Virée

Une assistante de production se fait licencier pour faute grave, manipulée par son chef.


Mon job d’assistante de production pour un festival de musique, j’y pense tout le temps. C’est comme si on avait posé une téloche sur un buffet dans un coin de ma tête et qu’elle diffusait continuellement des images de moi au boulot. Il y a même du son quand je tends l’oreille vers le poste qui prend chaque jour un peu plus la poussière.

Je n’y travaille plus, dans ce festival. A la fin de l’année dernière, j’ai été virée. Pour faute grave. Mes patrons n’ont soi-disant « pas eu le choix ». Ils m’avaient demandé de demander une rupture conventionnelle. Mais bon, avec moi, il paraît « qu’on ne peut pas discuter ». Ils m’ont dit que je suis « montée sur mes grands chevaux ».
Il fallait bien que je comprenne qu’ils ne me viraient pas, mais ils devaient réorganiser l’association pour son meilleur fonctionnement et ne comprenaient pas ma réaction (des torrents de larmes qui roulaient sur mes joues écarlates – la honte).

Je leur ai rétorqué que la perspective d’être au chômage me terrifiait. Je n’avais rien compris. Eux m’ont affirmé qu’ils ne se faisaient pas de soucis pour moi et qu’ils m’aideraient à retrouver vite du travail. « J’ai des contacts » m’a dit mon directeur. Le lendemain, j’avais le cœur gros. Pas moyen de retourner au turbin. Comme ankylosée. Toute congestionnée. Des yeux et de l’esprit. La toubib m’a commandé d’aller nager plutôt que de déverser des jéroboams de larmes sur le clavier de mon ordi. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû y aller. Serrer les dents et céder. Mais j’ai fait « ma mauvaise tête ». « Vous savez comment elle est Audrey... » (soupir). Alors, pour « protéger l’association », m’expliquera plus tard mon patron, il a fait des fouilles archéologiques dans ma boîte mail professionnelle durant mon arrêt maladie et y a trouvé des motifs de faute. J’ai découvert les captures d’écran sur le bureau de mon ordi quand j’ai repris le boulot une semaine après. Il avait fait ça pour que je comprenne « qu’il fallait que je fasse attention », « pour pas que l’idée d’aller aux Prud’hommes [me] vienne à l’idée », tout ça. A ce moment-là, je me suis sentie bête parce que je voyais bien que j’avais tout gâché. Mais eux n’ont pas attendu le recommandé – il aurait été illisible de toute façon, détrempé de larmes.

J’ai été mise à pied un midi, quelque chose comme deux semaines plus tard. Je ne sais plus trop. J’ai rassemblé mes affaires – en pleurant évidemment. Devant tout le monde. La honte.

Le mois suivant, il y a eu l’entretien préalable au licenciement pour faute devenue, apparemment, grave, les jours passants. J’étais accompagnée d’un retraité encarté CGT. Il en avait vu lui. On s’était retrouvé dans un bistrot avant l’entretien et il m’avait raconté les dépressions, les maladies, les difficultés du retour à l’emploi pour les gens « cassés » qui traversaient des mésaventures comme les miennes. Le rendez-vous n’a pas duré bien longtemps, une trentaine de minutes à peine. Là encore, je n’ai fait que pleurer. La honte. Mais ce que je ne savais pas encore, c’est que c’était la dernière fois que j’allais pleurer pour ça. Pas de dépression, pas de maladie. Non ! Ce n’est pas dans ma nature. Je lutterai. Et pas de Prud’hommes non plus. « Tu vas te faire du mal », « C’est long, cher et tu n’es pas sûre de gagner contre eux » m’ont dit les plus bienveillants. « Il faut tourner la page » m’ont dit les amis restés proches du festival.

Comment raconter les deux années passées dans cette association ? Comment remettre bout à bout les petites humiliations, la non reconnaissance du boulot abattu, les hontes, le sentiment d’injustice permanent ? Tous ces souvenirs ne sont qu’une pelote de laine cachée dans le tiroir d’une commode : impossible à démêler, impossible à jeter. Si les encombrants pouvaient quand même venir chercher le buffet... Ce serait chouette. Je promets d’emmener la télé à la déchetterie. Cette maudite machine diffuse souvent un truc qui s’est passé il y a longtemps. C’était à la fin de l’édition 2012. La première sur laquelle je travaillais. Un de mes patrons avait dit, devant la joyeuse assemblée de bénévoles, qu’il remerciait chaleureusement les employés qui turbinaient à l’année pour ce beau festival : « Ils ne comptent pas leurs heures, mais après tout, ils ne peuvent pas se plaindre. S’ils sont là, c’est qu’ils le veulent bien. » Il avait raison, je le voulais bien. Alors, de quoi je me plains ? La honte.

J’ai mis six mois à retrouver du travail. Un CDD. De quoi repartir. Six mois douloureux au cours desquels les échecs professionnels se sont succédés et les copains de l’association n’ont pas appelé. A chaque entretien d’embauche (six au total), on me demandait pourquoi j’avais mis un terme à ma collaboration avec ce festival éco-responsable, en faveur d’une économie sociale et solidaire, soutenu par les collectivités, de rayonnement national, formidable aventure humaine avec son bataillon de bénévoles et tout le tintouin. Une fois, un employeur m’a demandé clairement les conditions de mon départ. Je n’ai pas eu le poste, mais il me dira plus tard que j’avais été courageuse d’en parler comme je l’avais fait. Tu parles... J’avais failli pleurer. La honte que ça aurait été.