Seul

Les conditions de vie déplorables d’un patient.


Me voici devant un bel immeuble à la façade bien lisse au cœur d’un quartier résidentiel. Une fois la porte cochère poussée, le décor est change, la cour est crasseuse, sombre et peu accueillante. Je pousse une porte qui s’ouvre sur un escalier étroit, je prends mon courage à deux mains et commence la montée des marches et l’angoisse m’étreint au fur et à mesure de ma progression.

Premier étage : silence absolu. Second étage : une odeur particulière imprègne l’endroit et s’accentue au fur et à mesure que j’avance. Troisième étage : je longe le couloir et me retrouve devant une simple porte en contreplaqué sans serrure sur laquelle je peux lire le nom de mon patient inscrit au marqueur. J’inspire profondément, j’expire lentement et frappe trois coups qui résonnent dans ce silence pesant. Quelques secondes plus tard, j’entends des pas lourds et trainants, un râle, le bruit d’un objet qui tombe et la porte s’ouvre enfin.

Souriante et affichant un sourire crispée : « Bonjour, je suis l’infirmière ! » « Bonjour, allez y entrez et ne faites pas attention au bordel. » Devant moi se tient un homme âgé d’environ 70 ans, 1m80, 120 kilos, aux traits tirés, vraisemblablement usé par la vie. Il semble heureux de me voir mais très vite troublé par le fait que je découvre l’état de l’endroit où il vit. En effet, un véritable taudis s’ouvre à moi, une seule pièce organisée en un lieu de vie. A droite j’aperçois un vieux matelas nu posé par terre, sans draps, taché et a priori mouillé par endroits.
A la tête du lit, une vieille chaise de jardin en plastique devant laquelle se trouve une table adaptable comment on en voit dans les chambres d’hôpital. A l’opposé du « coin chambre », M. A. a installé sur un cageot, une bouteille de gaz de camping puis une bassine avec de la vaisselle est posée sur le sol, sous un petit lavabo. A côté du point d’eau, des toilettes non cloisonnées. Une seule fenêtre, un velux condamné.

Devant un tel tableau, je reste bouche bée. Je conserve mon sang froid et commence à échanger avec lui, mes craintes et mes appréhensions des premières minutes se sont transformées en empathie. M. A. parle facilement et se livre rapidement. Il a une série d’injections et de pansements à réaliser, je l’écoute attentivement mais suis perturbée par cette odeur que j’avais remarquée lors de mon arrivée sans parvenir à la localiser... J’effectue l’injection, puis lui demande de me montrer les plaies. Un peu gêné, il se déshabille lentement, enlève son jean et je découvre ses mollets infestés par les vers.
Je pâlis et suis figée. Que faire ? J’ouvre, les mains légèrement tremblantes, le premier paquet de compresses puis le second. J’humecte les compresses avec un antiseptique et commence le nettoyage de la plaie. Le tissage s’accroche dans les chairs, j’effectue une légère pression pour dégager le tissu et des secrétions me giclent au visage.
Je me relève brutalement au bord du malaise, la chaleur qui règne dans la pièce exacerbe les odeurs, je vais me sentir mal. J’explique à M. A., qu’il faut l’hospitaliser, il accepte.
Nous attendrons ensemble les pompiers qui arriveront dans le quart d’heure suivant mon appel. Je lui laisse ma carte.

Quinze jours plus tard, il m’appelle pour me donner de ses nouvelles et me prévenir qu’il va avoir besoin de moi car il sort le lendemain. Un an déjà que je le soigne ; un an que je suis immergée dans sa misère sociale et sa détresse morale. Le temps passe et sa santé se détériore chaque jour un peu plus.
Insuffisant cardiaque il ne sort quasiment plus de chez lui, l’effort physique pour monter les trois étages est devenu trop rude. Cet homme est en train de mourir. Seul.
La journée s’annonce difficile pour moi, j’ai accompagné une de mes patientes une partie de la nuit, elle est décédée ce matin. Nous nous adorions. Vraiment.
Elle avait 40 ans et deux jeunes enfants. Une femme brillante qui menait sa vie de working girl avec brio et remplissait son rôle de mère avec talent. Elle était une femme attachante, drôle, intelligente, intransigeante, colérique, capricieuse, juste, aimante – elle était un peu chacun de nous.
Je suis restée près d’elle et de sa famille 4 mois. 16 semaines sans repos (les joies du libéral quand on n’a plus de remplaçante), le jour et la nuit, parfois jusqu’à 3 heures par jour.

Nous avons tout vécu ensemble : la joie, l’espoir (le vrais et les fau), la désillusion,
les larmes, l’annonce de la gravité du diagnostic, la chute des cheveux, le choix de la perruque, la promesse de continuer d’être ce que je suis quoiqu’il arrive, la promesse demandée à ses proches de continuer leur vie, quoiqu’il arrive, la perte de poids de 35 kg, la déchéance, la dernière fête (un samedi après-midi, avec ses amies), les retrouvailles ultimes avec un père perdu de vue depuis 12 ans, ses remords, ceux des siens, ses regrets, ceux des siens, le choix du cimetière avec son mari, le désespoir de l’époux, le désespoir des enfants,
le désespoir des grands-parents qui ne croient pas à ce qui est en train de se jouer car « ils sont trop vieux » pour épauler leur fils et leurs petits-enfants, le désespoir d’un père qui a perdu trop de temps, les supplications pour ne pas « finir » à l’hôpital, les derniers souffles, les cris, les larmes, le silence. Puis l’absence.

Elle est morte ce matin, je viens de perdre quelqu’un que j’aimais profondément. Je ne peux plus rien pour elle, aussi injuste que cela puisse sembler. Pourtant, je connaissais l’issue mais comment aurais-je pu imaginer que le temps passe si vite ? Il pleut, le ciel est gris et triste.
Je parle souvent du temps qui agit sur ma façon d’appréhender le soin, ma résistance pour faire face aux difficultés et il influe réellement sur l’état du patient. Bref, une sale journée.
J’essuie mes larmes entre chaque visite, et j’essaye de ne rien laisser paraître de mon émotion au fil de la journée. Et puis arrive le tour de Mr A.

Il a passé une nuit difficile, il me dit qu’il n’en peut plus, il a des idées noires qu’il n’arrive même plus à garder pour lui. Il pleure pendant toute la durée du soin. Je ne romps pas le silence, j’ai besoin de réfléchir. Ça ne peut plus durer, je le rassure et lui dis de tenir le coup encore quelques jours, je lui demande de me faire confiance, il accepte. Je rentre au cabinet et décide d’appeler le maire. Il n’est pas disponible donc je demande à sa secrétaire de lui laisser un message où j’explique qu’un homme va mourir dans les jours qui viennent dans sa commune, malgré les nombreux appels et courriers effectués et envoyés aux services sociaux au cours de ces derniers mois, je lui précise que ça va certainement faire très mauvaise impression et risque d’entacher sa crédibilité électorale. Je demande également à la jeune femme de lui indiquer qu’il serait préférable qu’il me rappelle avant que Le Parisien le fasse car je leur ai envoyé un petit topo de la situation et c’est le genre de faits divers dont ce journal est friand.

Je contacte ensuite les services d’hygiène et répète le même scénario. Là, j’arrive à parler à un responsable qui m’assure « qu’il diligente une visite de contrôle » au plus vite. Je lui précise qu’il faut que ce soit plus rapide « qu’au plus vite » car je compte appeler les pompiers juste après avoir raccroché, et qu’ils seront ravis de constater les conditions de sécurité dont bénéficie l’appartement de Mr A. Electricité sommaire, buteille de gaz posée sur des cageots, pas d’ouvrants sur l’extérieur, canalisations défectueuses, sanitaires hors services, etc. Là encore je fais remarquer qu’un incendie en plein centre-ville serait à mon avis du plus mauvais effet à l’approche des élections…

Je tiens parole et appelle les pompiers. Je raccroche et je téléphone au commissariat. Toutes mes communications sont suivies d’envoi d’un mail et d’un fax dans lequel je résume la situation, je déclare avoir informé les autorités compétentes et je dégage ma responsabilité de tout évènement dramatique qui pourrait découler de cette situation.
Vers 16h30, mon téléphone sonne et les services d’hygiène m’indiquent qu’ils effectueront une visite le lendemain matin.
Les pompiers sont venus et ont constaté l’insalubrité du logement, M. A. n’a pas voulu les suivre, il ne veut plus être déplacé sans cesse pour revenir finalement dans « son nid à rats ».
Vers 18h, je reçois un appel du maire qui après quelques minutes de conversation m’assure que tout va être organisé pour reloger en urgence M. A.
Trois jours ont passé. La DDASS et les services d’hygiène se sont rendus chez lui, un arrêté d’insalubrité a suivi.

M. A. vit dans un foyer pour personnes âgées et dort toutes les nuits dans un lit sec et propre. Ses problèmes de santé se sont stabilisés et ses plaies sont guéries. Sa chambre est modeste mais il bénéficie de tout le confort nécessaire. Je lui rends visite de temps en temps. Il a passé le réveillon de Noël avec ses enfants et ses petits-enfants, 15 ans que cela ne lui était pas arrivé. Il est heureux et apaisé.

M. A. est mort ce matin. Dignement. Son ancien propriétaire court toujours.