Avoir le sentiment de co (...)

Le parcours et les engagements d’un médecin généraliste.


Je ne sais pas vraiment comment je me suis retrouvé dans cette situation. Comment, de fil en aiguille, me voilà aujourd’hui témoin quasi-quotidien de la vie qui passe, du vieillissement, de la vulnérabilité psychologique ou sociale extrême, de trajectoires brisées, et de la mort acceptée ou refusée. Il n’y a aucune logique dans ce qui m’a placé dans cette position singulière de témoin et de soignant. Pas d’histoire tracée inscrite dans une saga familiale. Des images et des mythes, sûrement. Un terreau et un contexte favorable aussi, peut-être. Des rencontres, beaucoup.

La force de ce mouvement inéluctable du temps qui passe et la nécessité de l’affronter, sans évitement ni désespérance. Car toutes ces réalités, isolées ou découlant d’un contexte social, tous ces chemins observés, écoutés (parfois à même la peau du fait de ma position de soignant) sont depuis le début de mes premiers pas d’adulte, les moteurs sincères de mon goût immodéré pour la vie.

Novembre 1989, service de médecine infectieuse, j’ai 21 ans. Rencontre d’un visage et d’un corps. Du SIDA. De l’injustice, du désarroi, d’une vie dont on ne comprend plus le sens, du fait d’une sexualité dite différente, du refus familial d’un amour pourtant légitime ; et surtout, parce qu’il est fou et insupportable d’être plongé malgré sa jeunesse dans l’impensable de la maladie grave. Mourir à 34 ans, là, à l’hôpital et moi découvrant impuissant, la maladie et la mort en direct. Mais aussi l’espérance de la guérison, et le déni qui raccrochent à la vie. Car finalement ce patient, si proche de moi, m’a transmis le goût de la révolte tranquille, celle qui s’exprime dans le regard ou le mot juste. Il ne pouvait plus se battre, physiquement ou verbalement, trop dépendant des soins, des failles de son corps, seulement me faire passer ses désirs et sa revendication d’une juste liberté. N’être plus que soi tout simplement. Sans limites.

Septembre 1995, sous sols de la patinoire olympique de Sarajevo. Découverte brutale de la guerre, de la destruction d’une ville européenne, des empilements de containers, de bâches tendues entre deux immeubles lacérés d’impacts, protections dérisoires contre la violence déterminée et gratuite d’un coup de feu sournois. Sentiment de croiser la grande histoire, celle des peuples et des nations, des crises et de la paix, celle de l’Europe, du pardon et de la réconciliation. 5 mois dans l’enfer et l’espérance de la crise yougoslave. 5 mois à 27 ans pour sentir et comprendre que des tranchées naissent aussi la paix. Que je serai aussi le témoin qu’au delà du trauma, la reconstruction est possible.

Déserter pour se réapproprier son histoire. Sentiment étonnant de se dire qu’on fait fausse route, sans nier ce que l’on doit à une institution. Il faut changer pour coller à soi, par besoin de cohérence, par liberté. Et soudain, découvrir à 31 ans la possibilité d’être broyé, l’insécurité administrative d’un sans-papiers le temps que la justice passe... 2 ans et demi de non-droit vécu paradoxalement comme un temps de liberté absolu, grâce à vos proches, à l’insouciance de vos enfants. Car rien ne peut vous arrêter quand vous êtes totalement bloqué et contraint d’attendre. Soumis à l’arbitraire, mais totalement libre de se révolter, de refuser les mots d’un système dont vous ne partagez plus l’idéal.

Puis, accompagner la fin de vie, pendant 8 ans, dans un de ces lieux dont on n’imagine pas qu’il puisse être un lieu de vie. Un de ces établissements qui hébergent et accompagnent des patients âgés dépendants jusqu’à la fin. Suivre les résidents, découvrir parfois un peu plus leur histoire, les méandres d’un parcours, les images d’une jeunesse, d’une beauté, de la réussite passée et de ces pages qui se tournent du fait des oublis, de la maladie ou de l’usure du temps qui passe. Vivre l’institution à vocation soignante avec ses crises, la nécessité d’une ambition partagée au sein d’une équipe construite autour d’un soin à l’Autre dur et exigeant, peu valorisé et pourtant si essentiel pour notre société. Avoir le sentiment de comprendre, à l’approche de la quarantaine l’importance du travail en équipe, du projet commun, surtout quand il est aussi complexe qu’accompagner la mort, l’impensable et l’inacceptable. Pour construire notre cathédrale intime. Pour étayer les acteurs du quotidien, souvent des femmes, aide- soignantes, femmes de ménage, infirmières, confrontées à la succession des pertes. Replacer ensemble, la mort et la vieillesse au cœur de la vie.

Connaître enfin l’engagement (politique) dans cet espace un peu fantasmé qui a bercé votre adolescence, les débuts de votre militantisme, entre « Touche pas à mon pote » et Amnesty. Pendant presque 20 ans, être acteur d’une ONG médicale humanitaire et vivre passionnément le terrain du mal logement, de la rue, des Roms, des sans-papiers, etc. Se confronter à l’injustice, à l’intolérable mais aussi à l’espérance folle de ceux qui n’ont rien et espèrent tout. Participer aux débats, s’exprimer en son nom mais aussi au nom d’une cause qui vous dépasse, tenter de tirer des oppositions ce qu’il y a de meilleur, questionner constamment le sens de votre engagement, ses limites, ses ambiguïtés. Vivre pleinement la mise en tension de l’engagement bénévole, la nécessite de ne jamais s’identifier ou s’approprier une cause qui n’est pas la vôtre. Se souvenir constamment qu’on est riche uniquement de ce qu’on a avez donné mais surtout reçu.