Elle était une part de moi

L’enfance auprès d’une sœur épileptique.


Quand je n’étais pas à l’école, comme beaucoup d’enfants de ma cité ouvrière, je passais le plus clair de mon temps dans la rue. C’était pour moi un second foyer, plus vivant, plus palpitant que le premier. Petit, j’y retrouvais mes copains pour d’interminables parties de cow-boys et d’indiens, notre imaginaire puisant largement dans les westerns dont nous nous gorgions au cinéma paroissial. Plus tard, la rue fut terrain de foot ou de basket, court de tennis, piste de course piétonne ou cycliste.
Je ne regagnais ma maison qu’à la toute fin du jour, sans doute le dernier parmi tous mes camarades. Je rentrais avec le sentiment que « chez nous » c’était différent de chez mes copains. Non pas que je fusse un enfant malheureux qui manquât d’affection ou de soin. Mes parents étaient admirables de dévouement, d’abnégation ; pour eux, le sacrifice consenti aux enfants était naturel et ils le faisaient sans en éprouver le moindre regret. Ils ne concevaient pas leur bonheur indépendamment de celui de leurs enfants. Malgré les grandes difficultés de la vie ouvrière de ce temps-là, les salaires médiocres et la cherté des produits du commerce (longtemps après la guerre, l’alimentation ne s’obtint qu’avec des tickets, vêtements et chaussures faisaient défaut), je peux dire que nous n’avons jamais manqué de rien, même si j’ai vu plus d’une fois le visage soucieux de ma mère comptant et recomptant l’argent du ménage à la fin du mois. Mais grâce aux efforts de mon père qui passait tout son temps libre dans ses champs, nous avions une nourriture très suffisante et pas une fête ne se passait sans que nous ne nous régalions de ce délicieux lapin en rôti ou en gelée que ma mère préparait avec un talent inégalable. Mon père, lui, se contentait d’une côtelette de porc ou d’un beefsteak : il ne pouvait pas avaler la viande des lapins qu’il avait amoureusement élevés avant de les tuer d’un coup sec du tranchant de la main sur la nuque. Il y avait aussi pour ces jours de fête une profusion de brioches et de tartes aux quetsches à la pâte levée qui représentent pour moi, encore aujourd’hui, le sommet de la pâtisserie.

Pourtant, j’avais le sentiment que, « chez nous », c’était différent, malgré l’uniformité des maisons de notre cité, et pas seulement parce que les trois marches qui conduisaient à la porte d’entrée étaient toujours recouvertes d’une sorte de plan incliné en bois destiné à hisser le chariot d’infirme de ma grande sœur Elvire, distinguant notre maison des autres. Cette passerelle fabriquée par mon père pour faciliter l’accès à la maison symbolisait ma différence avec mes copains de la rue. « Chez eux » ils n’avaient pas une parente un peu bizarre, « anormale », une infirme aux réactions inhabituelles, presque une adulte mais avec des comportements de jeune enfant capricieux. Et comme je sentais confusément, mais fortement, que j’étais irrémédiablement lié à elle par mon sang, qu’elle était une part de moi-même dont je ne pourrais jamais me défaire, j’étais amené à me sentir moi aussi différent de tous mes camarades. J’étais le frère d’une jeune fille qui parlait et raisonnait comme une petite enfant, qui était incapable de se tenir debout mais qui implorait sans cesse ma maman de la faire marcher autour de la table de cuisine en la soutenant sous les bras.

J’étais solidaire de son infirmité mais à mon corps défendant, occultant le plus possible, à l’extérieur, le lien fraternel qui m’unissait à elle mais incapable d’en faire abstraction dans mes relations avec le reste du monde. D’ailleurs, souvent, lorsque je rencontrais des gens qui connaissaient mes parents et que je me nommais, j’avais le sentiment que je n’étais pour eux que le plus jeune enfant de cette famille où il y avait une infirme et qu’ils portaient sur moi un regard de commisération qui me mettait mal à l’aise et me rendait honteux. Ce n’était pas la crainte d’une tare familiale dont je serais moi aussi un porteur invisible. Cette crainte je l’ai eue bien plus tard, quand j’ai décidé d’avoir des enfants. Pendant ce temps d’enfance, c’était autre chose, tout simplement la pensée de cette évidence : ma sœur était anormale et ma famille et moi nous partagions cette anormalité. Il me semble d’ailleurs que la retraite volontaire dans laquelle vivait ma mère renforçait ce sentiment, comme ses remarques fréquentes sur le fait que nous ne pouvions faire comme les autres, avoir une vie de plaisirs et d’amusements parce que nous étions tenus par nos devoirs envers la pauvre fille. Je crois qu’elle considérait aussi qu’il y aurait eu quelque chose de choquant si la mère qu’elle était avait pu se réjouir pendant que sa malheureuse enfant souffrait. Parce qu’elle savait les souffrances de son enfant. Combien de fois l’ai-je entendue dire qu’il fallait lui pardonner ses colères, ses méchancetés dont elle, ma mère, était la principale victime, physiquement et moralement, parce que nous avions la chance de marcher, de nous déplacer, de vivre librement, tandis que notre sœur était clouée pour la vie à son fauteuil et à son enfermement psychologique.

Mais cette pitié, au sens fort du terme, cet amour absolu ne lui épargnaient pas les moments de chagrin et de découragement. Une semaine sur trois, mon père travaillait de nuit. Comme tous les ouvriers postés de la sidérurgie, il était astreint au régime des trois-huit : par roulement, chacun alternait de semaine en semaine : la première semaine on travaillait le matin, de 6hà 14h, la seconde de 14h à 22h et la troisième de nuit, de 22h à 6h. Les « tournées de nuit » constituaient une redoutable épreuve pour ma mère. Ces semaines-là, comme si elle avait eu conscience de disposer d’un pouvoir absolu, Elvire ne consentait à aller se coucher qu’après de longues heures de refus obstiné. Certes, c’était pour elle une habitude : elle repoussait toujours, pour une raison que je ne comprenais pas, le moment où elle acceptait de se laisser conduire jusqu’aux WC, puis à son lit. En présence de mon père, ses refus obstinés duraient un temps raisonnable et elle finissait par céder à ses injonctions plus ou moins sévères. Mais quand il travaillait de nuit, c’était comme si elle avait décidé de faire endurer les pires tortures à ma mère. A l’époque dont je parle, mon frère aîné faisait son service militaire en Algérie et ces soirs-là nous nous retrouvions, ma mère, ma sœur Charlotte et moi, à essayer de la persuader de se laisser mener. C’était d’abord des refus catégoriques qu’elle opposait à chacune de nos demandes conciliantes. Tour à tour, nous essayions la méthode persuasive et les promesses, l’un prenant le relais de l’autre qui commençait à faiblir ou à s’impatienter. Puis ma mère, exténuée par une journée harassante, la suppliait de se montrer compréhensive. Peine perdue, la rebelle ne voulait rien entendre et ne se laissait pas attendrir par ses exhortations éplorées.

A ce stade de la négociation, ma sœur, plus pragmatique que moi, s’éclipsait souvent. J’étais dans mon coin à réviser une leçon ou à lire le dernier Cœurs Vaillants, observant du coin de l’œil ce qui allait se passer. Tout à coup, lassée de cette sinistre comédie qui n’en finissait pas, ma mère tentait de saisir la récalcitrante pour l’emmener de force. C’était sans compter sur la rapidité de ses réflexes et la puissance de tenaille de sa main valide : sans que ma mère ait pu faire le moindre geste de protection, Elvire saisissait le morceau de chair qui se trouvait à sa portée, un bras, un sein, la nuque, et le pinçait furieusement entre ses doigts avec des hurlements de rage. Alors, impuissante et désespérée, ma mère criait de douleur puis elle s’effondrait en larmes. Parfois, n’en pouvant plus de colère, de haine contre ce monstre familial, je me précipitais sur elle et lui assénais une gifle pas très violente mais hautement symbolique. Elvire entrait alors dans une fureur indescriptible et si, par malheur, un couvert, fourchette ou couteau, avait été oublié devant elle, elle me le jetait à la figure, heureusement avec une précision toute approximative.

Puis elle se mettait à geindre, prenant peut-être conscience tout à la fois de sa cruauté à l’égard de maman qu’elle aimait et de son malheur d’être si différente de nous et de tous les autres. Enfin, après de longues minutes où elle mêlait ses pleurs à ceux de maman, elle consentait à se laisser prendre sous les bras, à se laisser relever quand elle s’était roulée par terre et, scellant leur réconciliation par des mots de compassion mutuelle, elles s’en allaient toutes les deux, clopin-clopant, comme dans la chanson de Pierre Dudan qui connaissait un certain succès à la TSF. La paix revenait, je pouvais aller me coucher sachant que maman pourrait bientôt reposer ses jambes lourdes et malades ; elle souffrait de douloureuses plaies variqueuses qu’aucun traitement ne parvenait à guérir. Je songeais alors avec délice au monde tranquille qui m’attendait au collège le lendemain matin.

Quoique ces soirées fussent extrêmement pénibles, elles n’atteignaient pas en intensité dramatique d’autres moments de mon enfance qui me reviennent en mémoire au sujet d’Elvire. La maladie dont elle souffrait, j’ai pu la nommer bien plus tard : l’épilepsie. J’ai appris aussi, en interrogeant ma mère dans les dernières années de sa vie, que la naissance d’Elvire avait été « difficile ». L’accouchement s’était fait attendre. Quand, enfin, il se produisit, une infection sévère s’était déclarée, dont la nouvelle-née pâtit. De convulsions en convulsions, au prix de soins désespérés, l’enfant survécut avec des séquelles irréversibles : l’atteinte des zones cérébrales commandant les opérations de l’intelligence réflexive et les mouvements des membres inférieurs et du bras droit. Elvire fut aussi affligée par un trouble des centres moteurs se traduisant par des crises épileptiques qui devinrent de plus en plus spectaculaires et épuisantes à mesure qu’elle grandissait. Elle fut mise sous Gardénal sans que cette prise quotidienne empêchât la survenue périodique de ces crises terribles. Ceux qui n’y ont jamais assisté n’imaginent pas la terreur que peut ressentir un jeune enfant en face de symptômes d’une telle violence : les râles, les grognements, les grimaces, la bave qui s’écoule de la bouche, les tremblements convulsifs qui secouent le corps et, le pic étant passé, la respiration qui se calme peu à peu entre les spasmes et la souffrance qui peut enfin s’exprimer dans une longue plainte grandissante, une sorte de hurlement de bête blessée, les pleurs mêlés de hoquets qui soulèvent la poitrine de violents soubresauts et les larmes qui ruissellent enfin au milieu du visage dévasté sur lequel se collent des mèches de cheveux hirsutes. Plus que toutes les colères que je pouvais imputer à une méchanceté « humaine », je redoutais ces crises qui me mettaient en présence de l’inhumain, de la monstruosité, de l’horreur et qui me terrifiaient parce qu’elles venaient d’une chair, d’un sang qui étaient les miens et qu’elles me renvoyaient à mon destin tragique d’enfant de famille « anormale ». J’y ai fait l’expérience de l’injustice absolue, celle qui m’a fait douter plus tard de ce Dieu auquel j’ai cru avec ferveur pendant mes années d’enfance et d’adolescence. Paradoxalement, peut-être cette foi m’aidait-elle alors à supporter l’inéluctabilité de la maladie et de la mort dont je voyais l’image quotidiennement mais dont l’enfant que j’étais ne pouvait supporter l’évidence et s’en accommoder.

On peut imaginer combien cette situation familiale me pesait. D’une certaine façon, elle m’a épargné le conflit œdipien avec mes parents, comme on le lit aujourd’hui dans les magazines de vulgarisation. Je n’ai pas du tout connu de « révolte adolescente » et je suis un bien mauvais sujet pour tous les « psys ». Ma mère et mon père ont été une femme et un homme irréprochables, ils nous ont donné toute l’affection que mes sœurs, mon frère et moi pouvions attendre. Mais nous aspirions à partir, pour vivre comme les autres, comme nos camarades que nous ne pouvions pas, que nous ne voulions pas inviter à la maison, parce que nous avions honte. Sans doute, parce que, quand on est enfant, on ne souhaite pas afficher sa différence, on pense que les autres ne pourront pas comprendre que vous n’êtes pour rien dans ce malheur qui frappe un être de votre sang et qu’ils porteront un jugement défavorable sur vous et votre famille. Il me semble que cette volonté d’exclusion nous réunissait inconsciemment et c’est sans doute pourquoi nous ne voyions jamais personne chez nous, ni parents, ni amis, ni camarades de quartier ou de village. Pour moi, notre maison était un lieu de repli où se déroulait une partie de ma vie que je ne souhaitais pas montrer à qui que ce soit, où je me retirais du commerce de mes semblables, un no man’s land familial où il m’était échu de passer mon enfance avant d’aborder ma vraie vie. Je supportais stoïquement cette épreuve, attendant patiemment de retourner dans le monde normal pour me fondre dans la foule des humains ordinaires.

Il m’est resté de cette enfance particulière deux tendances contradictoires : d’un côté, le désir de passer inaperçu pour échapper à une peur exacerbée du ridicule ou de jugements négatifs ; de l’autre, une soif de reconnaissance, un besoin d’admiration qui m’ont donné parfois des audaces imprudentes. Se sentir différent des autres conduit à ce genre de comportement chaotique ; on voudrait dissimuler autant que possible cette différence vécue comme une infériorité mais, comme cela revient à nier ce que vous êtes, par une sorte de compensation, on est amené à affirmer avec force cette différence et à la brandir comme un mérite, comme une marque de supériorité.

Je crois que je n’ai réglé cette douloureuse affaire que bien des années plus tard, le jour de l’enterrement de ma sœur Elvire. Il s’est passé ce jour-là un événement bizarre dans la petite église paroissiale où devait être célébrée la messe de funérailles. Alors que je me baissais pour déposer une couronne de fleurs devant le catafalque, je vis deux gouttes de sang tomber sur les dalles de marbre du chœur. Passant ma main sur mon visage, je me rendis compte que je saignais du nez. Brusquement, il me revint à l’esprit la scène, dans Le Rouge et le Noir, où Julien Sorel croit voir du sang dans les rayons du soleil qui se reflètent sur les dalles de l’église de Verrières et y lit une prémonition du destin qui l’attend. Pourquoi cette surprenante évocation m’est-elle venue à ce moment ? C’est la question que je me suis posée à la pharmacie où j’avais trouvé refuge pour arrêter les saignements, sans y trouver de réponse. Je crois aujourd’hui que cet incident fortuit m’a permis de faire la paix avec le souvenir douloureux de cette pauvre sœur dont je n’avais pas voulu partager le malheureux destin ; j’ai compris dans cette circonstance triste que ses effroyables colères n’étaient que les signes d’une soif d’amour dont elle se sentait irrémédiablement privée.