40 pieds

Du travail en entrepôt.


40 pieds

40 pieds, c’est la longueur des plus grands conteneurs. J’aime ça, moi, les conteneurs. Allégorie du monde en mouvement, symbole de nos vies en boîtes qui tournent sur elles-mêmes. J’aime les regarder sur les ports, sur les mers, sur les routes ces boîtes en fer, tatouées de langues étrangères et de logos du monde. Ils traversent les océans sur d’immenses navires marchands et quelle que soit la tempête, ils avancent et m’emmènent ailleurs. Ils me font voyager. Les conteneurs lient les hommes, de codes en barres d’acier. Ils résonnent quand on shoote dedans, comme le cri monocorde de tout un continent.

40 pieds de long, sur 8 pieds de large, remplis de cartons, de mètres cubes dont je ne saurais pas faire le calcul et de toute façon à quoi bon ? Les biceps et les lombaires, ça ne calcule pas, ça décharge.
Une fois la boîte en fer ouverte, on sent la poussière et le carton qui vient d’ailleurs. Les manutentionnaires chinois ont optimisé la place, tout est tassé et le peu d’air qui circule est condensé au plafond sous forme de gouttes en suspension, chargées d’efforts et de sueur. Tout est agencé par numéros, le seul langage universel qui relie les pays et le business. Le puzzle est à reconstituer pièce par pièce, par séries de 100, 200, 300 cartons, et à ranger sagement sur des palettes en bois qui iront garnir une autre boite en fer plus grande : un entrepôt de 10 mètres de haut.
Le conteneur doit repartir, pour une autre route, un autre port, un autre océan, un autre pays alors pas question de traîner : spots dans la gueule, 10, 20, 40 palettes, à quoi bon compter ? Seul importe ce petit temps de répit, le temps de décharger une palette pleine et d’aller en chercher une nouvelle – ces 40 secondes qui vous permettent de reprendre un peu d’air de l’extérieur.
Entre deux souffles et 10 cartons, dans la moiteur de l’air, j’aime toujours briser ce silence des « machines » en sueur. Je lance des sujets et des vannes jusqu’à ce que les langues se délient, les regards se croisent et se fixent, les dents se découvrent sous des lèvres en croissant. Jusqu’à ce que les chefs qui comptent et qui cochent regardent tout ça d’un œil un peu méfiant.

Loïc

Loïc a 20 ans mais son visage d’enfant au teint pâle, agrémenté de lunettes d’intello, cache un mystérieux tatouage sur l’avant-bras. L’école, basta ! Il revient de 6 mois passés à Agadir chez sa mère. Il jouait de la guitare et chantait dans les restos pour 80 dirhams la soirée. Il vit chez sa sœur en semaine pour pouvoir bosser en intérim comme manutentionnaire sur Toulouse. Elle l’oblige à faire le ménage, il n’aime pas mais ça le fait rire. Il retrouve son père le week-end en Ariège où il n’y a rien à faire. Loïc rêve de grand saut ! Sa passion c’est le parachute, fils de para, « mais dans l’armée on ne saute pas assez ! » dit-il. On parle de guitare et de base jump. J’ai des sensations de vertige. Lui brille des yeux.

Omar

Voilà 2 ans qu’Omar décharge des cartons sur le quai. On l’a envoyé là une fois et il est resté. Omar est respectueux, gentil, il sourit tout le temps, beau comme un touareg ! Un CDI ? Il s’en moque, il s’est résigné au fur et à mesure des conteneurs et signe tous les vendredis sa feuille d’heures d’éternel intérimaire. Il a passé son permis pour conduire le Fen (Fenwick, pour ranger les palettes) et ça lui va. Il me dit qu’il n’a aucune passion à part courir un peu le week-end s’il n’est pas trop crevé. Il n’a aucune passion sauf « les femmes de temps en temps pour le fun ». Il sourit, toujours, comme pris d’un optimisme ravageur et contagieux. Ses gestes sont précis, ses phrases courtes mais bienveillantes. Omar n’a jamais pensé à brancher un poste pour mettre un peu de musique dans l’air poussiéreux de l’entrepôt. Omar me dit qu’il « n’aime pas trop la musique ».

« Non c’est bon, ils vont plus vite à 3 qu’à 4 finalement ! » Christophe, le chef, commente au téléphone l’avancée du déchargement, un intérimaire manquant à l’appel ce matin-là. Il me demande si à tout hasard je n’aurais pas de la famille dans son bled – son voisin qui est peintre porte le même nom de famille que moi. Je lui réponds que « non » mais que j’aime bien peindre et qu’il peut en toucher deux mots à son voisin. On rit.
Abdel arrive en renfort au tiers du déchargement. On est en nage, mais on est bien. On a parlé du Maroc, des femmes, des passions, du chichon et du travail.
Plus on avance, et plus il fait chaud. Plus on monte les escaliers de cartons et plus l’air est humide. Plus la boîte se vide et plus la condensation s’écrase au sol et sur nos épaules brûlées. Plus la boîte se vide et plus on découvre les graffitis des ouvriers du monde, en chinois, en arabe. Abdel nous explique que ce sont des prénoms.

Abdel

Abdel ne dit rien, concentré sur ses palettes. De temps en temps, il sort sa boîte de Chema et chique, ce qui n’avantage pas son haleine. Abdel et son frère étaient bijoutiers en Algérie. Sa validation des acquis réussie, elle lui a permis de bosser un temps comme rippeur (éboueur, quoi). Je me dis innocemment que quitter le soleil d’Algérie, son métier d’art et son frère pour ramasser les poubelles... Mais ça ne me regarde pas, je n’y connais rien, je n’y ai jamais mis les pieds. Je suis bien là moi aussi, avec mes diplômes en berne. De toute façon dit Abdel : « Maintenant les bijoux ne sont que de la breloque qui arrive de Chine par conteneurs », qu’il décharge... Et puis il n’a pas le choix, sa femme ne gagne pas beaucoup et il a une fille. Et il a aussi un Scénic dont il faut bien faire réparer les amortisseurs.

Après 2h30 non-stop, une sonnerie très forte annonce la pause, et ça court partout dans l’entrepôt. Omar me dit qu’on a précisément 7 minutes ! Aux chiottes, c’est la queue, j’opte plutôt pour une cigarette et un demi-litre d’eau, je pisserai à la pause de midi !

Deux heures plus tard, on arrive au fond de la boîte, en silence. Le jean colle aux jambes. Avant de passer l’après-midi à empaqueter les palettes de film plastique, saouls de tourner en rond autour des cartons, on parle gamins. Omar et Loïc affirment en riant qu’ils aimeraient se découvrir stériles. Omar nous explique autour d’un biscuit échangé et bien mérité qu’il a de nombreux frères et sœurs et que ses parents ont tout fait pour eux, mais qu’aucun n’a réussi, à ses yeux. Réussir quoi, Omar ? La discussion repart sur ce quai de déchargement. Il admettra dans l’après-midi, à force de discuter, que « des gamins, pourquoi pas ? » S’il trouve la personne qui lui donne envie d’en faire...

Hier, j’étais dans un autre entrepôt d’une autre zone industrielle ou artisanale, dans le cœur logistique d’une grande marque de robinetterie, de salles de bains et de plomberie. On a trié de la merde couverte d’une poussière aussi noire que la peau de Mamadou avec qui je travaillais. On a bien ri avec lui – son accent, ses dents blanches, sa cicatrice sous l’œil, ses tempes grisonnantes. Il m’a convaincu de me faire financer le permis Fenwick.

On a karchérisé la poussière noire, trié, rangé, gerbé, et Mamadou s’est mis de côté un conteneur entier de baignoires et d’éviers neufs promis à la benne. C’est pour envoyer au bled, au Sénégal, « Ils me remboursent le port et un peu la fatigue du travail. »
Une autre fois, j’ai déchargé deux 38 tonnes de meubles et rencontré d’autres intérimaires avec qui je me suis senti bien. J’ai échangé avec des camionneurs polonais, anglais, dans un anglais basique, complices d’une heure, d’un, deux ou trois jours.

J’ai un peu mal partout mais j’attends que la sonnerie de mon portable brise ce pseudo-silence pour me donner une nouvelle adresse industrielle où je pourrai remettre la machine en route et en sueur, les pieds sur terre, plombés par des chaussures de sécurité somme toute confortables. Un nouvel entrepôt pour faire de nouvelles rencontres étonnantes...