Dans ton monde

Le portrait d’un homme né en 1936 né dans un petit village lorrain. Un homme qui ne veut pas oublier.


Tu as travaillé toute ta vie au sein d’un système contre lequel tu t’es opposé. Un système régi par des personnes dans leur propre caste. Un système dont les dirigeants n’ont pas le sens de la réalité.

Tu es né en janvier 1936 dans un petit village lorrain. Ta sœur ainée vient de mourir quelques mois avant que tu ne sois né, le crêpe de deuil flotte le jour de ta naissance à l’encontre du bonheur enfantin.
La débâcle vous oblige à l’exode, la mère-patrie est délaissée pour la Suisse, puis la Suisse est échangée contre la patrie. Un autre point d’attache vous attend. Une contrée montpelliéraine, votre patrie en zone libre, un coin de France qui réunit le père-soldat et la mère.
La débâcle perdure, vous retournez unis en Lorraine où les hommes en uniforme te prennent dans leurs bras. Ils te donnent des bonbons et ta mère bienveillante te permet de les prendre. Elle les respecte ainsi que toi. On respecte ces hommes-là, les hommes forts.
La mère se consacre au père, au fils et à la foi – cette sainte trinité.
Elle se consacre à un père issu des milieux miniers, immobile et indifférent, de bonne foi, marqué par la dureté de la vie. Ce père te reste étranger. C’est la mère qui lui a appris à écrire. Mais il fait toujours beaucoup de fautes. C’est la mère qui lui a proposé de joindre l’armée. Maintenant, il est officier. Mais il y avait la débâcle et la débâcle est finie.
Elle se consacre à toi, enfant aimé, incarnation de la fin de la dépression maternelle, source et destination d’efforts maternels. Jusqu’à ce jour, tu ne t’es guère posé de questions sur la nature de votre relation.
Elle se consacre à la foi, source d’élixir de vie, d’espérance et de jouvence. Jésus t’a toujours été étranger mais tu cherches à ce jour à être croyant. La liturgie traditionnelle t’inspire mais tu ne vas pas régulièrement à la messe. À la messe comme dans la rue où tu habites, rares sont les gens que tu connais. La solitude te rend triste, donc tu cherches à croire au Christ. Mais Jésus Christ reste loin et la solitude te rend triste.
La mère bienveillante veut t’offrir une vie meilleure. La mère t’envoie à l’école Saint Joseph. L’école propose l’allemand. Tu souhaiterais faire de l’espagnol. Mais vu qu’on propose l’allemand, la mère te suggère d’apprendre l’allemand. En 4e, le professeur te fait connaître la Grande Époque Française : Le XVIIe siècle. Elle ne te quittera plus jamais. Un attachement inouï naît. Tu prises cette époque glorieuse, belle et en ordre. L’attachement devient aussi fort que l’amour de la mère. Cet attachement émotionnel ne cessera plus de t’accompagner. Il perdure jusqu’aujourd’hui.

La bonne mère te propose de faire des études pour que tu puisses mener une vie meilleure. Monarchiste que tu es, tu les fais dans la plus royale des villes lorraines.
L’Histoire t’inspire, surtout la Grande Époque Française qui devient ton véritable violon d’Ingres. La Géo t’oblige ou, plutôt, tu t’obliges à la Géo. Mais la mère et le règlement d’études prévoient que tu fasses deux matières. La mère te voit bien devenir professeur d’Histoire-Géo.
L’histoire joue comme elle joue. Tu es sur les pas du père. Tu fais ton service militaire. Mais, à vrai dire, tu fais avec et peut-être tu n’es même pas sur les pas du père. Tu ne le connais guère. Par hasard, la mère découvre une annonce pour un poste dans l’administration nationale. Sans véritable projet, tu passes l’examen. Tu réussis l’examen. Le système connaît là une faiblesse importante : tu ne connais rien en la matière mais tu te vois attribué un poste à responsabilité. Mais le travail à l’administration ne te surcharge en aucun moment. La vie au sein du système est stable. Tu fais ce qu’il faut faire et tu ne dois à aucun moment sembler ne rien foutre. La mère est fière.

Le système devient de plus en plus enrhumé. Tu sais que nous avons besoin d’un homme fort, respecté et respectable. Un homme à l’image de la femme forte allemande. Un homme qui a une vision. Tu sais qu’il faudrait soutenir les entreprises. Elles embauchent, elles nous font gagner de l’argent pour vivre. Elles nous donnent l’occasion de mener une vie meilleure.
Un homme garantissant une continuité dans le temps. Monarchiste que tu es, tu sais qu’un roi peut être un homme de la situation. Le trône n’est pas un fauteuil vide ! Un roi est capable de garantir la continuité politique, économique et culturelle dans le temps. Beaucoup pensent que tes idées sont rétrogrades. Tu aimes bien la Grande Époque Française. Mais tu es conscient de vivre dans ton monde. Un roi ne doit pas être une marionnette.

Tu parcours un grand nombre de domaines différents au cours de ta vie professionnelle. Tu as atteint un niveau de savoir suffisant pour répondre adéquatement aux attentes professionnelles. Mais le travail n’est toujours pas un phénomène de vocation. Tu fais ce qu’on te dit de faire. Tu finis par être chef. La mère est fière.

La mère meurt.

La vieillesse aggrave le sentiment de solitude. Surtout le soir, la tristesse et le délaissement cherchent à gagner une part de ta personnalité. Mais tu es conscient que tu pourrais devenir un poids lourd pour les autres. Et puisque tu aimes les autres et que tu les respectes, tu ne les charges pas de la lourdeur liée à ton âge avancé. De toute façon, la plupart de ces autres a déjà rendu l’âme. Récemment, l’ami du coin est mort lors d’une opération du cœur bénigne. Le soir, si la solitude saisit ton âme et tente d’étrangler les quelques heures restantes d’un beau jour entre Lully et Molière, tu allumes le tourne-disque. Le grand Rameau aide à oublier la solitude.
La vieillesse apporte un sentiment d’angoisse inouï. Ce sentiment est la peur d’être atteint par l’Alzheimer. Tu ne veux pas oublier. Tu t’accroches aux bons souvenirs des voyages que vous avez faits ensemble. Ces souvenirs t’aident à évincer la peur d’oublier. Les souvenirs te sont chers. Tu te souviens de Venise, la Sérénissime, la plus belles des villes que tu n’as jamais vues. Tu témoignes ta reconnaissance pour ses créateurs. Les somptueuses maisons de Dieu, les charmantes voies navigables, les majestés architecturales inimitables ringardisent et ridiculisent ces palais modernes en verre, ces temples païens, apathiques, d’apparence triste et indignes des centres de pouvoirs qu’ils sont devenus.
Les souvenirs de Vienne te reviennent. Vienne, la plus impériale des villes que tu n’aies jamais vues. Tu aurais tellement aimé vivre dans une telle ville seigneuriale. Vienne représente pour toi une ville-rêve. Cependant, tu dois t’avouer ne probablement jamais avoir eu de rêves. Tu ne saurais pas dire si tu avais des rêves quand tu étais enfant. Tu ne saurais pas non plus si tu n’as, au fond, jamais eu un quelconque métier de rêve. Mais tu as toujours fait ce qu’on te demandait de faire ! Par conséquent, personne ne peut te reprocher de ne pasavoir travaillé assidûment.
Quand tu te réveilles à six heures du matin, tu fais d’abord le petit déjeuner pour les chats vadrouilleurs. Puis tu prends le petit déjeuner toi-même et tu lis La Croix. Par la suite, tu fais des mots croisés. À midi, tu te fais à manger. Pris par la fatigue, tu te reposes dans ton salon enjolivé par des cloisonnements en bois et des reproductions des somptueuses images des rois de France. À 17 heures, tu prépares le dîner. Plus le jour avance, plus la vision s’affaiblit. Et le soir, le vide gagne place dans ton cœur. La musique de la Grande Époque Française t’aide à échapper au moins un peu à tes peurs.
Quand tu songes aux peurs qui te sont inhérentes, qui t’envahissent, il n’y a plus qu’une chose qui te vient à l’esprit : plus ton âge avance, plus les années pèsent lourd, plus tu t’approches de la mort. Tu veux croire que la mort n’est pas la fin, qu’elle n’est que le moyen, la consécration mais tu as vu la peur dans les yeux des autres, des amis, des compères, de la mère au moment de passer l’arme à gauche, sous les bombardements d’antan ou sous les assauts sourds de la maladie. Encore aujourd’hui, tu ressens un frisson si le téléphone sonne, un son qui te fait penser aux sirènes d’antan. Tu vois toujours la peur de mourir ciselée dans leurs visages. Tu as peur que la mort soit un grand Vide. Un Vide comme la solitude. Une solitude infinie et froide, une solitude sans visage, sans lumière, sans musique si ce n’est le bruit continu des vermines remuant ta chair.

Dans ton monde.