En pleine jungle

Tout plaquer.


J’ai toujours été dépendante. Enfant collée à son papa, adolescente scotchée à son grand frère, jeune femme encore dans les jupes de sa mère. Je ressemblais à une bernique accrochée à son rocher pour mon entourage. Je vivais pour eux, m’adaptais à chacun, tâchais toujours d’être là quand ils avaient besoin de moi. Ma vie n’avait qu’un seul sens : les autres.
Sans cesse, je me questionnais sur la hauteur de mon engagement envers mes proches : étais-je une assez bonne amie ? Une assez bonne fille ? Une assez bonne petite amie ?
Mon surnom, « super-héroïne », me remplissait de fierté. Ce titre honorifique sonnait comme le Saint Graal de mon existence. Seulement, il y avait aussi des tâches d’ombre dans ce statut : on profitait de moi... Tour à tour l’amie qu’on appelle uniquement quand on en a besoin, la petite amie aveuglée par la peur de l’abandon…

Je donnais trop mais recevais peu. 27 ans durant, je m’en suis satisfaite. Je me réconfortais en me disant que j’avais fait « ce qu’il fallait », que ne doit pas signifier attendre un retour…Finalement, j’étais la petite amie qui entretenait son compagnon, l’amie qui était disponible dès que quelqu’un se manifestait, la collègue toujours d’accord pour faire quelques heures sup’… Je subissais les autres et je ne m’en rendais même pas compte. Jusqu’au jour où j’ai dû faire 1h de trajet pour ouvrir un magasin, puisque personne d’autre que moi n’acceptait de le faire. Une fois arrivée, mon téléphone sonna. Au bout du fil, la femme de mon frère aîné. Mon père venait de mourir. Mon monde s’écroulait là, au milieu du magasin désert. Je téléphonais immédiatement à mon compagnon qui ne décrocha pas. Etudiant en BTS, il était en cours. Je lui annonçais la nouvelle par sms, espérant qu’il s’absenterait du cours. Il s’est contenté de m’envoyer un texto : « Je suis désolé pour toi, courage. » J’avais parcouru 800 kilomètres pour suivre cet homme, et il n’avait qu’une parole policée à m’offrir ? La réaction de la responsable du magasin et de mon supérieur hiérarchique, joints par téléphone, fut bien plus attentionnée. Elle arriva dans l’instant et m’accorda spontanément des congés. Je rentrais chez moi, seule, en bus, puisque mon compagnon restait en cours. J’ai une amie qui prit le temps de m’aider à préparer ma valise et à acheter mes billets d’avion. Elle me quitta au retour de mon compagnon. Peu concerné par la nouvelle, il ne dérogea même pas à son emploi du temps habituel de geekage intensif. Lorsque je lui demandais de m’emmener à l’aéroport, il alla jusqu’à me demander si je ne pouvais pas y aller en car. Pressentant que j’allais exploser de colère, il accepta, mais clairement à contrecœur.

Arrivée dans ma famille, je fus enfin entourée et soutenue. Pendant ces quelques jours avec les miens, j’ouvrais peu à peu les yeux et réalisais que je n’avais jamais vécu pour moi. A mon retour, tout me paraissait subitement sordide, je n’arrivais pas à dissiper une grande amertume. Pourquoi étais-je là, avec cet homme qui ne me rendait manifestement pas heureuse ? Ma décision était prise : je retournais définitivement auprès de ma famille. Il me fallut deux semaines pour tout quitter : compagnon, travail, amis. Je me retrouvais, après de nombreuses années de distance, près de ma famille.
Les mois passèrent mais je ne parvenais pas à trouver ma place dans cette nouvelle vie. Partagée entre cet éternel besoin d’aider mes proches et l’envie d’être moi, dans mon monde... Alors que petit à petit je découvrais le goût de vivre selon mes propres règles, ma famille comprenait que je ne suivrais pas leurs directives visant à me faire entrer dans le rôle qu’ils m’assignaient, qui leur convenait à eux, pas à moi.

Après une violente dispute, je me retrouvais seule, face à moi- même. Cependant, avec l’aide de certains amis fidèles, je persistais et découvrais cette soif de liberté qui avait toujours sommeillé au fond de moi. Bien sûr, je culpabilisais parfois, je me demandais si je n’étais pas égoïste mais je gardais à l’esprit que je ne ferai pas ma vie avec eux, qu’il me fallait suivre ma propre voie. Je refusais de n’être qu’une ombre et décidais de tout quitter de nouveau. Je réalisais que je n’étais revenue que pour jouer encore une fois à la « super-héroïne ». Une première étape m’emmena dans une grande ville, près de ma meilleure amie. J’imaginais faire la tournée des bars comme une ado insouciante et qui sort pour la première fois. Ce fut une toute autre histoire. Je découvrais une ville glauque, fermée, aux classes sociales figées, avec d’un côté la haute bourgeoisie étalant sa réussite et de l’autre une frange de cas sociaux, réglant tous conflits par la violence. Explorant les différents milieux, je ne me sentais à l’aise dans aucun d’entre eux. Un pique-nique bourgeois me ramenait inévitablement à mes petits moyens . Un autre jour, un verre entre copains tournait à une bagarre collégiale au sabre ! Au moment où je me découvrais, riche de valeurs humaines, où je relativisais enfin les divergences d’opinion, je me sentais en pleine jungle.

Je songeais à partir de nouveau, en quête d’une ville plus sympa, quand je me rappelais qu’après tout, rien ne m’obligeait à fuir encore une fois. Mon envie réelle était d’être moi et de réaliser mes propres rêves. Après avoir établi une liste (non exhaustive) de mes désirs, je décidais de commencer par les moins difficiles : sauter en parachute, reprendre mes études, perdre du poids. Deux rêves m’étaient particulièrement chers : vivre au bord de la mer dans le sud et refaire du surf. Comme une évidence, je devais trouver un endroit qui réunirait tout cela. Ma réorientation professionnelle m’obligeait à rester urbaine mais je rêvais de nature et d’océan. C’était donc décidé, j’allais continuer mes études à Bayonne tout en vivant dans les Landes. Cela me semblait largement réalisable et je mettais en place un plan d’action pour y parvenir .
Quand tout fut posé devant moi comme un rêve des plus simples à réaliser, je compris que ce qui nous retient de réaliser nos envies, c’est l’appréhension de l’échec. Je prenais conscience que rien ne nous retient, il y a toujours une issue quelque part.