je suis tombé de haut. Je pensais qu’elle était prête à tout pour moi.
Au bout d’un an et demi dans le Sud, ils ont fini par me coincer sur une autre affaire de drogue : je n’avais pas grand-chose finalement, mais assez pour être arrêté. C’est vrai qu’à l’époque, je ne passais pas une journée sans me sniffer un rail, seul ou avec les copains. J’avais déjà joué au con, ils m’avaient dans le radar, ils m’ont pisté et je me suis fait prendre. Les flics qui m’ont coincé l’ont presque regretté : ils pensaient débusquer le gros lot, en réalité je ne détenais qu’une petite quantité. Pas de quoi démanteler un bon réseau. Placé sur écoute, ils m’ont retrouvé avec 6 grammes. Je devais aller en Espagne. Ils me prenaient pour un gros caïd, me parlaient comme si j’en étais un, s’imaginant que je transportais d’importants paquets. Ils croyaient sans doute obtenir une promotion, au lieu de ça ils ont dû se faire taper sur les doigts.

En avril 2012, après un an de liberté, alors que je pensais en avoir fini avec tout ça, on est venu me chercher pour m’enfermer à nouveau. J’en avais déjà tiré pour des mois, je découvrais que ce n’était pas fini. J’avais refait ma vie avec ma copine. Je m’étais enfin calmé, posé. J’avais un travail légal et déclaré. Je me souviens encore de mon face à face avec les policiers : ils m’ont expliqué que je devais purger une peine pour une ancienne affaire ; eux-mêmes avaient l’air dépités. Ils sont venus me chercher directement sur mon lieu de travail, je me rappelle avoir débarqué en tenue d’ouvrier à Corbas. J’étais dépassé, déphasé.
Comme je n’avais pas les ressources pour me payer une bonne défense, l’avocate financée par mon père ne faisait que le strict minimum pour me sortir de cette situation, elle n’assurait pas vraiment mes arrières. Je ne cache pas qu’à la fin, j’en avais marre. Je commençais à me dire que j’avais eu ma dose. Autant j’ai accepté les premières incarcérations : j’avais joué avant de me faire prendre, je n’avais plus qu’à en assumer les conséquences. Autant, là, c’était de trop – j’avais déjà largement purgé ma peine, par rapport aux délits mineurs que j’avais commis.

*

En prison, cent grammes de shit équivalent à un kilogramme de shit, un joint correspond à un paquet de clopes. Celui qui arrive à faire rentrer une petite quantité peut donc facilement se faire de l’argent. Les drogues dures sont beaucoup moins fréquentes que le shit, qui circule tout le temps.
La drogue peut rentrer par le parloir, les projections ou les gardiens. Ce sont vraiment les grosses têtes qui arrivent à corrompre ces derniers. En les menaçant de s’en prendre à leurs familles, ils arrivent à obtenir assez d’informations pour faire du chantage et alimenter leur peur. Les bouteilles d’alcool, les plaquettes de shit et les joints peuvent alors tourner. Parfois, ce sont les surveillants qui viennent d’eux-mêmes en voyant le pedigree du détenu. Ça arrive souvent quand ils ont envie de se faire des extras parce qu’ils ont en marre de leur paye de « gardien de l’administration pénitentiaire ». Certains surveillants allument ton joint si tu n’as plus de feu, comme c’était le cas à St-Paul. Ils vont même jusqu’à faire passer du shit sous la porte : ça fonctionne bien avec certains détenus, en fonction des affinités. Les gardiens subissent peut-être des contrôles, de façon occasionnelle, mais la plupart des corrompus parviennent à passer entre les mailles du filet. Lorsque je faisais ma formation « sons et lumière », les profs nous laissaient fumer des joints dans la salle de cours.

Entre détenus, on se fait passer les choses par un système de yoyo. On fabrique une cordelette ou une ficelle de fortune avec des morceaux de draps et on s’appelle par la fenêtre en appelant l’autre pour qu’il le réceptionne, bras tendus. Une fois le raccord fait, on dit qu’on est « branché ». On peut faire circuler tout et n’importe quoi, du moment que ça passe à travers les barreaux et qu’il n’y a pas de grille devant la fenêtre. Dans le cas contraire, on peut toujours demander à un autre détenu de se brancher avec la personne qu’on veut. Certaines projections à l’aveugle font atterrir des objets dans les mauvaises cours : les autres n’hésitent pas à se servir. J’en ai organisé quelques-unes : en règle générale, jusqu’à la dernière minute, tout s’arrange par téléphone avec un contact à l’extérieur.

Je me suis rarement fait gauler. Il y a juste eu cette fois, avec le codétenu qui avait cassé le téléphone qu’on se partageait. Il a essayé de se rattraper, de m’en trouver un autre – il avait entendu parler d’une projection. Je suis allé le récupérer dans la cour avant de remonter avec, mais je me suis fait prendre au dernier moment. Je suis passé pour la victime ; ça a quand même fait tâche dans le dossier. C’est surtout à Villefranche que j’ai failli prendre gros, parce que la surveillance est renforcée – les gardiens font des rondes tout le temps, on se sent oppressé. J’étais constamment sur le qui-vive, la défensive. Jusqu’au jour où j’ai fait tomber un téléphone au passage d’un surveillant. Mon pote s’est planté devant la porte pour lui boucher la vue, et le temps que le gardien rapplique, j’avais planqué le combiné dans mon caleçon. Tout s’est passé très vite. Comme je sortais les mains des poches, il était persuadé qu’il était dedans, alors qu’il n’y avait que mon briquet. Comme il était jaune, et que le téléphone était noir, il s’est forcément douté de quelque chose. Il n’était pas autorisé à me fouiller, juste à me palper. C’est comme ça que je suis passé au travers, de justesse. J’ai toujours su tromper mon monde, parce que je semble inoffensif. Paradoxalement, il est dur de se faire respecter par les autres, surtout en étant blanc. Il n’y a pas que le physique qui compte, il y a surtout le mental. Faut être assez fort pour pouvoir s’en sortir, assez malin pour se mettre les bonnes personnes dans la poche et contourner les problèmes.

Heureusement, je n’ai pas été mêlé à des combines louches. C’était plutôt des petites embrouilles, du quotidien. Je n’ai eu affaire qu’à de petits caïds, mais ça aurait pu être pire, j’ai craint pour ma vie. Les histoires que j’ai eues, c’était souvent pour des conneries : une casserole pas rendue à temps (parce qu’elle ne passait pas à travers les barreaux et que le gardien ne voulait pas s’en mêler), des transactions pas réglo (avec des promesses de paiement non tenues), un téléphone subtilisé par un autre (le yoyo est passé devant sa fenêtre). Ça m’est arrivé une fois, quand j’ai voulu en prêter un. Ça s’est bien terminé parce que j’ai pu être aidé à temps, par des « anciens » que je connaissais : « Oh vas-y, tu fais quoi là ? Redescends vite le téléphone ». Ceux-là se font rapidement obéir, parce qu’ils savent se faire respecter.
Je me suis d’ailleurs embrouillé avec un « petit Français » parce qu’il gardait mon téléphone en échange de shit, mais que cette fois-là, je n’en avais plus. Le ton est monté, les insultes ont commencé à fuser (« nique ta mère »). Peu après, le jeune s’est excusé en revenant sur ses paroles, et je lui ai dit qu’on réglerait ça le lendemain, pendant la promenade. La nuit, en cogitant sur cette histoire, j’ai réalisé que je ne lui en voulais plus. Le problème, c’est que j’étais obligé de le taper. Il m’avait manqué de respect, et d’autres que lui le feraient si je laissais passer ça. On était à peu près du même âge, mais il venait d’arriver, alors que j’étais là depuis longtemps. Pour moi, c’était juste un gentil nouveau, un petit blond aux yeux bleus. Malgré un mauvais départ, on a fini par se lier d’amitié puisqu’on s’est revus, après. Je l’aimais bien, ce petit. Mais des fois, pour des trucs tout cons...

*

J’ai moi-même été dans la position du « petit Français ». A mon arrivée en prison, j’avais peur, au point de demander aux gardiens de me mettre avec d’autres personnes, des « gens bien » ‒ ce qu’ils ont interprété comme « on ne va plus le mettre avec des Arabes, mais avec des Français ». Je me suis alors retrouvé avec deux autres types, un peu gitans, avec qui tout s’est bien passé. Jusqu’au jour où ils m’ont fait fumer. Ils m’ont filé ma première cartouche ‒ je l’attendais, celle-là. Mais le matin, je me suis réveillé avec un seul paquet de clopes à la place des dix donnés. Quand j’ai voulu des explications, ils m’ont rétorqué que c’était « comme ça ». Le soir, en relançant le sujet, on s’est embrouillé et les deux autres se sont jetés sur moi pour me tabasser. Le lendemain, le surveillant m’a retrouvé en piteux état, et m’a emmené pour m’interroger. Il m’a demandé si je voulais porter plainte : j’ai refusé, préférant simplement changer de cellule.

Après cette première incarcération, j’ai eu d’autres histoires dans les établissements suivants, comme à St-Paul où je me suis battu plusieurs fois. La plupart du temps, c’était de petites bastons sans gravité, sauf quelques rares fois où j’ai fini KO ‒ j’en ai calmé quelques-uns, aussi. Pendant la promenade, il y avait ce type qui passait son temps à me casser les couilles : j’ai fini par lui rentrer dedans. Je lui ai tenu tête un moment, mais il m’a eu à l’usure, à cause de la différence de gabarit. Je suis tombé la tête la première sur le béton.

Les contacts avec les gardiens sont vraiment superficiels. En général, les surveillants ne se mêlent pas des histoires entre détenus, même en cas de grosses embrouilles. Ils n’interviennent qu’à la fin d’une bagarre. Ils attendent qu’il y en ait un par terre, ils ne vont pas se mouiller. Souvent, il n’y a que les équipes régionales d’intervention et de sécurité (ÉRIS), les gars casqués lors de blocages, qui agissent vraiment. Les pires gardiens sont ceux de Villefranche, car c’est un établissement disciplinaire (les autres sont semi-disciplinaires). Là-bas, c’est tolérance zéro à tous les niveaux. Il y a une quinzaine d’années de ça, tous les gardiens-surveillants étaient du FN ‒ à ce qu’il paraît, ils portaient même les petits écussons du parti. Quand j’y étais, il en restait encore quelques-uns. Là-bas, c’est la merde. L’atmosphère est tendue entre les « Français » et les « Arabes ».

A St-Paul, je n’avais aucune vue, mais j’avais un collègue au troisième étage, dans la cellule « la plus proche de la liberté ». On a récupéré plein de tee-shirts noirs pour les découper et les assembler en une grande corde, que mon ami a jeté derrière l’enceinte de la prison. De mon côté, je suis resté branché au téléphone avec mon contact à l’extérieur, jusqu’à ce qu’il repère le fil noir dans la rue. On avait fixé une chaussette au bout, pour qu’il y glisse la « commande » (du shit, une bouteille d’alcool). Une fois chose faite, il m’a prévenu par téléphone, et j’ai crié à mon collègue du troisième de remonter le fil. En moins de quelques secondes, le paquet était dans sa cellule. Comme c’est lui qui a lancé le fil, c’est aussi lui que les gardiens viennent voir ‒ lorsqu’ils s’aperçoivent de quelque chose. Dans l’intervalle, on avait eu le temps de défaire le fil, de faire disparaître les preuves.

La difficulté est surtout de trouver quelqu’un d’assez vaillant pour mener l’opération, quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux. Si la personne ramène de l’alcool, il n’y a pas grand risque, mais si c’est pour de la drogue ou un téléphone, c’est une autre histoire. Surtout sachant que certains utilisent le téléphone pour poursuivre leur business à l’extérieur : ils continuent à faire tourner leurs trafics. Ce n’est pas souvent que mon pote de l’extérieur voulait venir, mais on a pu faire ça pendant quelques temps : c’était sympa, ça permettait de vivre un peu mieux en détention. Puis voilà, faut essayer de survivre, de se démerder un peu. Quand t’arrives à faire des petits trafics au sein de la prison, tu te sens un peu moins roulé. Faut aussi faire des formations, essayer de s’occuper un maximum. J’ai fait plein de petits boulots, j’ai passé une formation de cariste, un diplôme préparatoire de commande, un diplôme sons et lumière... Je faisais également un peu de sport. Ça m’a permis d’avoir des contacts, de rester un minimum actif, de voir du monde. Je me suis fait pas mal d’amis, malgré des hauts et des bas, des tensions inhérentes au milieu. Je me rappelle d’un codétenu avec lequel j’ai noué une relation d’entraide : je rédigeais ses lettres pour lui, car il ne parlait pas très bien le français.

*

Une permission peut se demander sous certaines conditions : avoir une bonne conduite en détention, ne pas avoir de rapports d’incident ou presque. On peut y recourir pour le « maintien des liens familiaux », ou pour des rendez-vous ayant pour projet la réinsertion dans la vie active. Comme j’étais un détenu qui s’intégrait et respectait les règles (en apparence), j’aurais pu en avoir. Mais je n’en ai jamais demandé. Je sais que j’aurais craqué, je n’aurais pas voulu revenir.

Ma grand-mère m’a rendu visite trois ou quatre fois : elle n’aimait pas, ça la mettait mal à l’aise, la déprimait. C’est pour ça qu’elle a arrêté. Mon père, lui, venait beaucoup au début, puis de moins en moins. Mais il a toujours été là, notamment du point de vue financier. Sur le plan moral, c’était plutôt ma mère. Les copines aussi, ça aide. J’avais des visites assez régulières. Ça m’a aidé à ne pas sombrer, en vue de la sortie. Je gardais toujours un téléphone qui me permettait de maintenir un contact avec l’extérieur, malgré l’interdit.

Sur mes 39 mois de cabane, j’ai dû en avoir un en ma possession pendant au moins 34 mois. Parce que c’est la chose la plus dure en prison : être coupé de tout. Le téléphone, quand on est enfermé, on l’apprécie vraiment. Dehors, on ne s’en rend pas compte. J’ai passé des nuits entières en ligne avec ma copine, c’est ce qui nous a permis de tenir. Sans ça, je ne sais pas comment on aurait fait, avec l’éloignement. Pourtant, la peine était plus gérable lors des détentions où je n’avais pas de copine, car lorsqu’elle me rendait visite, c’était d’autant plus dur psychologiquement, malgré son soutien.

La dernière, celle qui est maintenant la mère de mon enfant, n’était pas mêlée à mes affaires. Les autres, si. J’ai tout pris sur moi pour ne pas qu’elles mettent les pieds en prison, je ne voulais pas qu’elles subissent ça. De toute façon, c’est rarement les femmes qu’on met en prison, même si elles peuvent être soupçonnées, complices. En tout cas, mes copines n’avaient pas le droit de garder des liens avec moi durant mes incarcérations : ni de lettres, ni de visites au parloir. Le juge avait posé l’interdiction. En plus, leurs parents leur montaient la tête, si bien qu’elles ont fini par me quitter. J’ai pu rebondir : la dernière, Cindy, m’a soutenue jusqu’au bout, elle venait me voir toutes les semaines alors qu’elle aurait pu lâcher l’affaire. Elle m’a attendu, et quand j’ai enfin été relâché, on a fondé une famille.

*

Quand je suis sorti de manière définitive, il me restait encore treize mois à purger. Comme j’avais fait les trois quarts de ma peine, ils étaient obligés de me laisser sortir. Les premiers temps, j’ai dû porter un bracelet électronique, à la cheville. Il était connecté en permanence, la police pouvait me contacter à tout moment, et je pouvais les appeler. Les contraintes étaient géographiques et temporelles : je ne pouvais sortir qu’entre 8h et 17h, et en dehors de ces horaires, je ne devais pas quitter un périmètre de cinquante mètres autour de la maison. Une fois, j’avais organisé une petite fête entre amis, mais au fil de la soirée, insouciants, on a oublié la présence de mon bracelet. Quand je suis sorti pour aller racheter des provisions à l’épicerie, il a sonné et alerté les flics. C’était désagréable, d’être coincé avec ce truc que je ne pouvais pas enlever, pas même pour me doucher. Cette situation a duré jusqu’en avril – c’était le mois décembre. Peu à peu, on s’y fait, on l’oublie. Par contre, impossible de trouver du travail, les horaires imposés étant trop contraignants. Aucun employeur ne voulait s’embarrasser de ça, malgré toute ma bonne volonté. Une semaine après qu’on me l’ait retiré, j’ai pu recommencer à taffer.

Dans les agences d’intérim où je me suis présenté après mes sorties de prison, on ne m’a jamais demandé si j’avais un casier, et personne n’est allé vérifier. La société se base tellement sur les apparences qu’on ne m’a même pas soupçonné d’être un taulard. Sinon, je n’aurais pas de travail actuellement. Les Maghrébins, eux, n’y échappent pas : l’association rapide entre les origines culturelles, sociales et la délinquance y joue pour beaucoup. Moi, je présente bien, je ne parle pas comme une racaille des cités, j’ai une bonne éducation. Ça m’a bien aidé, je n’ai pas eu à en souffrir. La seule chose qui m’a fait bizarre, c’est quand je suis sorti : y a comme un décalage, des choses pour lesquelles tu te sens un peu différent des autres, qu’on arrive à comprendre entre ex-taulards, des délires que les gens qui n’ont pas connu la prison ne vont pas saisir. A part ça, j’ai pu m’en sortir.

Au travail, je n’en parle pas, même si d’autres ont fait de la prison. On ne sait jamais, ça peut toujours finir par se retourner contre moi. Jouer les innocents, je sais bien faire. Je justifie les trous sur mon CV par la reprise de l’exploitation agricole de mon père. Quelquefois, ça me fait même un plus : on pense que je suis un bosseur, quelqu’un qui n’a pas peur de mettre la main à la pâte. Je peux même le prouver, puisqu’officiellement, sur les papiers, je suis le gérant de la ferme. Je n’évoque mon expérience en prison qu’à partir du moment où je sens que la personne est réceptive, ouverte d’esprit. Je ne tiens pas à choquer qui que ce soit.

*
On ne peut pas dire que j’ai été touché par les préjugés sur les taulards, contrairement à ceux qui viennent de milieux défavorisés, qui ne bénéficient ni d’argent, ni de soutien. Généralement, ces gens-là replongent après la prison, la récidive devient leur unique moyen de survie : c’est un cercle vicieux. J’ai eu cette chance d’avoir un bon entourage, une famille. De la prison, je me souviens surtout de la routine, et de quelques évènements marquants. Le reste, j’ai préféré l’effacer, l’occulter. J’ai passé plus de trois ans enfermé, mais j’ai limite oublié. Quand t’y repenses, c’est presque comme si je n’y étais jamais allé. Mieux vaut ça que le contraire.

Avec le recul, je me rends compte qu’à l’époque où je dealais, je n’avais pas peur des répercussions, je n’y pensais pas spécialement. Je cherchais peut-être à me prouver quelque chose. Ce n’est qu’une fois enfermé que j’ai été impressionné, et après en être sorti que j’ai réalisé ne pas vouloir y retourner. Avant d’en avoir fait l’expérience, je ne me projetais pas. Si je n’avais pas eu la famille derrière moi, mon entourage, j’aurais replongé, continué mes magouilles, et probablement été réincarcéré. J’y serais encore, là. Ce n’est pas une vie, mais certains n’ont pas le choix. Ils essayent de travailler, de s’en sortir, et on leur ferme les portes.
Ce qui m’a marqué, à chacune de mes sorties, c’est l’euphorie ressentie : on revit, on s’extasie de tout et de rien. Ça dure environ une semaine, puis l’entrain retombe pour faire place à l’apathie. C’était plus ou moins intense, selon les peines, le temps passé enfermé. J’en ai discuté avec d’autres ex-détenus, qui m’ont tous dit qu’ils avaient vécu la même chose.

Je n’ai jamais eu envie d’en finir, j’ai toujours gardé espoir : ça ne m’a pas détruit. La prison, soit tu en ressors plus faible, soit « à peu près pareil », soit plus fort. Moi, je suis resté comme j’étais, cette expérience ne m’a pas tant changé. Je suis un peu plus dur maintenant, c’est sûr, peut-être un peu moins gentil qu’avant, mais il n’y a que ça qui a changé. Je sais encore faire la part des choses. J’ai su garder les pieds sur terre. J’ai coupé les ponts avec mes anciens contacts, parce qu’ils me rappelaient de mauvais souvenirs : y a plein de personnes que j’aimais bien, mais ensemble, on pourrait être tentés de refaire des conneries. Je préfère appeler personne. Me créer un petit cercle composé de gens à peu près fréquentables.