Je m'accroche à mes pinceaux

Une reconversion tardive dans le domaine du maquillage.


Un puis deux licenciements, et de surcroît tous deux abusifs ; là c’en est trop !
Fini, terminé, the end, je ne veux plus de patrons « au-dessus » de moi ; ras le bol des pressions, des objectifs inatteignables, des réunions où l’on s’écoute parler, mais surtout de savoir que souvent les clients sont « arnaqués » et que cela m’oblige parfois à ne pas les regarder dans les yeux. Mon intégrité se désintégrait à vue d’œil dans cette boite.
Mais c’est bien beau toute cette véhémence et maintenant que je me suis inscrite à Pôle Emploi, que vais-je bien faire de mes dix doigts ?

Eurêka ! J’ai trouvé ! Je vais faire les ongles, plus précisément de la manucure à domicile ; ah ouais, c’est bien, ça. Bon c’est bien beau, mais comment fait-on pour devenir manucure ? La seule chose que j’avais bien compris c’est que je pouvais gagner de l’argent facilement, sans un patron pour me casser la tête. Bref calcul : avec quatre manucures par jour sur quatre jours, je devrais avoir sensiblement le même salaire que dans mon dernier poste de Responsable Marché pour de la location de voiture spécifiquement pour les artistes en tournée, pour le cinéma. Etre manucure ne m’obligerait pas à tenir des conversations ; je pourrais parler de tout mais en fait, surtout de rien. Et ce concept me plaît bien. Et puis j’ai bien dit sur quatre jours, pas plus. Terminé, le travail du lundi au vendredi de 8h à 19h en ne pensant qu’au vendredi soir. Ce rythme, sur du long terme peut rendre fou la personne la plus équilibrée. Ce n’est pas pour rien que certains craquent et apprennent du jour au lendemain à fabriquer du fromage de chèvre. Bon moi la campagne, la ferme, « l’amour est dans le pré » c’est au-dessus de mes forces voire de mes envies.

Mon ami Google, pourrais-tu me dire comment on trouve des formations de manucure ? De pages en pages consultées, je « tombe » sur des écoles de maquillages. Hum maquilleuse, c’est quand même mieux, ça a plus de panache, non ? Et qui dit maquilleuse dit peut-être cinéma, stars etc. Je suis assez contente de ma trouvaille. Ah il fallait bien qu’il y ait un frein à mon emballement ; c’est 7000€ la formation de 9 mois. Elles ne se mouchent pas avec le revers de leurs manches ces écoles ! Au fait, l’état est là, non ? J’ai bien assez cotisé, il peut bien m’offrir le financement, n’est-ce pas ?

Quand je suis vraiment décidée, rien ne me résiste ou presque. Allez un petit bilan de compétences, quelques (je devrais dire pléthore de) démarches administratives, et c’est dans la poche, financement accepté ! Quelques visites d’écoles parisiennes et je trouve celle qu’il me faut. Une toute petite chose que j’avais occultée, c’était l’âge des élèves. J’ai 46 ans passés et les futures étudiantes ont pour certaine 17 ans. Je vais passer pour une mamie qui s’est perdue en cours de route. Tant pis ! L’âge c’est ce qu’on en fait. 9 mois c’est long… Et de quoi peuvent bien discuter les jeunes filles au cursus d’esthéticienne pour la plupart, mais certaines avec un bagage d’art plastique ? Allez, dans l’au-delà, 9 mois correspondent à quelques minutes d’une vie, me dis-je pour me rassurer. Et je n’ai pas eu à me rassurer longtemps ; il y avait une ambiance formidable et en fait, il faut que je l’avoue, j’adore les bancs d’école. Les jours passaient et mes yeux étaient écarquillés par les démonstrations de maquillages des profs ou des intervenants. Toutefois, moi qui ne sais pas dessiner, ça m’aurait bien aidée pour faire des traits d’eye-liner ; et une certaine appréhension qui confinait à l’angoisse s’installait petit à petit dans mon cerveau. Mes maquillages étaient passables, pour le moins. Mais qu’étais-je venue faire dans cette galère ? Mais la formation est payée. En plus le week-end je travaillais comme serveuse dans un restaurant à Montmartre pour me payer des pinceaux, des mascaras et des fonds de teint dans les boutiques pro, et inutile de vous préciser que c’est hors de prix quand jusque-là je me maquillais avec des produits de chez Monoprix.

Voilà j’arrive au terme de cette formation et c’est le jour J pour la remise des diplômes. Mais qu’est-ce que j’étais fière de ce beau papier, moi qui ai été retirée de l’école à 16 ans ½ par mon père. Un beau diplôme tout neuf à mon nom. Mais pour la petite histoire les diplômes en fait on vous les donne. A 7000 € la formation, vous auriez pu badigeonner de vert vos modèles, ou être daltonienne, le diplôme est compris dans le prix.

19 juin 2009, diplôme en poche, j’ai 47 ans et je ne sais même pas comment je vais trouver des clients. Cet aspect n’est pas très bien expliqué dans les cours et c’est un euphémisme. Car le but des écoles de ce type est d’avoir un maximum d’élèves, mais pour le suivi, il faudra repasser. Et puis ce qu’on ne nous dit surtout pas c’est tous les aléas de ce métier. Qu’il faudra parfois se lever en pleine nuit pour aller maquiller sur un tournage ou autre. Que les jours fériés ont bizarrement disparu du calendrier ; que le mot légal en ce qui concerne les horaires des maquilleuses est parfaitement inconnu. Qu’il faut avoir des bras musclés pour transporter le matériel, sans oublier d’avoir une extrême endurance dans les jambes pour rester longtemps, très longtemps debout. Qu’un ostéopathe deviendra votre meilleur allié à force d’être penché en équerre quand vous maniez les pinceaux. Et vous avez intérêt d’avoir un plan géographique récent ou un bon GPS, car les lieux ne sont jamais les mêmes. En plus d’être maquilleuse il faut s’improviser globe-trotter, à vos frais. Mais surtout, une chose à laquelle je n’avais pas pensé, c’est que l’on pourrait vous solliciter maintes et maintes fois pour travailler gratuitement. Gratuit est le maître, le Dieu mot ! : « Bon on n’a pas de budget, mais soyez sûre que dès que nous aurons les moyens, on vous fera travailler. Vous en priorité. » « Je vous propose de maquiller nos intervenants, nos clients, ce ne sera pas rémunéré mais des grandes directrices de magazines très connus seront là et ça pourra vous aider dans votre notoriété. » « Ce n’est pas payé mais votre nom figurera au générique. » Mais qui peut bien lire le nom de la maquilleuse sur un générique à part une maquilleuse ?

Tiens, une dernière offre reçue récemment telle quelle : « Je cherche une maquilleuse pour le 8 juillet 2014 à Venise pour un shooting photo en robe de mariée. On commence le shooting à 6h du matin, donc, il faudra commencer le make-up à 4h30. Le travail est rémunéré : 100 euros pour le maquillage. C’est un travail sur place, les frais de transport et d’hébergement ne sont pas inclus. Si vous aimez Venise et voulez avoir des photos de Venise dans votre portfolio, ça peut être une belle occasion. Si cette offre vous intéresse, dites-moi, on pourra discuter les détails. Cordialement. » Cette annonce par rapport à d’autres est soft. Si je devais résumer, souvent on vous demande presque de payer pour avoir la chance d’aller maquiller ! C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à créer un groupe sur Facebook au nom explicite : « Pour que les Maquilleurs, Maquilleuses soient rémunéré(e)s ». Nous sommes 733 membres mais ce n’est pas assez pour aller revendiquer à Aurélie Filipetti et Michel Sapin que notre métier doit être connu et surtout reconnu avec des droits légaux, un cadre et un code APE pour exercer entre autre avec N° de siret.

Un domaine important et pas des moindres à évoquer ici : le « maquillage-future mariée ». Il faut avoir été bouddhiste dans une autre vie pour les maquiller. Elles peuvent vous jeter un sortilège rien que par le regard, si elles ne se trouvent pas à leurs goûts ! Il faudrait presque maquiller les mariées avec un gilet « pare-mauvaises ondes ». Elles sont dans un tel état de stress, que je me demande souvent pourquoi elles se marient. Sans compter celles qui vous montrent des photos de Monica Bellucci, et qui vous regardent, sûres d’elles, et vous disent : « Je veux le même maquillage. » Euh alors comment vous dire que vous ressemblez à Yolande Moreau, et encore, dans ses meilleurs jours ! En clair, je suis maquilleuse, pas prestidigitateur… Non, non je ne le dis pas, mais souvent je le pense ; alors je leur fait un regard de cocker battu, je réunis tout mon plus beau champ lexical de la compassion et tente une vague explication sur la morphologie, l’âge etc. Comme j’ai une bonne écoute et malgré mes propos moqueurs, je fais tout pour qu’elles soient « la plus belle de toutes ». A tel point qu’à chaque « maquillage-mariée », je repars avec une boule au ventre et je prie tous les Dieux, les prophètes morts ou vivants, pour que le maquillage tienne au moins jusqu’à la nuit de noces.

Toutefois avec ce tableau dépeint en gris, ce métier est formidable ! On rencontre des gens de tous bords, des connus, des inconnus. Toujours de nouveaux lieux. Et chaque visage est unique. Quel plus beau métier que de rendre belle, ou de révéler la beauté d’une personne ? Et quand vous recevez des mails, des sms de remerciements, de félicitations, je me dis que je n’ai connu ça dans aucun métier, moi qui travaille depuis près de 34 ans et qui ai exploré un nombre incalculable (sauf pour le versement de la retraite) de sociétés. Et cela fait 5 ans, presque jour pour jour, que je m’accroche à mes pinceaux.