Le religieux

Appel de Dieu, appel des autres : un dilemme.


C’est un endroit privilégié en lisière de la grande forêt, où l’Ardenne s’est assagie en paysage éclairci de prairies, d’étangs, de ruisseaux limpides au cours apaisé. Depuis des siècles y est installée une abbaye bénédictine, ou plus précisément trappiste cistercienne, à quelques pas de la frontière belge. L’abbaye bénéficie d’une notoriété mondiale grâce à sa bière, dont tout Ardennais se doit de posséder quelques flacons dans sa cave – même et surtout si c’est sa seule concession au mysticisme. La règle de saint Benoît impose aux moines de répartir leurs journées en 8 heures de prière, 8 heures de travail et 8 heures de repos.

Le père Bernard, sans famille ni ambition d’un avenir brillant dans le monde était entré tôt dans les ordres, comme il était encore d’usage naguère en Belgique, au parfum d’Ancien Régime. Sa vie s’écoulait ainsi hors du temps depuis quelques décennies.
Dans les années 60 et 70 – à la suite du concile œcuménique Vatican II et des mouvements de libération qui parcouraient le monde – l’Eglise catholique fut animée d’aspirations au changement, auxquelles s’opposèrent aussitôt les traditionalistes ou intégristes. Toute société ou communauté connaît ainsi des poussées dialectiques, voire contradictoires qui lui donnent vie et lui permettent, un peu paradoxalement, de perdurer dans le renouvellement. De même, à l’abbaye, certains frères souhaitèrent suivre une voie plus libérale, ouverte sur le monde extérieur, tandis que d’autres entendirent se recentrer sur la règle stricte de saint Benoît, en tenant les hôtes à distance respectueuse de la vie monacale. Mais on dit que les effets n’en furent pas minces, que des moines quittèrent les ordres, et même que certains s’unirent à des sœurs religieuses. La communauté vit son équilibre perturbé, et une césure s’opéra entre deux groupes, l’un de moines généralement âgés et anciens à l’abbaye qui n’avaient pu ou voulu partir, l’autre plutôt composé de jeunes intégristes.

Adeline, ma femme, avait dès sa première visite rencontré le père Bernard, et bien que ne pratiquant pas moi-même de retraite à l’hôtellerie abbatiale, je le côtoyai aussi là-bas, ou alors chez nous, où nous le recevions avec l’autorisation du supérieur. En effet, les deux groupes de moines n’avaient pu s’entendre pour élire unanimement un père abbé, et un supérieur avait été envoyé afin de diriger l’abbaye.
Le père, ou le frère, Bernard était un homme charmant, d’une grande douceur, qui faisait preuve d’une réelle chaleur humaine. Je pense que depuis longtemps déjà les contacts humains lui manquaient, en dehors de la Trappe et de ses frères. S’il s’était à un moment interrogé sur la poursuite de son engagement et avait ardemment désiré connaître la vie du monde et des laïcs, il était depuis de si nombreuses années dans les ordres que tout changement ou toute reconversion étaient devenus inenvisageables.
Jamais il n’aurait exprimé clairement ces préoccupations, et ses propos m’ont parfois semblé relever de la langue de bois. Naturellement, il était de ceux qui voulaient développer les relations de l’abbaye avec l’extérieur.
Les scouts belges venaient autrefois à L. pour les fêtes de Pâques, y organisaient des jeux, des rencontres, des processions, des veillées, de grands feux de camp, des fêtes du Printemps à réminiscences antiques et païennes. Le mouvement scout a perduré en Belgique, et chaque été des bandes de jeunes fréquentent l’abbaye et campent à proximité. Des groupes peuvent aussi être hébergés au chalet de l’abbaye. Bernard aimait les accueillir et tenir le magasin, y vendre la célèbre bière ainsi que le fromage et des objets pieux.
Bernard représentait pour ma femme le père tendre et disponible dont elle avait manqué et que j’étais incapable de remplacer : je ne pouvais être à la fois un père pour mes enfants, un mari, un jeune amant, un substitut de père pour elle – tous parfaits.
Dans le même temps elle refusait vivement d’être en quoi que ce soit une mère pour moi, ce que je ne lui demandais pas, et c’était souvent pour elle une façon de se défendre contre tout élan de tendresse. Elle se rapprocha tôt du père Bernard et leur relation dura assez longtemps. Elle effectuait de longues retraites à l’abbaye, pratiquant le jeûne, la méditation, des bains dans des cascades glacées, et aussi de subtils massages. J’avais constaté chez elle les signes d’une femme amoureuse, mais j’étais conscient de ses sentiments, de son manque et de ses désirs, et je n’en concevais aucune jalousie. J’eus à réfléchir longuement sur la jalousie. J’avais trop souffert de ses manifestations pour l’éprouver à mon tour. Ne pas saisir sa propre part dans le malaise, dans le manque lancinant ressentis par l’autre, ne pas en rechercher les causes véritables, c’est se condamner à une spirale qui ne finira que par la mort. Ce qu’ils vivaient, ce que nous vivions relevait de l’ordre des sentiments, car toute la vie, tous les chagrins aussi sont faits d’amour.

Je n’avais jamais fréquenté d’autre femme qu’Adeline, jamais même pour un simple flirt adolescent, et le père Bernard ne connut jamais personne « bibliquement ». Il est vrai que j’avais été attiré par d’autres femmes, surtout pendant des périodes de mésentente conjugale, mais rien ne s’était concrétisé.
A l’époque de ses liens étroits avec le milieu monastique, Adeline noua une amitié avec une mère supérieure qui lui révéla que le sexe, au début de son engagement, quand elle avait 20, puis 30 ans, était absent de sa vie comme de ses préoccupations. Mais, à la quarantaine elle se rendit compte, comme le frère Bernard, qu’elle était passée à côté d’une part importante de l’existence, d’autant plus importante, pour ce qui la concernait, qu’elle n’enfanterait jamais. Ce manque, ce désir la taraudèrent toujours plus la cinquantaine puis la soixantaine venues.
Malgré mon impiété et mon anticléricalisme, je me suis toujours senti concerné et ému par ces souffrances, ces questionnements éminemment humains, chez des êtres d’une grande bonté et d’une haute valeur morale.

Un jour, après des mois de fréquentation assidue de l’abbaye, Adeline vint me trouver à la sortie du collège où je travaillais, décomposée : le père Bernard devait partir. Que s’était-il passé ? Je pense que parmi les personnes accueillies à l’abbaye figuraient nombre de femmes malheureuses en ménage qui venaient auprès de lui chercher du réconfort. Or il paraît peu convenable que des « desperate housewives » en puissance pénètrent le milieu monastique. Le supérieur du frère Bernard lui suggéra que Dieu l’appelait en d’autres lieux. Lui plairait-il de se rendre en mission à Saint-Jean-d’Acre par exemple, servir courageusement dans l’un des derniers bastions de notre religion au Moyen-Orient ? Sinon, il était souhaitable qu’il se plonge dans la prière pour une retraite à B., dans une abbaye sœur des pays de la Loire.
Bernard obtint de suivre un dernier stage de yoga auprès d’un ermite belge dans la partie sud du Parc national des Ecrins, en compagnie d’Adeline, pendant que je me consacrais aux enfants dans un cadre fort agréable. Il fut convenu qu’ensuite nous conduirions Bernard dans cette région de Cholet bien traditionaliste et à l’abri de toute tentation libérale.
A l’époque, Adeline et moi pratiquions le camping naturiste, sans aucune intention de choquer : l’état de nudité, innocente et désarmée, exclut toute provocation et toute agression. Le père Bernard apprécia beaucoup une étape de cette sorte quelque part dans la Creuse. Le lendemain il se trouva enfermé pour longtemps, avec la cueillette des pommes pour toute distraction. Quelque temps plus tard il nous déclara dans une lettre souffrir de tous les symptômes psychosomatiques d’un taulard. Il ne le dit jamais, mais son existence en fut brisée, en même temps que son espoir de concilier engagement religieux et élan vers les autres. Hier il est « retourné à Dieu », après encore de longues années de vie, sans que sa condition mérite, à mon sens, d’être complètement associée à ce dernier terme.