Il est agriculteur bio

Comment devenir agriculteur bio ? Le portrait d’un frère.


« Quand je serai grand, j’aurai une ferme et un chien pour garder les vaches », disait Guillaume, alors blondinet de 6 ans. Dans sa famille, cela faisait plus sourire qu’autre chose : fils d’un instituteur et d’une conseillère en insertion, petit-fils de déménageur, secrétaire-comptable, infirmière et maçon, rien ne le prédestinait aux travaux des champs. Pourtant, la détermination de Guillaume ne faiblissait pas. Dès qu’il le pouvait, il était dehors, bottes aux pieds, à s’occuper du jardin. Et les meilleures vacances de son enfance furent, sans aucun doute, celles passées dans la ferme de Marcel, ami d’amis, à traire les vaches, travailler dans les champs, admirer le chien de berger à l’œuvre.
Mais en septembre, il fallait retourner à l’école. Et ça, Guillaume n’aimait pas. Après être péniblement arrivé en 3ème, parents et professeurs le persuadèrent de poursuivre les études. D’accord, mais dans son domaine, décida-t-il. Il entreprit un BEP aménagement du territoire. Il faut dire que tout le monde lui déconseillait l’agriculture : « vie trop difficile », « pas de débouchés », lui répétait-on.

Guillaume s’orienta donc vers le métier de paysagiste, qui lui plaisait, mais sans plus. Au terme de ce cursus, on le convainquit de poursuivre. « L’assainissement de l’eau, c’est ce qu’il y a de plus porteur », lui affirma-t-on, l’éloignant ainsi un peu plus de son rêve. C’était parti pour un BTS gestion et maîtrise de l’eau. Diplôme en poche, Guillaume atterrit dans un bureau d’assainissement. Il n’était presque jamais sur le terrain et gardait toujours au fond du cœur le projet de s’installer dans sa ferme.
L’été, il consacrait ses deux semaines de vacances à un projet bénévole : une colonie intégrant des enfants handicapés. C’est là qu’il rencontra Benoît, qui partageait son rêve. Les mois passèrent, les deux jeunes hommes en parlaient, puis cherchèrent une ferme à reprendre. Les difficultés commencèrent. Il est difficile de trouver sa place quand on n’est pas du milieu. Dans le Massif Central, on leur demandait toujours : « Vos parents sont paysans ? Vous êtes du coin ? » Après deux réponses négatives, la discussion n’allait pas plus loin.
Prospectant dans le Maine-et-Loire, terre natale de Guillaume, ils finirent par trouver un éleveur de vaches à lait qui cherchait un repreneur. Guillaume y effectua un stage de parrainage, repérant ce qui l’intéressait. Il voulait développer une ferme bio, et y accueillir des jeunes un peu paumés – lui aussi avait fugué par la fenêtre de sa chambre pour prendre des cuites avec les copains et faire des cascades en mobylettes. De ce temps-là, mais aussi sûrement à cause des blessures d’enfance et des déceptions amoureuses, l’alcool reste sa compagne de solitude, cette petite voix qui lui dit de boire pour aller mieux quand il a le cafard. Il est difficile d’endiguer ce penchant dans le milieu où il s’est lancé, où l’on partage volontiers une bière ou un verre de rouge... Mais Guillaume s’y efforce. Il a une petite fille de 20 mois, qui aime trotter après les moutons et dit « meuh » quand on parle de son père.

Grâce aux aides destinées aux jeunes agriculteurs, Guillaume s’est installé, avec Benoit, depuis maintenant 4 ans. Il vend du lait et du mouton bio. Tous les matins, tous les soirs, tous les jours de l’année, il faut traire les vaches puis les nourrir, ainsi que leurs veaux, les moutons et autres animaux de la ferme. Dans la journée, il y a toujours de quoi s’occuper : préparer de nouvelles clôtures, semer puis récolter les céréales destinées à la nourriture des bêtes, tonte, soins, etc. Il reste peu de temps pour les vacances, ni même les week-ends. Mais l’enthousiasme reste intact et Guillaume cherche à développer les circuits-courts. Son idéal : une consommation raisonnée et locale, en accord avec les autres habitants et producteurs du coin – une amie va sûrement s’installer avec eux et développer la transformation du lait. Yaourt, crème, fromage, etc. De quoi ouvrir de nouveaux horizons. Il le faut, car le commerce du lait est une tâche ingrate. C’est ce qui demande le plus de travail, et pourtant le litre n’est vendu qu’une poignée de centimes, ce qui dresse encore plus Guillaume contre « le système » : les marges des intermédiaires, les marges des grandes surfaces, les mensonges aux consommateurs...

Guillaume est taiseux. Les meilleurs mois, il s’accorde 800 € de salaire. Certains autres, il fait l’impasse sur une quelconque rémunération. Mais quand sa famille, inquiète de son rythme de vie, lui demande s’il va bien, il répond tout sourire qu’il ne changerait d’existence pour rien au monde, arguant qu’il est dans la nature toute la journée, et son propre patron.

Aujourd’hui, Guillaume n’a plus un cheveu blond, tous ont été remplacés par une épaisse tignasse brune, mais il a réalisé son rêve de gosse.