Je suis une mauvaise nouvelle

Le poids de l’histoire familiale et de l’amour d’une mère qui n’a pas désiré son enfant et verbalise l’ambivalence de ses sentiments maternels.


UN

Je suis une mauvaise nouvelle avant de naître. Je suis une chose dont on ne veut pas parler. Je suscite des pensées que mes parents, mes deux grandes sœurs et mon grand frère préfèrent chasser de leur esprit. Mais je n’y peux rien. Je dois venir au monde.

C’est triste, mais pour que ma mère se mette en tête que j’existe et puisse s’occuper de moi, mon grand-père doit poser sa main sur son gros ventre et lui dire que ce bébé-là vient pour le remplacer. Il doit ensuite mourir à cause d’un cancer. Ma mère pleure, puis décide qu’elle fera tout, tout pour moi, du moins c’est ce qu’elle me racontera souvent, quand je pourrai l’entendre. Elle commence par m’acheter un superbe berceau et à l’embellir à l’aide de voile jaune et de dentelle.

Je viens au monde le 24 mars 1958. Ma mère est belle à la maternité de Charleroi. Elle porte un magnifique peignoir satiné bleu marine à pois blancs. Elle sourit et pose devant l’appareil photo.

Moi, à trois ou quatre jours, je suis déjà pardonnée. Je ne suis pas le garçon qu’elle souhaitait, mais je suis une belle petite fille. À la maison, je suis admirée dans mon lit ensoleillé. Cependant, ma grand-mère meurt, elle aussi. Comme son mari, elle n’a que 54 ans au moment où elle cesse de respirer. Elle aurait vieilli trop vite à cause de la guerre. Ma mère s’habille à nouveau de noir. Puis c’est le tour de mon autre grand-père, le riche, l’autoritaire, le puissant propriétaire ; il meurt soudainement, sans avoir mis de l’ordre dans ses papiers, du moins sans les avoir signés en faveur de mon père. Mes parents et leurs quatre enfants quittent la Belgique. Sur les routes, je dors dans un couffin calé au milieu des malles et des valises.

Je fête mon premier anniversaire dans les Hautes Pyrénées. Je vis dans un village aux allures médiévales et suis entourée de grandes personnes qui vont et viennent, sérieusement perturbées. Mon père travaille dans une carrière de marbre comme il l’a toujours fait, mais il n’est plus le fils du patron. Mes sœurs et mon frère ne sont plus des petits-bourgeois. Ils grimacent. Ils parlent des « chiottes ». Ils fréquentent une école où les enfants de dix à seize ans s’assoient dans la même classe. Et ma mère, qui se remet d’une maladie mystérieuse, imprime dans sa mémoire la splendeur et la magnificence des montagnes qui bordent la vallée. Des années plus tard, elle me dira qu’on ne s’habitue pas à tant de beauté. « Tous les matins, j’ouvrais les volets et je n’en croyais pas mes yeux ; je restais devant ma fenêtre pendant des heures. »

Je grandis et ma mère fait la moue. Elle m’assoit sur ses genoux, me retient et m’oblige à la regarder. « Je n’ai plus de bébé », geint-elle. Alors je fais la moue aussi. Ça fait sourire maman et ça lui fait changer de ton. Elle me souffle à l’oreille des « Je t’aime » et me demande si je l’aime aussi. Je réponds oui, mais ce n’est pas suffisant. « Jusqu’où ? », me demande-t-elle. Je dois répondre : « Jusqu’au ciel ! » Je connais bien ce jeu. La question et la réponse sont répétées plusieurs fois, de plus en plus fort. Ma mère me fait comprendre, par ses gestes et ses paroles, que je serai toujours son bébé.

Tous les jours, j’apprends des nouveaux mots et je parle déjà beaucoup quand ma famille s’installe à Paris. Je parle bientôt avec un accent parisien et les grandes personnes rient. Elles m’écoutent, elles se cognent les coudes. Elles me taquinent souvent. Elles prétendent que je suis un bébé gâté. Elles précisent : « Gâté, pourri ! » D’ailleurs qu’est-ce que ça peut bien me faire, à moi qui suis petite, de changer encore de maison ?

Enfin, j’ai quatre ans. J’ouvre les yeux, je suis quelque part et je mesure le temps. Je vis à Ambérieu-en-Bugey que j’appelle tout simplement Ambérieu. Je connais hier, demain et après-demain. Je connais une gare d’où partent les trains qui mènent à Lyon. Je connais aussi une route bordée de peupliers géants. Bientôt, je sais compter et je dois insister auprès des grandes personnes : j’ai cinq ans.

À Ambérieu, ma maison est carrée et tout ce qui la compose et l’entoure est fait de lignes droites. À Ambérieu, je façonne mes premières histoires et mes premiers secrets. Le soir, avant de m’endormir dans la pénombre, je passe de longs moments avec pour compagnon un adulte sans visage, assis sur mon lit. Je sais que ce n’est pas vrai, mais c’est intéressant. Je passe d’un état où je suis souffrante (je feins des douleurs) à un état où je suis soulagée. Je ne sais pas comment cet adulte fait pour me soigner (je simule l’inconscience), mais il me soigne. Après, quand je reviens à moi, il me parle gentiment, en chuchotant. Je lui réponds de la même façon.

Je bâtirai tout un monde autour de lui, un monde imaginaire où je me réfugierai.

DEUX

Ma mère n’avait rien à dire contre l’avortement. Elle était POUR. Personne n’en doutait. Elle n’avait jamais raté une occasion de le dire. Elle était pour l’avortement et s’expliquait clairement à ce sujet. Elle disait qu’elle aurait aimé avoir le choix. Elle disait des enfants, qu’elle appelait les « petits », que ça lui était tombé dessus. Elle disait des femmes, qu’elle appelait « on », qu’elles ne pouvaient jamais rien faire, sauf accoucher et se taire. Même après la légalisation de l’avortement, elle ne ratait pas une occasion de rappeler qu’elle n’avait pas eu le choix. Je crois que j’étais toujours là pour l’entendre.

Ça l’avait mise hors d’elle lorsque ceux qui étaient CONTRE avaient débattu à la télévision. Elle avait grommelé et hoché la tête de gauche à droite. Elle méprisait ceux qui étaient contre. Elle disait d’eux qu’ils ne savaient pas de quoi ils parlaient, qu’ils ne savaient rien, qu’ils ne comprenaient rien... Elle, elle n’avait pas eu le choix ! Les petits, ça lui était tombé dessus !

Elle parlait toujours d’une manière autoritaire. Le mot « choix », le mot « rien » et même le mot « tombé », elle les enfonçait. Elle était forte, ma mère.

Quand l’avortement a été légalisé, elle avait souri, mais sans desserrer la mâchoire. Elle s’était crispée de jalousie et avait marmonné : « On pouvait juste accoucher et se taire. » Je m’en souviens, j’avais à peine onze ans. J’étais assise bien droite dans le fauteuil au salon et j’ai écouté la nouvelle à la télévision, sans broncher. J’ai pensé que ma mère avait vraiment beaucoup souffert. Elle n’avait même pas eu le choix d’aimer ses enfants.

Elle m’avait expliqué ça aussi. Elle m’avait dit qu’on les aimait quand même, les petits, une fois qu’ils étaient au monde. Une fois, elle avait parlé de son amour en se penchant vers moi afin de me regarder droit dans les yeux. Elle avait froncé les sourcils, puis elle s’était jetée vers l’avant, m’avait attrapée et m’avait serrée fort dans ses bras en grognant. Je n’avais pas vraiment eu peur, mais j’avais senti mon cœur battre, je m’étais tendue et je n’avais pas voulu regarder ma mère dans les yeux. Je me doutais bien de ce qui allait suivre. Elle a dit : « Ces petits, on devrait avoir le droit de les étriper ! Quand ils n’aiment pas assez leur maman, quand ils n’écoutent pas, quand ils ne veulent pas faire ce qu’on leur dit... Hein ? On devrait avoir le droit de les étriper ! »

Le mot « étriper » aussi, elle l’enfonçait.