Trois ans déjà

Perdre son père d’un AVC à 22 ans.


Week-end de l’Ascension chez ma grand-mère, en Bourgogne. Une bonne partie de la famille est là sauf mon frère aîné, qui habite alors à Kinshasa, et mon père, qui est en Bretagne. C’est le festival de la voile, qui se tient tous les deux ans dans le golfe du Morbihan. On y a une maison, mon père y a son bateau. Un vieux gréement en bois avec des voiles tannées. À l’ancienne. Aussi loin que je m’en souvienne, le bateau était souvent occupé, en plus de mon père, par ses copains et du saucisson. De notre côté, le temps est clair, parfois chaud, le vin coule à flot et les repas s’éternisent. Tout va bien, quoi.

Et puis un coup de téléphone. Mon père est à l’hôpital. Il a fait un malaise chez des amis. Ils ont pensé à un petit coup de moins bien. Rien de méchant. Mais il avait du mal à parler, à marcher. Alors ils l’ont emmené à l’hôpital. Et on est au bout du fil. Et on commence à avoir peur. On accompagne ma mère à la gare, elle y sera dans la soirée. On se sert fort. Même si on ne sait pas bien ce qu’il se passe, on sent bien qu’il va falloir être plus solides qu’on ne l’a jamais été. Elle nous appelle le soir. Il ne parle pas, mais il l’a reconnue, et a l’air de ne pas aller si mal. Elle nous explique alors ce qu’il s’est passé : AVC. Accident vasculaire cérébral. J’ai à peine 22 ans à ce moment-là, et ces trois lettres me dévastent. Au téléphone, ma mère nous impressionne par son courage. Pas un mot plus haut que l’autre, pas de panique. Juste quelques trémolos dans la voix. Mais on espère. Elle nous dit qu’il n’est pas trop en danger, mais qu’il aura des séquelles, probablement surmontables. Ca nous rassure un peu.

Ça aurait pas du. Les choses s’aggravent dans la nuit et le lendemain après-midi, notre mère nous rappelle : ça va très mal. Mon frère aîné est en train de trouver un avion pour rentrer. Mon autre frère, ma sœur et moi-même restons suspendus au téléphone, à écouter notre incroyable mère qui nous raconte tout sans broncher. Alors qu’à l’autre bout du fil, tout doucement, on commence à pleurer. On rentre à Paris le soir même. Je suis juste avec mon frère quand on arrive chez nous. Il pleut des trombes. Ma tante nous propose de dormir chez elle. On accepte, même si c’est à l’autre bout de Paris, même si on va se faire rincer. On se retrouve donc dans le tram aux alentours de minuit, sous un orage apocalyptique, sans rien dire. On est à la fois hors du temps et pourtant solidement ancrés dans la réalité par ce qui est en train de nous arriver. C’est tellement surréaliste qu’on a toutes les peines du monde à assimiler. Je me souviens qu’après avoir regardé longtemps à travers la vitre du tram, à voir la nuit noire et l’orage qui ne s’arrête pas, on s’est regardé un petit moment, puis on s’est mis à rire. Un vrai rire nerveux, incontrôlable, conséquence logique de nos dernières nuits agitées et sans sommeil. « Mais putain qu’est-ce qu’on fout ici !? » Voilà ce qu’on pensait.

On retrouve notre frère aîné tôt le matin, puis on prend la route pour Nantes, où notre père a été transféré dans la nuit. On sait déjà que les médecins ont tout essayé, en vain. Le silence dans la voiture est parfois brisé par les sonneries de nos portables, qui résonnent au fur et à mesure que nos proches se passent l’information. Les messages de soutien affluent. Et nous réchauffent le cœur, au moins un peu.

On retrouve notre mère en arrivant. Les médecins nous attendent et nous expliquent ce qu’ils ont fait, et où on en est. Je n’ai même pas 25 ans, je devrai sûrement affronter d’autres épreuves douloureuses dans ma vie, mais il n’y en a pas beaucoup qui dépasseront celle-ci, si tant est que la douleur soit mesurable. Entrer dans la chambre a été terrible. Des dizaines d’appareils sophistiqués qui font bip-bip, des tuyaux, du carrelage, une semi-pénombre, l’odeur médicamenteuse et aseptisée si prenante des hôpitaux, un lit immense, et au milieu, mon père. C’est en prenant sa main que j’ai réalisé. Papa est en train de mourir.

On pense souvent que ce genre de catastrophe n’arrive qu’aux autres. Voilà bien une preuve que personne n’est à l’abri. Je suis un individu lambda, avec mes qualités et mes défauts, je suis issu d’une famille aisée mais pas richissime, je crois au pouvoir de la musique, enfin résumons : j’ai plutôt de la chance. Comme la plupart des gens, j’ai connu des gens dont le père ou la mère n’est plus là, dont la fratrie est brouillée, les parents divorcés, bref, qui en ont vu d’autres. J’ai toujours pensé qu’une bonne étoile nous protégeait des catastrophes. Elle a dû s’arrêter un petit moment, laisser filer juste quelques jours pour nous rappeler que non, évidemment non, ça n’arrive pas qu’aux autres.

Je suis rapidement sorti de la chambre. Ce n’est pas la vue de mon père qui m’a fait fuir – il aurait aussi bien pu être endormi – c’est tout ce qu’il y a autour. Je n’ai pas été en colère. Qui aurais-je bien pu blâmer ? Je n’ai été que triste. S’il y avait une échelle de la tristesse, si on pouvait la mesurer avec des formules mathématiques, j’aurais fait un gros score. J’ai pensé à la malchance aussi. Comme la foudre, elle ne prévient pas et frappe au hasard. Voilà, c’est tombé sur nous.
Comme il le souhaitait, mon père a été incinéré. Son urne repose au pied d’un chêne américain dans un grand jardin public un peu perdu en Bretagne, avec des arbres donc, des fleurs, parfois des promeneurs, et une jolie vue sur la mer. Un coin paisible, et surtout vivant. Je n’aime pas les cimetières parce que, même s’il y a des fleurs, la pierre est inerte. Dans mon imaginaire, la tombe rappelle celui qui s’y trouve, mais son inertie rappelle son décès. L’arbre vivant ne me fait penser qu’aux souvenirs heureux. Au pied du chêne, on s’installe, on réfléchit un peu, on profite du calme de l’endroit, et on boit un coup. Devoir de mémoire.

Je suis d’un naturel contrasté, parce que je pense être assez cartésien mais que je suis rêveur, j’aime être accompagné mais je suis très solitaire, et je suis aussi persévérant que fataliste. Ce dernier point m’a été d’un réel secours. J’ai choisi de chérir un souvenir de 22 ans de papa plutôt que de pleurer les années d’absence qui se profilaient. Parce que très vite, on réalise que le monde se fout pas mal du malheur des particuliers, surtout ceux qui ne passent jamais à la télé, et qu’il continue à tourner, inlassablement. Alors on pleure un coup, ça fait du bien, ça libère la boule qu’on traîne dans la gorge depuis quelques jours, et puis on prend son courage à deux mains et on se redresse. Petit à petit, la tristesse laisse place au souvenir, mais jamais à l’oubli. Il est impossible, encore aujourd’hui, de parler d’absence tant tout me le rappelle. Un beau bateau, un album de Buck Danny, un Clint Eastwood, un Nadal-Federer, un solo de Louis Armstrong, ou simplement une vision, une odeur ou un son.

Mon échelle de valeurs a changé. Je crois que la douleur rend un peu égoïste, au moins au début. La détresse des autres émeut moins, parce qu’on se dit « j’ai vécu pire ». On ne peut pas s’empêcher de la rapporter à ce qu’on vient de vivre. Je me suis rendu compte petit à petit que c’était débile. Probablement normal, voire naturel, mais quand même débile. Il fallait faire abstraction de tout ça, le garder pour moi, et n’en parler qu’à ceux qui veulent bien l’entendre. Il fallait aussi continuer d’écouter les autres, surtout les amis. Bien sûr, il y a la famille. Mais les amis, comme l’écrit si admirablement Kessel, « c’est à la fois nous-mêmes et l’autre, l’autre en qui nous cherchons le meilleur de nous-mêmes, mais également ce qui est meilleur que nous ». Je préfère ne pas imaginer comment ça se serait passé sans la famille et les amis. Mal, sans doute.
J’ai vu (et entendu) dans un film : à 5 ans, on dit « mon père, il sait tout faire » ; à 10 ans, on dit « mon père, il sait presque tout faire » ; à 15 ans, on dit « mon père, il casse les couilles » ; à 20 ans, on dit « mon père, c’est un vieux con » ; à 25 ans, on dit « en fait, il était pas si con que ça » ; et à 30 ans, on dit « si seulement mon père était là ». Autant dire que je m’y retrouve assez bien.
Mais je ne dois pas oublier l’essentiel. J’ai des frères et une sœur, une maman, des oncles et des tantes, pas mal de copains… Ça pourrait être pire ! Ça peut toujours être pire. Orphelins, réfugiés, malades, vous qui vivez chaque jour un drame, je pensais avoir touché le fond, je ne suis même pas sûr de l’avoir effleuré. C’est peut-être ça, au fond, la relativité. Papa disait qu’on trouve toujours son maître.

Trois ans déjà…