Bachotage

Une jeune étudiante raconte sa révolte sourde contre les méthodes éducatives du lycée et de l’Université.


J’ai eu une enfance heureuse, des parents à l’écoute, un petit frère adorable (quelques fois). J’ai toujours été bonne élève, avec quelques difficultés en mathématiques, mais j’arrivais tout de même à avoir au-dessus de la moyenne après des heures à plancher sur des problèmes concernant un homme achetant 90 melons au marché. Vous noterez l’absurdité de ces problèmes, car personnellement, je n’ai jamais vu personne acheter 90 melons, même en période de fête. De plus, pourquoi appelons-nous ça « problèmes » ? Cela paraît anecdotique, et pourtant, apprendre à des gamins à résoudre quelque chose s’appelant « problème », ce dernier étant totalement absurde en règle générale, ne facilite pas l’accès aux mathématiques.
Passons. Je suis donc rentrée en 6e avec un assez bon bulletin. Mes 4 années de collège se sont très bien passées (malgré la physique, mais comme vous l’aurez compris, les sciences et moi, ce n’est pas encore le grand amour). Je décide donc de faire un bac général. Ce fut soit ma première grosse erreur, soit ma première grosse réussite.

A 15 ans, je ne savais pas ce que je voulais faire comme métier. J’avais quelques idées, mais rien de bien précis. Or, je n’avais pas compris que le bac général m’emmènerait vers une série de choix de plus en plus difficiles, ainsi que de longues études, que l’on croit au départ choisies avec précaution, mais qui au final ne produisent qu’incertitudes et doutes. Ce fut cependant une réussite car, si j’avais choisi de faire un bac pro, mon métier ne m’aurait certainement pas plu car l’indécision est le maître mot de ma vie.
Au lycée, toujours pareil, bonne élève, bon bulletin. A vrai dire, mes notes m’importaient peu, si elles étaient bonnes, c’était principalement pour faire plaisir à mes parents et éviter les remontrances qui auraient suivi un mauvais bulletin. Non, les notes sont pour moi humiliantes. Sans compter que certains professeurs ne se retiennent pas de distribuer les copies dans l’ordre croissant des notes, ou bien aiment faire des commentaires à voix haute. Heureusement, tous ne le font pas.
Ce que je voulais, et comme beaucoup d’autres, c’était apprendre. Car oui, nous nous intéressons à beaucoup de choses. Vous seriez surpris de constater à quel point l’Histoire, par exemple, intéresse un nombre incalculable de jeunes. Sauf que nous avons l’impression de ne plus apprendre pour nous, mais pour avoir de bonnes notes qui, au final, nous servent à passer une année de plus à apprendre pour avoir de bonnes notes etc. L’intérêt porté à une matière pâtit énormément de cette robotisation extrême. Apprendre, apprendre, apprendre. C’est le mot qui revient. Et la passion, l’intérêt, l’envie, l’individualisation, l’humanisme. Où sont passés tous ces mots ? Auraient-ils disparu ?

J’ai fait un bac littéraire, option anglais renforcé, obtenu avec mention. Les sujets abordés étaient riches et intéressants. Mais la manière de les aborder était décourageante. Apprendre par cœur, encore et toujours. Il faut évidemment du par cœur, pour poser les bases. Mais la pédagogie a du mal à se faire une place entre tous ces mots ingurgités les uns après les autres, que nos cerveaux recrachent sur une copie. Robotisation. Encore. Les professeurs sont fatigués, les élèves aussi. Epuisés de voir que l’école qui au départ est faite pour aider l’individu à se construire, ne sert en fait plus qu’à construire un même individu en plusieurs exemplaires, à la chaîne.

Certains diront que notre bac était simple, qu’il est donné à tout le monde. Cela m’énerve. Non, notre bac n’est pas plus simple, ni donné. Il est tout simplement différent. Certes, nos parents avaient beaucoup plus de livres à lire par exemple, je ne le nie pas. Mais nous aurions aimé avoir plus de livres à lire et avoir le temps de nous faire notre propre opinion. En littérature, en terminale, nous avons 2 livres à l’année, 6 mois passés sur l’un, 6 sur l’autre. Le but est de connaître sur le bout des doigts le livre. Mais, d’abord, 2 livres en un an et on appelle ça un bac littéraire ? Et ensuite, connaître un livre sur le bout des doigts sans avoir la possibilité de proposer sa propre interprétation a-t-il déjà servi à quelqu’un ? Non. Il y a des bases à l’interprétation qui sont communes, certes, c’est normal. Mais que la France entière ait la même interprétation d’un livre, ça n’est pas normal. Car l’auteur d’un livre s’adresse au lecteur, quelle que soit son époque. Il y a alors, d’une part, ce que l’auteur a voulu dire et d’autre part ce que le lecteur en fait. Je suis une lectrice, mes camarades sont des lecteurs et si on nous avait demandé, nous aurions proposé des interprétations du livre qui, malgré quelques points communs, auraient eu beaucoup de différences. Et pourtant, chaque détail devait être le même sur nos copies de bac. Et ce qui est valable pour la littérature l’est pour d’autres matières.
Après cela, j’ai plongé tête baissée dans mes études. Je suis entrée en fac d’Histoire de l’art et Archéologie. Très intéressant, certes, mais je regrette cette précipitation que l’on a en sortant du bac. Parce qu’on n’a pas le temps de réfléchir, que ce temps ne nous est pas accordé de toute manière, que certaines filières sont à peine évoquées au lycée contrairement à d’autres qui le sont trop (je pense notamment à la médecine, qui ne serait pas aussi bondée si on présentait autre chose aux bacheliers scientifiques).
J’ai donc validé ma première année. Sauf que voilà, entre temps, je me suis rendu compte que je n’en pouvais plus d’apprendre par cœur. J’ai soif de connaissance, mais le bachotage, c’est différent. De plus, le temps pour les activités extra-scolaires est limité. J’ai fait de la musique, mais j’ai dû arrêter, car les horaires ne convenaient plus et après ma semaine de cours je ne prenais plus plaisir à jouer, je n’avais qu’une envie : dormir.

Je me suis dit que peut-être ce n’était pas ce que je voulais faire de ma vie. Des milliers de questions se posent. J’ai craqué cette année, souvent. Et je ne suis pas la seule. Tout s’est déroulé sous la pression et le stress. Mon corps me l’a fait sentir, souvent, sous forme de maux de ventre, de tête, vomissements etc. Certaines journées comportaient 10 heures de cours magistraux, d’autres 3, belle répartition… J’ai fait la fête avec modération, et pourtant j’étais fatiguée. A cause du stress, je n’arrivais pas à dormir (ce qui était le cas depuis des années, mais là c’était pire). Un matin, je suis arrivée en retard à mon partiel d’histoire car cela faisait des semaines que je ne dormais pas plus de 3 heures par nuit, alors que j’étais chez moi, et non en soirée. Le burn-out concerne aussi les étudiants. Beaucoup de mes camarades de promo ont arrêté leurs études au bout de 2 mois, afin de prendre le temps de réfléchir à leur avenir sur lequel ils n’avaient pas eu le temps de se pencher, ou bien à cause de l’angoisse (ou bien les deux). Je me lance dans ma deuxième année, pleine d’appréhension. Je sais déjà que je vais passer des moments atroces, que ma santé et mon corps vont être mis à l’épreuve.